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Page d'accueil > Commentaires, critiques et débats

Dernière mise à jour : 6 mai 2013.

Pour l'instant vous trouverez sur cette page :

- Misère de la fausse critique, première partie : Comprendre « Comprendre l’empire » d’Alain Soral.

- Unabomber et ses suites : La critique de la société technologique et industrielle (revue en décembre 2012).

- Flâneries autour de l’œuvre de Noam Chomsky : A quoi sert un intellectuel ?



mai 2011

Misère de la fausse critique
Première partie : Comprendre « Comprendre l’empire » d’Alain Soral


Avis : Pour faire suite aux premières critiques qui nous ont été adressées, nous avons corrigé et complété cet article en juin puis en septembre 2011 avant de le réviser au printemps 2012. Cette nouvelle version peut être lue sous la forme d'une brochure pdf de 72 pages permettant une impression en livret recto/verso... Nous avons notamment supprimé de la nouvelle version les extraits de chansons qui devaient servir d'introduction ironique aux différents chapitres, mais qui ont plutôt suscité l'incompréhension. Par contre nous les avons laissé sur cette page html tout comme les montages graphiques, pour atténuer l'austérité de la lecture à l'écran.

Pour se renseigner plus spécifiquement sur Alain Soral, on pourra lire cette autre brochure qui offre un panorama assez complet de ses impostures.

On pourra également visionner cet échantillon de vidéos édifiantes, qui nous montre comment le soi-disant « rebelle » Alain Bonnet de Soral, participait aux plus pathétique pitreries télévisuelles des années 80 :
- Soral et la mode,
- Soral amuseur public,
- Soral aux Bains-douches avec Ardisson.

Introduction

Nous voudrions proposer sur cette page « Commentaires et débats » une nouvelle série d’analyses consacrée à divers avatars de « la fausse critique ».
Par « fausse critique », nous entendons des critiques partielles de la domination qui, partant de constats exacts mais incomplets sur le monde actuel, aboutissent – de bonne ou de mauvaise foi – à des conclusions erronées. La fausse critique peut-être comparée au « capitalisme vert » qui consiste à prétendre polluer moins pour continuer à polluer plus longtemps. En ce qui la concerne, la fausse critique affecte de critiquer la domination pour permettre de dominer davantage ou autrement. Son pouvoir de nuisance est réel, car elle apporte de fausses solutions aux faux problèmes qu’elle soulève, parce qu’elle jette la confusion dans les esprits qu’elle détourne des critiques plus authentiques, et enfin, parce qu’arc-boutée sur la petite part de vérité de ses prémices, elle peut faire passer ceux qui dénoncent ses manques et ses incohérences pour des suppôts de la domination.
La fausse critique connaît de multiples déclinaisons que nous sommes tentés de classer en deux catégories.

- La fausse critique « de bonne foi » qui résulte souvent d'un manque de conscience politique. Ignorante par naïveté de ses propres présupposés et de ses propres conditionnements, cette critique ne porte pas en elle-même sa propre critique et croit aboutir à l'objectivité alors qu'elle ne fait que porter une somme de préjugés ou qu'elle reste prisonnière d'une vision restreinte de la réalité. Cette fausse critique « de bonne foi » n'a pas pour intention première de tromper son public. Elle prend souvent la forme d'une critique partielle, par exemple celle qui conduit les partis de gauche ou les syndicats à « critiquer » une politique de rigueur et à revendiquer davantage d'emplois et de pouvoir d'achat sans s'interroger sur l'utilité sociale des emplois réclamés, sur la nécessité d'acheter des biens et des services qui, lorsqu'ils ne sont pas superflus et polluants, pourraient être mis à disposition gratuitement et surtout sans s'inquiéter des concessions accordées à la domination capitaliste pour obtenir ces emplois et ce pouvoir d'achat. La fausse critique « de bonne foi » peut encore dépasser le stade de la critique partielle et pointer lucidement les contradictions de l'ordre existant, tout en reposant sur des préjugés réactionnaires ou des rêves de puissance et de domination. Ainsi le discours du mouvement « Zeitgeist » qui propose des critiques cohérentes de l'économie et de la religion, mais qui inquiète par ses élucubrations technophiles et par sa promotion d'une dictature scientiste à l'échelle planétaire.

- La fausse critique « de mauvaise foi », est quant à elle volontairement « confusionniste ». Elle sème la confusion dans les esprits pour tromper son public et le détourner des critiques plus authentiques. Elle aura le plus fréquemment pour but d’inciter une large partie de la population à agir contre ses intérêts de classe, par exemple en substituant des adversaires fictifs à ses adversaires réels : Ainsi, à la lutte entre salariés et détenteurs du capital, la fausse critique substituera la lutte entre travailleurs nationaux et travailleurs étrangers, mis en concurrence par ces mêmes détenteurs du capital. Très appréciées par l’extrême droite, ces manipulations confusionnistes interviennent dans une stratégie électoraliste de conquête du pouvoir, qui permet de discréditer des adversaires politiques en détournant et en travestissant leur discours.

C’est donc avec cette fausse critique « de mauvaise foi » que nous débuterons nos analyses, au travers du livre d’Alain Soral, Comprendre l’Empire.

Nous jugerons la fausse critique « sur pièces », c’est à dire à partir de ses productions littéraires ou cinématographiques dont nous analyserons les erreurs, les mensonges et les contradictions. Nous n’irons pas au-delà, c’est à dire que nous ne nous hasarderons pas à analyser précisément les conditions de sa production et son rôle dans le jeu politique en cours. Nous ne tenterons pas de dévoiler systématiquement les intentions cachées de la fausse critique, sauf à titre d’hypothèse, lorsqu’elles permettent d’expliquer la production d’un discours en lui-même trop incohérent.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous voudrions revenir sur l’utilité plus ou moins avérée de ce type de travail. Certains soutiendront qu’il vaut mieux ignorer la fausse critique, ne pas perdre de temps à l’analyser et à la contester et se concentrer sur les luttes concrètes contre les méfaits du capitalisme et sur la création d’alternatives à la dictature marchande. Il faut cependant reconnaître que la fausse critique occupe le terrain, qu’elle embrouille les esprits et qu’elle entrave les mobilisations.
De la même façon que le JT de TF1 va coloniser l’esprit du retraité ou de la ménagère de plus de 50 ans, la médiocre prose d’un Soral (ou à un moindre degré les constats lucides mais prisonniers du sectarisme scientiste du mouvement Zeitgeist) va coloniser les espaces de cerveaux disponibles de l’étudiant peu politisé, peu impliqué dans la vie militante, mais vaguement dégoûté par la laideur du monde, avide de nouveauté, friand de discours originaux et spectaculaires, facilement consommables à défaut d’être assimilables et consistants. On peut donc soutenir que comme le discours mensonger des médias, la fausse critique doit être sans relâche présentée pour ce qu’elle est : un obstacle à la prise de conscience du plus grand nombre et à la transformation du monde.

Premier chapitre de cette série consacrée à la fausse critique, Comprendre « Comprendre l’Empire » sera donc consacré au livre d’Alain Soral paru en 2011 aux Editions Blanche. Ce choix n’est certes pas motivé par le sérieux, la qualité ou l’importance de l’ouvrage. Comme nous le montrerons, ce dernier est parsemé d’erreurs et d’approximations, de contre-vérités et de contradictions et son apport théorique est proche de la nullité. Pour autant ce livre a semble-t-il rencontré un certain succès commercial, et ses « idées » ou plutôt ses harangues confusionnistes ont donc connu une assez large diffusion.

L’auteur, Alain Soral, peut lui-même se prévaloir d’une certaine notoriété. Régulièrement invité sur les plateaux de télévision, il cultive l’image d’un intellectuel « rebelle » et « anti-système » pourfendeur de la « pensée unique » et c’est d’ailleurs sans doute ainsi qu’il est perçu par de nombreux jeunes gens privés de repères politiques.
Rappelons qu’Alain Soral, militant du parti communiste dans les années 90, a rejoint le Front National de 2005 à 2009 tout en fondant son propre mouvement « égalité et réconciliation » en 2007, association qui entend promouvoir « la gauche du travail et la droite des valeurs ».

Soral est-il dangereux ? Est-il véritablement « fasciste » ?

D’autres analyses permettent de s’en faire une idée et nous voudrions tout d’abord vous y renvoyer1. Comme nous l’avons annoncé, nous jugeons sur cette page la fausse critique « sur pièces », c’est à dire en l’occurrence sur le seul texte de « Comprendre l’empire », sans nous référer au parcours et aux engagements de Soral ou même à ses écrits antérieurs sauf lorsqu’ils permettent d’éclairer certaines notions employées dans son livre.

Comme nous le verrons, « Comprendre l’Empire », s’il mêle dans un improbable patchwork la plupart des thèmes classiquement agités par la droite extrême, manque trop de force, de rigueur et de cohérence, pour être « en lui-même » véritablement dangereux2. Ce texte est par ailleurs trop détaché du réel, trop prisonnier de l’idéologie et de l’interprétation, trop éloigné de la proposition concrète, pour susciter de quelconques – mauvaises – actions.

Sa « nocivité » nous semble plutôt résider,

- dans la confusion qu’il introduit partout au sein de la réflexion et de l'’action politique,

- dans le discrédit qu'il porte à la critique véritable : « Vous êtes contre le FMI et contre la mondialisation capitaliste ? » demandera le commentateur peu scrupuleux et il pourra ajouter « Vous êtes donc dans le même camp qu'Alain Soral et Marine Le Pen... »3,

- dans sa manie de toujours substituer les faux débats aux véritables problèmes, l’abstrait au concret, l’idéologie aux luttes réelles,

- dans sa capacité démobilisatrice – les tombereaux de vaines certitudes et de calomnies qu’il déverse pouvant sans doute inciter de nombreux jeunes gens à déposer de douteuses offrandes dans les urnes, plutôt que de les encourager à descendre dans la rue et à construire par eux-mêmes un monde meilleur,

- enfin et surtout, dans la fabrique de l’opinion réactionnaire à laquelle il participe. A cet égard, Alain Soral offre, non pas du temps de cerveau disponible à Coca Cola comme Patrick Le Lay, mais prépare les cerveaux à la réception des mensonges d’une Marine Le Pen ou de tout autre récupérateur populiste ou proto-fasciste.

Il ne suffit d’ailleurs pas de dénoncer Soral comme « fasciste ». A notre époque où la confusion politique et l’ignorance des luttes passées est si savamment entretenue, de semblables dénonciations ne produisent plus l’effet escompté. Un étudiant à qui nous faisions remarquer la parenté du discours de Soral avec les traditionnelles imprécations fascistes, répondait avec un haussement d’épaule : « oui, et alors, en quoi est-ce un mal ? ». Face à l’ignorance généralisée, il faut donc repartir de zéro et pointer dans le texte les erreurs et les contradictions des propagateurs de la fausse critique. En l’occurrence, ce travail est assez peu ragoûtant mais assez simple à réaliser. Les impostures de Soral sont si grossières qu’elles sont relativement faciles à démasquer, de même qu’il est facile de repérer ses plus fréquents procédés manipulateurs. Nous ne prétendons cependant pas à l’exhaustivité, tant les contrevérités sont abondantes dans son livre – en général plusieurs à chaque page !
Pour autant, on peut s’interroger sur l’efficacité de notre démarche qui exige une volonté de comprendre et une attention portée à l’authenticité des faits et à la valeur des raisonnements, ce dont ne sont peut-être plus capables les lecteurs de Soral. Nous avons constaté à quelles tristes empoignades a conduit la dénonciation sur Article 11 de quelques dérives confusionnistes du site Le grand Soir. Nous espérons donc que notre travail ne suscitera pas de si vaines polémiques et pourra dépasser le cercle des lecteurs déjà convaincus.

Nous avons voulu mener notre analyse avec sérieux et honnêteté. Néanmoins, nous ne pouvons nier qu’elle est guidée par un certain point de vue et par une certaine espérance. Notre point de vue est anti-capitaliste et anti-autoritaire. Notre espérance est celle d’une révolution mondiale qui améliorait les conditions d’existence du plus grand nombre, tout en le libérant des principaux périls que font peser sur lui les pouvoirs capitalistes et nationalistes, associés aux moyens de la techno science industrielle. Cette révolution, nous la voulons sociale et libertaire. Tous nos lecteurs ne partageront pas ce point de vue et cette espérance et ne pourront donc pas accepter toutes nos conclusions. Même s’ils y donnent un sens différent, tous pourront néanmoins reconnaître les impostures d’Alain Soral que nous dénonçons ci-dessous.

Remarque : Pour montrer que nous pouvons être tout aussi pédant que Soral, nous ferons suivre comme lui chacun de nos titres de courtes citations, en l’occurrence des extraits de chansons populaires qui contredisent ironiquement son propos…

Sommaire :

Sur l’imposture fondamentale à la base du titre du livre

La conception d’un peuple « irresponsable » entretenue par Soral, rend vain le combat contre l’Empire

La turlutte des classes selon Soral

Soral ou la haine des contre-pouvoirs

Soral n’a pas fait sauter la banque

Les gages donnés à l’extrême droite

En conclusion

Sur l’imposture fondamentale à la base du titre du livre

S.O.S trop de nationalisme ! S.O.S c’est le drapeau mondial !
S.O.S international !

Bérurier Noir, SOS

A la copie falsifiée, préférons l'original

Ajout de mars 2013 :

En rapport avec le thème abordé dans ce premier chapitre et pour faire suite à certaines critiques qui nous ont été adressées, nous reconnaissons que la comparaison de Comprendre l'Empire avec le seul livre de Négri et Hardt est très insuffisante. Il aurait idéalement fallu analyser le livre de Soral en lien avec les diverses critiques des différents types d'impérialismes. Ce travail très considérable n'aurait cependant pas pu être mené dans la limite de ce cours essai. Pour contrebalancer notre insistance certainement abusive sur les analyses négristes, nous voudrions simplement signaler que le livre de Soral peut être rapproché d'autres critiques tronquées de l'impérialisme. Ces dernières se ressemblent en ce qu'elles contestent l'impérialisme chez les autres, mais qu'elles le défendent chez soi - ou chez de supposés alliés. Ainsi, Soral critiquera l'empire américano-soniste, mais se montrera nostalgique de l'empire colonial français et soutiendra l'actuel impérialisme russe. Et de même un Lyndon Larouche, polémiste américain d'extrême droite dont les idées sont défendues en France par Jacques Cheminade, concentrera ses attaques sur l'empire financier britannique, sans remettre véritablement en cause la puissance américaine et le système qui l'entretient. Ni Soral ni Larouche ne considéreront l'impérialisme comme un symptôme du développement capitaliste, à la manière de Lénine dans L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme par exemple, ou dans une moindre mesure, à la manière de Negri et de Hardt. De ce fait, ni Soral ni Larouche ne parviendront à une véritable caractérisation de la domination impériale ce qui les conduira à la dénoncer dans certains cas et à l'excuser dans d'autres, avec une inconstance caractéristique de la fausse critique.

- Esprit68.

Le livre de Soral s’intitule « Comprendre l’Empire ». Il fait donc référence à la notion d’« Empire » qui a été théorisée par d’autres, et notamment par deux auteurs, l’italien Toni Negri et l’américain Michael Hardt, lesquels ont écrit le livre « Empire » en 2000. On peut brièvement rappeler que Negri fut dès les années 60 l’un des théoriciens de l’opéraïsme italien, mouvement marxiste, attaché à la notion d’autonomie ouvrière. Après avoir purgé une peine de 4 ans de prison en Italie pour ses liens supposés avec les brigades rouges, Negri s’est réfugié en France dans les années 80. Il a inspiré un mouvement qualifié de « négriste », proche de l’alter-mondialisme, attaché notamment à la revendication d’un revenu minimum universel garanti. Ce mouvement s’est développé en France dans les années 80 et 90, autour de personnalités comme Yann Moulier-Boutang et au sein de divers collectifs. Son influence a sans doute décliné après le contre sommet de Gênes en 2001 et l’action controversée de certains de ses militants, les « tutti bianchi ». Aujourd’hui, la revue « Multitudes » et le site qui y est associé, peuvent être considérés comme proches du courant de pensée inspiré par Negri.

Il ne s’agit pas de faire ici l’éloge du pavé souvent indigeste et ambigu d’Antonio Negri et Michael Hart et de le présenter comme « la vraie » réflexion sur ce que l’on nomme aujourd’hui « l’Empire »… Il s’agit plutôt d’indiquer qu’une réflexion conséquente a déjà été entreprise à propos de cette notion, réflexion à laquelle Soral ne fait absolument pas référence.

Soral peut-il l’ignorer, peut-il n’avoir jamais entendu parlé du « négrisme » ou ne s’y être jamais intéressé ? Cela semble étonnant de la part d’un homme qui revendique en quatrième de couverture « cinquante années d’expériences combinant lectures et engagements ».

Il est vrai que Soral considère, page 13, que « pour respect pour son lecteur » (!) il évitera dans son livre la forme « universitaire » et, on peut le supposer, le trop plein de références qui l’accompagne habituellement. Cette conception du respect est cependant pour le moins étonnante lorsqu’elle conduit à occulter une analyse importante sur le sujet principal du livre. Elle est d’autant plus étrange que Soral débute son livre par 7 pages de citations, qui pourraient justement passer pour la marque d’une forme « savante » ou « universitaire » (ou plutôt pour le signe d’une insupportable pédanterie).

Mais revenons plutôt à la genèse occultée de la notion d’Empire et comparons les définitions qu’en donnent Soral et Negri.

Il faut attendre la page 72 pour que Soral en propose une première définition, après avoir dénoncé dans les paragraphes précédents « la Banque » et l’oligarchie qui la dirige :

Pilotés de New York, habités d’une idéologie faite de volonté de puissance, de violence destructrice et de mépris social puisé à l’Ancien testament, c’est cette vision du monde et ce processus que nous appelons : Empire.

L’empire serait donc, selon Soral, une vision du monde (celle des grands argentiers) et un processus, celui qui conduit – toujours page 72 – une « oligarchie financière et mondiale » par « pur parasitisme et pur privilège octroyé » au nom « de la pseudo-rationalité économique et de la magie des chiffres » à faire « de la rente sur le travail humain généralisé l’exact équivalent, par l’argent et la possession exclusive du crédit, de ce que furent les nobles vivant sur le travail agricole des serfs par la possession de la terre, au nom du privilège de droit divin ».
Soral sous-entend par ailleurs que cette « vision » est celle des « juifs » ou qu’elle est inspirée par le judaïsme, puisqu’elle trouverait sa source dans « l’Ancien Testament » et dans la « volonté de puissance, de violence destructrice et de mépris social » que l’on peut y puiser. Un caricaturiste peu scrupuleux pourrait donc avancer que pour Soral, l’Empire, ce sont « les banquiers juifs de New-York ».
Pour être juste, dans le chapitre 3 de son livre, Soral précisera, si l’on peut dire, cette « définition » un peu sommaire en avançant que l’Empire est également adossé à différents réseaux de pouvoir, ainsi page 114 :

Tous ces réseaux de pouvoir, travaillant la main dans la main pour des raisons d’intérêts financiers et de solidarité de caste, constituent ce réseau des réseaux qui est, de fait, la structure combattante de l’Empire.

Comme exemple de ces réseaux, Soral s’attarde principalement sur le cas de la franc-maçonnerie, même si, après avoir évoqué les mafias et les communautés gay ou ethno-confessionnelles, il cite pêle-mêle pages 113 et 114, le groupe Bilderberg et sa commission trilatérale, un think-tank comme le Conseil des Relations Étrangères, le club français Le Siècle, l’OMC, le FMI, l’ONU, différents lobbies, dans un inventaire à la Prévert qui mélange allègrement des institutions internationales, des groupes de pressions, des organisations légales ou non, occultes ou pas, des clubs à vocations diverses et aux capacités d’actions incomparables qui n’ont en commun que d’être évoqués dans les diverses théories du complot4 ou d’être habituellement désignés comme la source des maux de l’occident par les propagandistes d’extrême droite.
On pourrait donc à nouveau caricaturer l’argumentation de Soral en prétendant que pour lui, l’Empire, ce sont principalement les juifs et les francs-maçons.

Comparons cette « définition » de l’Empire proposée par Soral qui consiste donc en « une vision » et « un processus » dont la structure combattante est constituée par un « réseau des réseaux » à celle qu’en donne Négri par exemple dans cet article de 2001 écrit pour le Monde Diplomatique et qui explicite le contenu de son livre « Empire » :

…Il faudrait être fou pour nier qu’il existe actuellement un marché global. …

…il n’y a pas de marché global … sans forme d’ordonnancement juridique, … cet ordre juridique ne peut exister sans un pouvoir qui en garantisse l’efficacité. … l’ordre juridique du marché global (que nous appelons « impérial ») ne désigne pas simplement une nouvelle figure du pouvoir suprême qu’il tend à organiser : il enregistre aussi des puissances de vie et d’insubordination, de production et de lutte des classes qui sont nouvelles.

Le marché mondial s’unifie politiquement autour de ce qui, depuis toujours, passe pour des signes de souveraineté : les pouvoirs militaire, monétaire, communicationnel, culturel et linguistique. Le pouvoir militaire tient au fait qu’une seule autorité possède toute la panoplie de l’armement, y compris nucléaire ; le pouvoir monétaire tient à l’existence d’une monnaie hégémonique, à laquelle le monde diversifié de la finance est tout entier subordonné ; le pouvoir communicationnel se traduit par le triomphe d’un seul modèle culturel, voire à terme d’une seule langue universelle. Ce dispositif est supranational, mondial, total : nous l’appelons « empire ».

Pour Negri et Hardt, l’Empire, ce n’est pas seulement « la Banque » (juive ou pas, new-yorkaise ou non) et ce n’est pas un simple agrégat de groupes ou de réseaux (occultes ou non, francs-maçons ou pas) ; ce sont des pouvoirs militaire, monétaire, communicationnel, culturel, qui garantissent l’ordre juridique du marché global. Selon eux, l’Empire désigne donc le capitalisme marchand et tous les pouvoirs qui garantissent son emprise planétaire.

Comme le suggère le titre de la page 54 « LE SECOND SAUT DE L’EMPIRE, DE LA CITY À WALL STREET ET DE L’EMPIRE ANGLAIS À L’IMPÉRIALISME US, SOIT L’ESCROQUERIE DU DOLLAR » Soral inscrit pour sa part l’Empire dans la continuité de l’impérialisme américain. Il semble même parfois le confondre avec lui. Ainsi page 217, il parle tout simplement de « l’Empire américain », sans un réel soucis de cohérence avec ses précédentes définitions qui faisaient de l’Empire une « vision » reposant sur des « réseaux » transnationaux et non exclusivement américains. Ce glissement le conduit d’ailleurs à désigner les opposants à l’Empire non pas comme ceux qui luttent directement contre les « réseaux occultes transnationaux » ou contre « la Banque », mais comme tous ceux qui combattent l’impérialisme américain au premier rang desquels, se dressent des nations comme la Russie, l’Iran, le Venezuela…. Soral est tenté d’ajouter la Chine, mais il se ravise, car la Chine peut selon lui exercer « une nouvelle domination impériale ». A ce stade, l’Empire dont parle Soral semble n’avoir aucune spécificité : Aujourd’hui américain, il pourrait bien demain devenir chinois, nonobstant l’action des réseaux occultes transnationaux dont on ne comprend plus dès lors ni la signification ni la portée.

Negri quant à lui, distingue clairement l’« Empire » de l’ancien « impérialisme » et du nouvel empire américain. Dans l’article du monde diplomatique cité plus haut il explique :

Encore faut-il distinguer cette forme « impériale » de gouvernement de ce que l’on a appelé pendant des siècles l’« impérialisme ». Par ce terme, nous entendons l’expansion de l’Etat-nation au-delà de ses frontières ; la création de rapports coloniaux (souvent camouflés derrière le paravent de la modernisation) aux dépens de peuples jusqu’alors étrangers au processus eurocentré de la civilisation capitaliste ; mais aussi l’agressivité étatique, militaire et économique, culturelle, voire raciste, de nations fortes à l’égard des nations pauvres.
Dans l’actuelle phase impériale, il n’y a plus d’impérialisme - ou, quand il subsiste, c’est un phénomène de transition vers une circulation des valeurs et des pouvoirs à l’échelle de l’Empire. De même, il n’y a plus d’Etat-nation : lui échappent les trois caractéristiques substantielles de la souveraineté - militaire, politique, culturelle -, absorbées ou remplacées par les pouvoirs centraux de l’Empire. La subordination des anciens pays coloniaux aux Etats-nations impérialistes, de même que la hiérarchie impérialiste des continents et des nations disparaissent ou dépérissent ainsi : tout se réorganise en fonction du nouvel horizon unitaire de l’Empire.

Pourquoi appeler « Empire » (en insistant sur la nouveauté de la formule juridique que ce terme implique) ce qui pourrait être considéré simplement comme l’impérialisme américain de l’après chute du Mur ? Sur ce point, notre réponse est claire : contrairement à ce que soutiennent les derniers tenants du nationalisme, l’Empire n’est pas américain - d’ailleurs, au cours de leur histoire, les Etats-Unis furent bien moins impérialistes que les Britanniques, les Français, les Russes ou les Hollandais. Non, l’Empire est simplement capitaliste : c’est l’ordre du « capital collectif », cette force qui a gagné la guerre civile du XXe siècle.

A ce stade, on pourrait prétendre que Soral et Negri ne parlent pas de la même chose. Tous deux pourtant veulent désigner par le terme « Empire », l’ordre mondial actuel. Il faut donc plutôt admettre qu’ils ne décrivent pas cet ordre de la même façon et qu’ils ne portent pas sur lui le même jugement. Pour Soral, l’Empire est la vision conquérante de quelques richissimes parasites qui s’appuient sur des réseaux plus ou moins occultes (vision qui à certains passages de son livre semble s’incarner dans l’impérialisme américain), alors que pour Negri l’Empire est le capitalisme marchand mondialisé.
Pour Soral l’Empire est d’abord un repoussoir, une vision transnationale – parfois désignée comme juive ou américaine, demain peut-être chinoise – qu’il faut combattre, pour des raisons d’ailleurs plutôt ambiguës et contestables, comme nous le verrons dans la suite de cet exposé.
Pour Negri, c’est davantage un état de fait. En bon dialecticien, Negri veut inclure dans l’Empire les possibilités de son dépassement, c’est la raison pour laquelle il estime que l’Empire « enregistre aussi des puissances de vie et d’insubordination, de production et de lutte des classes qui sont nouvelles »… ce qui ne va pas non plus sans quelques ambiguïtés ! Mais nous ne traiterons pas ici des limites et des impasses du négrisme. On remarquera simplement que le jugement que l’on porte sur la nature de l’ordre mondial actuel, conditionne l’idée que l’on se fait des moyens de s’y opposer.
A cet égard Négri contredit avec 10 ans d’avance la conclusion du livre de Soral selon laquelle la résistance à l’Empire passerait par « la révolte des nations ». Car pour Negri, les états-nations, qu’ils soient européens, américain, russe, Chinois sont des constituants de l’Empire. Ils participent pleinement au capitalisme mondialisé. Comme Negri le remarque dans son article de 2001 :

Se battre contre l’'Empire au nom de l’Etat-nation révèle donc une totale incompréhension de la réalité du commandement supranational, de sa figure impériale et de sa nature de classe : c’est une mystification. A l’Empire du « capital collectif » participent aussi bien les capitalistes américains que leurs homologues européens, autant ceux qui construisent leur fortune sur la corruption russe que ceux du monde arabe, d’Asie ou d’Afrique qui peuvent se permettre d’envoyer leurs enfants à Harvard et leur argent à Wall Street.

Et de fait, l’Empire ou l’ordre mondial actuel, qui est principalement un ordre marchand, semble très bien s’accommoder de la division en états nation. Comme Soral ne peut évidemment pas le nier, il doit présenter l’Empire comme une vision qui n’est pas encore tout à fait réalisée, mais qui trouverait son achèvement dans une « gouvernance globale », dans un « gouvernement mondial » encore à venir. Le pouvoir des « réseaux » qu’il avait auparavant exagéré pour mieux le dénoncer, semble alors remisé. Contrairement à ce que Soral avait précédemment laissé entendre, l’Empire n’est pas encore là, ou du moins, il n’est pas complètement là, mais il menace d’advenir si le gouvernement mondial s’impose. Soral n’explique pas pourquoi ce gouvernement mondial serait obligatoirement l’instrument des réseaux dont il a voulu dénoncer le parasitisme financier, plutôt que la synthèse de la voix des nations. Il n’envisage pas non plus qu’il puisse s’opposer à l’impérialisme américain. Mais ce n’est là qu’une insuffisance secondaire tant la définition qu’il propose de l’Empire est inconsistante.

Soral ne s’oppose finalement pas à l’Empire qu'il n’a pas su définir, pas plus qu’il ne dénonce les méfaits du capitalisme. Il se contente plutôt de vilipender pêle-mêle et de manière abstraite l’argent juif, la franc-maçonnerie, l’impérialisme américain et le cosmopolitisme.

On comprend donc mieux l’étrange « respect » de Soral à l’égard de son lecteur, qui consiste surtout à ne pas faire état des précédentes réflexions sur l’Empire, notamment quand elles présentent l’inconvénient d’être plus claires, plus complètes et plus rigoureuses que les siennes et surtout lorsqu’elles contredisent la thèse principale de son livre comme c’est le cas de l’approche de Negri et de Hardt.

La thèse principale développée par Soral – les nations contre l’empire – ayant donc été par avance contredite, que reste-t-il à son livre ? Une somme d’approximations et de contrevérités assez fastidieuses à dénoncer, mais pourtant révélatrices d’un certain « courant de pensée » et d’une certaine vision du monde, certes incohérente et irréaliste, mais susceptible néanmoins de fausser les jugements et de détourner l’attention des vrais problèmes. Cette vision n’a en soit aucun intérêt. Son seul caractère remarquable est qu’elle parvient à se concilier avec tous les poncifs classiques de l’extrême droite française, même ceux qui semblent à priori incompatibles. C’est peut-être là qu’il faut lui reconnaître son étrange cohérence, dans un espace purement idéologique et complètement déconnecté de la réalité : Le discours de Soral semble apte à satisfaire n’importe quel sympathisant ou militant d’extrême droite, qu’il soit monarchiste, national-socialiste, catholique intégriste ou néo-paganiste, grand bourgeois BCBG ou bonehead buveur de bière, tout en étant capable de séduire et de tromper le lecteur non politisé et peu rigoureux. Ce n’est pourtant qu’une synthèse, parmi d’autres possibles, des absurdités constituant le fond de commerce de l’extrême droite, synthèse qui vise aussi sans doute à prendre le pas sur d’autres discours concurrents comme celui des « identitaires ».

Essayons donc de mieux caractériser cette synthèse en analysant dans le détail les thèmes abordés dans les différents chapitres. Une remarque générale tout d’abord : le livre de Soral se signale par son absence totale de méthode et de rigueur. Il ressemble davantage à une compilation d’opinions diverses, d’impressions éparses, de vagues imprécations, qu’à une réflexion menée sur le long cours. Soral mélange allègrement les différents niveaux d’analyse et les différents points de vue. Son premier chapitre débute à partir du contexte historique français, mais le deuxième évoque les « sociétés primitives » ; en quelques lignes le lecteur revient en France, puis est transporté dans une « chrétienté » aux vagues contours historiques et géographiques, un peu plus tard dans la Grèce antique puis dans les sociétés « indo-européennes » avant d’être placé devant le théâtre des relations internationales contemporaines.
On ne sait donc pas si le livre d’Alain Soral traite des manifestations actuelles de « l’Empire » du point de vue français ou du point de vue mondial, s’il tente une généalogie – française ou occidentale ? – de sa constitution, s’il analyse son mode de fonctionnement, s’il énumère les moyens de le combattre ou d’empêcher sa venue – car comme nous l’avons vu, selon les chapitres, l’Empire est tantôt déjà là ou tantôt encore à venir et à conjurer. En réalité le livre de Soral ne fait rien de tout cela… La notion d’Empire qu’il a si mal définie n’est qu’un prétexte pour désigner des ennemis et pour donner une nouvelle signification à des évènements historiques. Soral se montre beaucoup plus motivé par la réécriture du passé que par la construction de l’avenir, il est plus pressé de désigner des coupables que d’analyser les dysfonctionnements de la société.

La conception d’un peuple « irresponsable » entretenue par Soral, rend vain le combat contre l’Empire

Peuple trop oublieux, nom de Dieu, Si jamais tu te lèves
Ne sois pas généreux, nom de Dieu,
Patrons, bourgeois et prêtres, sang Dieu !
Méritent la lanterne, nom de Dieu
Méritent la lante-er-er-ne !

Le Père Duchesne

Pour illustrer cette inclinaison, on peut revenir sur le premier chapitre « Dieu et la raison », dans lequel Soral veut partir de la révolution française. Le rapport avec l’Empire ne parait pas direct et Soral ne détaillera pas la logique de son cheminement intellectuel. On peut tout au plus supposer qu’il veut suggérer que dans la révolution française se joue quelque chose qui prépare en France la venue de l’Empire. Mais ailleurs, ce pourrait être « l’Italie des Borgia, l’Angleterre de Cromwell » (page 17), et Soral ne nous dira pas si au regard de la constitution de l’Empire – qui est tout de même une réalité transnationale – la révolution française est plus ou moins importante que ce qui s’est joué en Espagne, en Italie, en Hollande, en Angleterre ou en Amérique.
Ce « quelque chose de notre modernité » qui donc en l’occurrence se joue en France, serait la victoire de la raison bourgeoise, confondue parfois avec le rationalisme, sur l’ancien régime et plus particulièrement sur le catholicisme.
Il ne faut pas chercher trop de rigueur dans cet argumentaire qui conduit Soral à opposer « Dieu et la Raison » et qui oublie – par exemple – que les principaux philosophes « rationalistes » – Descartes, Spinoza, Leibniz… – étaient théistes. Mais peu importe… On remarque que Soral s’emploie surtout à donner une vision assombrie de la révolution française, dont il minimise les apports humanistes et émancipateurs. Pour ce faire, il insiste notamment sur deux points :

- Pour lui l’humanisme, les droits de l’homme, ne sont pas une invention de la révolution française, mais étaient déjà à l’œuvre dans « le catholicisme d’état »

- Pour lui la révolution française n’a pas été souhaitée par le peuple mais seulement par la fraction bourgeoise du tiers-état et au final, la révolution a surtout conduit au triomphe des puissances de l’argent desquelles surgira finalement l’Empire.

Revenons sur ces deux points. Comme le laisse présager son titre de la page 20 : « LE CATHOLICISME D'ÉTAT OU NOS ANCIENS DROITS DE L’HOMME : TRÈVE DE DIEU, DÉFENSE DE LA VEUVE ET DE L’ORPHELIN, GUERRE JUSTE »

Illustration de l'adoucissement de la violence par le catholicisme d'état !

Soral évoque : « Cet effort d’adoucissement de la violence intrinsèque au pouvoir de l’église » qui aurait limité « les affrontements entre princes chrétiens, s’efforçant d’orienter leur ferveur guerrière à l’extérieur de l’espace européen ».

Évidemment il s’abstient de mentionner la croisade contre les albigeois, et le mot du légat du pape Arnaud Amaury devant Béziers en 1209 « Tuez les tous, dieu reconnaîtra les siens ». Il n’évoque pas davantage le massacre des « Vaudois » du Luberon ou le massacre de la Saint Barthélemy, les tortures de l’inquisition ou encore le jugement qui condamna en 1766 – soit deux décennies avant la révolution – le chevalier de la Barre à avoir les poings et la langue coupés avant d’être décapité et brûlé, pour n’avoir pas salué une procession religieuse. On pourrait donc soutenir, en s’appuyant sur des exemples précis, qu’au contraire de ce que prétend Soral, l’église catholique a favorisé l’augmentation de la violence au sein même de l’espace européen, sans même évoquer le fait qu’elle a contribué à exporter cette violence sur les autres continents, avec les croisades puis avec l’anéantissement des civilisations précolombiennes au nom de la révélation du christ (rappelons par exemple que c’est l'évêque Diego de Landa qui ordonna la destruction des codex Mayas en 1562). Mais Soral semble confondre l’idéologie chrétienne, qui fait effectivement référence à la non-violence et qui préfigure en cela l’humanisme laïque, et le pouvoir de l’église catholique ou du « catholicisme d’état » qui, comme tout pouvoir, a affirmé son autorité par une suite d’actes violents. L’idéologie chrétienne a d’ailleurs pu paradoxalement favoriser l’emprise violente des dominants en convainquant les dominés de ne pas se rebeller et de « tendre la joue » à leurs oppresseurs.

Le second point significatif exposé dans le premier chapitre – la révolution française n’a pas été voulue par « le peuple » mais seulement par les « bourgeois » – préfigure un thème qui sera repris tout au long du livre. Ce thème va au-delà d’une interprétation de la révolution française comme une révolution bourgeoise annonçant le triomphe du capitalisme – interprétation en fin de compte assez classique et notamment soutenue par la tradition marxiste. Car chez Soral il s’agit davantage d'un refus d’accorder une quelconque volonté révolutionnaire au « peuple », à « la masse » et même une quelconque conscience politique. Soral nous décrit ainsi une paysannerie « fidèle au roi, soumise à Dieu et en rien révolutionnaire » (pages 24-25). Pour lui les révolutionnaires sont les bourgeois, « Une fraction de classe qui n’est plus du peuple depuis longtemps »(page 25). Soral mésestime évidemment la portée des jacqueries et des diverses révoltes populaires avant la révolution française. A ce sujet, nous renverrons le lecteur curieux au numéro 28 du magazine Offensive Libertaire et à son dossier sur les révoltes populaires de l’an Mil à 1789 (avec notamment ce beau texte sur les « bêcheux »). Nous renverrons également au dossier publié sur Infokiosques.net et intitulé VAUCANSON OU LE PROTOTYPE DE L’INGENIEUR qui traite des premières révoltes des ouvriers tisserands sous l’ancien régime. Soral ne peut évidemment ignorer les premières grandes révoltes ouvrières du 19ième siècle, celles des canuts en France et des luddites en Angleterre. Mais il veut alors les associer page 37 à un « conservatisme de gauche » ! Pourtant lorsque les canuts se rendent maîtres de la ville de Lyon en novembre 1831, il paraît plus juste de parler d’une action « révolutionnaire » que d’une action « conservatrice ».
Mais Soral s’emploie à dépeindre l’image d’un peuple conservateur, bon catholique qui serait l’anti-thèse d’une bourgeoisie anti-cléricale et révolutionnaire. Il s’autorise ainsi une grossière falsification historique, page 89 lorsqu’à l’appui de cette « thèse » il évoque la Commune de Paris, martyrisée par Adolphe Thiers, le représentant, selon lui, de cette bourgeoisie anti-cléricale honnie ! Pourtant, ce sont bien les communards, c’est-à-dire selon Soral « le tiers-état populaire », « le vrai peuple », « soumis à Dieu » qui ont exécuté les otages religieux, dont l’archevêque de Paris Georges Darboy, durant la Semaine sanglante. Et de leur côté, les « versaillais » de Thiers se présentaient comme les défenseurs des valeurs bourgeoises et chrétiennes5.

C'est la canaille ? Et bien nous en sommes !

Remarquons enfin que s’il est légitime de pointer les limites de la révolution française, une analyse équilibrée doit également rendre compte de ses avancés. Certes, les « droits bourgeois » de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne garantissent pas l’égalité réelle. Ils constituent cependant une première garantie contre l’arbitraire du pouvoir, au même titre que d’autres textes – l'Habeas corpus anglais ou les diverses déclarations des droits anglaises ou américaines. Sous « l’ancien régime », dont Soral nous brosse une description plutôt complaisante, ces garanties n’existaient pas. La liberté d’expression, la liberté religieuse n’étaient pas reconnues. Le pouvoir pouvait sans jugement emprisonner quiconque, le soumettre à la torture et le faire disparaître. Si Soral peut aujourd’hui publier son livre sans être menacé d’emprisonnement, de torture et de mort, c’est aussi parce que les principes des « déclarations bourgeoises » sont globalement admis en France (bien que parfois dangereusement remis en cause, par exemple lors des interpellations, des gardes à vue6 et des détentions provisoires abusives). Et dans d’autres pays du monde, en Tunisie, en Égypte, en Iran, en Syrie, les peuples – « toujours soumis » d’après Soral – se soulèvent en masse non seulement pour leurs droits sociaux, mais également pour que ces principes soient respectés.

Même si, dès la page 23, Soral avait affirmé « que jamais changement ne fut désiré par le peuple », il faut attendre la page 101, pour qu’il nous fasse réellement comprendre dans quelle estime il tient ce « peuple » qu’il veut opposer aux bourgeois qui le manipulent :

Ainsi, et contrairement aux idées reçues, en politique le plus grand nombre est un handicap, et si tous les pouvoirs se réclament du peuple, jamais de mémoire d’homme, aucun pouvoir ne lui échut.

et page 102 :

… il est intéressant de remarquer que de tous temps sous tous les régimes : Égypte pharaonique, démocratie grecque, brahmanisme hindou, monarchie catholique… une oligarchie d’à peine 1% de la population a toujours commandé à la masse des 99% restants ; comme une meute de loup dominant un troupeau de moutons.

Évidemment, lorsque Soral emploie l’expression « de tous temps », il oublie les sociétés primitives qu’il plaçait à la base de sa réflexion du chapitre 2. Il laisse de côté les sociétés « sans état », celles-là même qui ont été décrites par dans le livre « La société contre l’état », par l’anthropologue Pierre Clastres dont Soral ose évoquer le nom page 40.
Soral ne veut pas non plus prendre en compte les moments de notre modernité ou suite à une révolte contre le pouvoir, « le peuple » a – au moins partiellement et provisoirement – reconquis son autonomie et sa liberté : ouvriers et paysans ukrainiens de la Makhnovchtchina, ouvriers de la ville de Kronstadt, ouvriers et paysans espagnols en 1936, ou plus récemment jeunesse tunisienne de la « révolution dégage » en 2011… Ou bien, lorsque Soral évoque rapidement quelques-unes de ces expériences, page 98 par exemple, dans un paragraphe plutôt confus intitulé « Prolétariat contre aristocratie ouvrière », c’est, non pas pour présenter leur contenu positif, mais pour montrer comment elles ont été combattues par « des professionnels du socialisme, souvent cosmopolites, rarement issus du prolétariat » qui auraient « en partie » imposé « une lutte classe contre classe » dont « le résultat pratique » aurait été de maintenir le monde ouvrier dans le cadre bourgeois du salariat et d’entraîner « travail à la chaîne, taylorisme, fordisme » ! Dans cette réécriture assez délirante de l’histoire, les cadences infernales semblent imposées non pas par les capitalistes mais par les « professionnels du socialisme » ! Le procédé est comparable à celui qui consisterait à prétendre, par exemple, « qu’à cause de Freud, les garçons sont amoureux de leur mère ». Page suivante, on apprendra que ces « leaders socialistes – intellectuels et syndicalistes » ont forgé le clivage entre la gauche et la droite politique et qu’ils sont « passés peu à peu, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, sous la domination exclusive de la gauche révolutionnaire marxiste internationaliste (ancêtre du PC) et de la gauche réformiste maçonnique (ancêtre du PS). » On notera au passage que Soral s’obstine à faire du parti socialiste français un parti de francs-maçons alors que ses trois plus importantes figures historiques – Jean Jaurès, Léon Blum et François Mitterrand – ne l’ont jamais été. Mais là n’est pas le plus important. L’essentiel est de comprendre la manipulation de Soral qui, partant du fait que les révolutions et les révoltes authentiques sont le plus souvent trahies ou récupérées, veut faire des traîtres et des récupérateurs les seuls révolutionnaires et du peuple insurgé une victime, entraînée malgré elle dans la lutte des classes ! Il est vrai que Soral nous avait déjà averti que, ce peuple, comparable à « un troupeau de moutons », dominé par « une meute de loups », « jamais de mémoire d’homme, aucun pouvoir ne lui échut. »
En somme pour Soral, il n’est de révolution que bourgeoise ! Mais la révolution n’est pas le monopole de la bourgeoisie. Elle est la contestation de l’ordre existant quel qu’il soit. Si l’on admet que la bourgeoisie, lorsqu’elle s’oppose à l’ancien régime est révolutionnaire, il faut bien admettre que le « prolétariat », lorsqu’il s’oppose au nouvel ordre bourgeois poursuit lui aussi sa propre révolution, sans être obligatoirement manipulé par des « professionnels du socialisme » issus de la bourgeoisie…
Mais Soral se méfie du « prolétariat », « sorti de la tête de l’intellectuel » page 122 ou « fantasmé et manipulé par les abstractions d’agitateurs cosmopolites » page 124. Même s’il consent à employer le terme, il lui préfère le mot peuple, ce peuple qualifié de « toujours patriote » de « fidèle à sa nation face à la trahison de ces élites cosmopolites » page 125, car comme l’indique le titre de cette même page « Il n’y a d’international que le capital ».

On remarquera cependant que le « peuple » de Soral n’est pas moins « fantasmé » que le prolétariat de Georg Lukas. Ainsi lorsque Soral évoque page 118 :

La solidarité ethno-culturelle, celle par exemple de tous les sujets de sa majesté dans le royaume de France, primant, en dernière instance et malgré les tensions, sur les antagonismes de classes comme sur la solidarité de classe.

,il oublie de préciser que cette « solidarité » a été acquise par la force et encore, assez tardivement. Ce que l’on considère aujourd’hui comme la France était divisée entre l’Occitanie, la civilisation « provençale », et les régions de langue d’oïl. La croisade contre les Albigeois, au-delà de son caractère religieux, révèle d’ailleurs pour partie cette fracture. La lutte entre le duché de Bretagne et le royaume de France n’a cessé qu’avec le mariage d’Anne de Bretagne en 1491. La révolte des chouans et la création de l’Association bretonne en 17917, dans lesquels Soral ne veut voir page 19 qu’une volonté conservatrice, sont aussi la marque d’un refus de l’assimilation française. De même la Franche-Comté n’est devenue française qu’en 1678 et la Savoie en 1860. Et les paysans de ces deux régions – catholique ou protestants – furent pareillement massacrés en masse par les troupes du bon roi « soleil » Louis XIV, qui, à cette occasion mit à mal la « la solidarité ethno-culturelle » évoquée par Soral.

La notion de « peuple » – français ou autre – peut paraître aussi artificielle que celle de « prolétariat ». Et si l’on veut prétendre que le « peuple est toujours patriote », il faut aussi reconnaître que ce sont les mensonges nationalistes qui l’ont conduit à mourir en masse à Verdun ou ailleurs, pour le bénéfice des marchands de canons « cosmopolites ».
Le prolétariat est quant à lui classiquement défini comme la classe qui n’a que sa force de travail à louer pour survivre. Mais il est aussi et surtout la classe qui prend conscience de cet état de fait (aujourd’hui nous définirions plus largement le prolétariat comme tous les être humains qui ont conscience de l’état essentiel de dépossession auquel les soumet la dictature marchande8). Le peuple au contraire ignore sa servitude, il est la masse inconscience, manipulable, soumis aux mensonges nationalistes propagés par ses maîtres, et comme dit Soral « jamais de mémoire d’homme, aucun pouvoir ne lui échut ». Et de fait, lorsque le peuple s’oppose à ses maîtres et reconquière les moyens de mener librement sa vie, il devient le prolétariat… naturellement internationaliste ! Car puisqu’ « Il n’y a d’international que le capital » ce n’est qu’uni internationalement que le peuple devenu prolétariat pourra triompher du capital. La dernière phrase de Marx et Engels dans Le Manifeste du parti communiste rend compte de cette évidence : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

Pour Soral, lorsque le peuple devient révolutionnaire, c’est qu’il est manipulé par des leaders cosmopolites, mais lorsqu’il succombe aux illusions nationalistes, au mythe des « ancêtres gaulois » par exemple, cela serait la marque de sa nature profonde… qui est pourtant bien difficile à déterminer si l’on en juge par la manière dont il se recompose en fonction des soubresauts de l’histoire.
Mais pour être tout à fait juste, le peuple de Soral n’est pas seulement défini par sa solidarité « ethno-culturelle », car page 124, on doit le définir encore :

…face à l’exploitation et au parasitisme des classes supérieures – noblesse puis bourgeoisie à l’intérieur du Tiers-États – comme le monde du travail et de la production ; soit cette classe des laboratores assumant et assurant – selon la terminologie freudienne – le « principe de réalité » : paysans, artisans, commerçants, ouvriers, petits entrepreneurs… auxquels, il faut agréger encore les petits fonctionnaires utiles et les artistes exprimant cette sensibilité.
Peuple que l’on peut définir aussi en terme de classes, comme l’addition du prolétariat et de la classe moyenne.

Soral s’emploie donc à célébrer « le peuple du travail », comme le suggère le slogan même de son mouvement « égalité et réconciliation », qui entend réunir « la droite des valeurs » et « la gauche du travail ».
Nous reviendrons un peu plus loin sur « l’alliance du travail » qu’il aimerait voir se nouer entre le « prolétariat » et la « classe moyenne » (en fait les petits patrons) et qui joue sur l’ambivalence du mot « travail ». Soral utilisera d’une manière particulièrement malhonnête cette ambivalence page 222, lorsqu’il voudra faire croire qu’un patron de PME est « du côté du travail » avec ses ouvriers contre l’actionnaire du MEDEF, le gauchiste oisif et le Rmiste, qui eux seraient donc, selon son étrange distribution, « du côté du Capital ». Evidemment, le travail des ouvriers, rémunéré par un salaire, ne peut être comparé au « travail » du patron (ou plus exactement aux droits que lui confèrent la propriété de son entreprise) rémunéré par le bénéfice. Les premiers ont intérêt à ce que leurs salaires augmentent, à l’inverse du patron – petit ou grand – qui souhaitera maximiser son profit et minimiser ses charges salariales. La malhonnêteté de Soral, atteint ici de nouveaux sommets.
Plus généralement Soral oublie de souligner que dans nos sociétés marchandes, le travail est majoritairement un travail salarié, soumis à l’extorsion de la plus value. Son utilité sociale n’est par ailleurs pas garantie, puisqu’il sert d’abord à générer des profits. Et ainsi, à notre époque, des millions de « travailleurs » ne peuvent subvenir à leurs besoins qu’à l’issue de transports épuisants, en employant la plus grande partie de leur vie à produire des biens et des services inutiles, destructeurs et polluants. En France comme ailleurs, les travailleurs de l’armement produisent les biens qui serviront à tuer et à détruire, les travailleurs de l’industrie automobile produisent les biens qui serviront à gaspiller nos ressources et à nous étouffer, les travailleurs des industries nucléaire, chimique et agroalimentaire s’emploient à fabriquent nos futurs cancers, qui seront peut-être soignés par les produits de l’industrie pharmaceutique, et toute cette production devra encore être imposée par l’industrie de la publicité dont on regrettera la délocalisation, en pensant qu’il vaut mieux se faire harceler au téléphone par des travailleurs nationaux. Dans le même temps, des besoins essentiels ne seront pas couverts dans le domaine du logement, des infrastructures, de l’accès aux soins, de l’enseignement, en France et plus encore dans d’autres pays.
Car ce « peuple du travail » vanté par Soral, pour qui travaille-t-il majoritairement ? Pour le marché mondialisé, pour le capitalisme ! Finalement, le travail, la production, l’économie, la croissance, nourrissent principalement… l’Empire. En tant que « travailleurs » comme en tant que « patriotes », les membres du « peuple du travail » garantissent la pérennité de l’Empire tout autant que les classes supérieures « parasites ».
Ainsi, les illusions imposées par la classe dominante, au premier rang desquelles se dressent le nationalisme et le travail, sont pour Soral l’horizon indépassable du peuple.

Mais finalement, ce peuple, qu’a-t-il à perdre avec l’Empire ? Soral n’énumère pas précisément les raisons que nous avons de combattre l’Empire, mais il écrit page 114 :

Un Empire travaillant au Nouvel ordre mondial, soit à l’abolition de la démocratie et au pouvoir bancaire intégral – forme achevée du Capital – sur le dos du travail, des nations et des peuples…

Soral est ici presque comique. Il vient de nous expliquer « … que de tous temps, sous tous les régimes … une oligarchie d’à peine 1% de la population a toujours commandé à la masse des 99% restants ; comme une meute de loups dominants un troupeau de moutons. » qu’au peuple « jamais de mémoire d’homme, aucun pouvoir ne lui échut. », et il nous parle de « l’abolition de la démocratie »… qui selon lui n’a jamais existé9 !

Dès lors, que le pouvoir revienne à la Banque, à l’impérialisme américain ou chinois, ou même aux différentes oligarchies nationales, en quoi cela peut-il bien importer au « peuple » ?

En fait, Soral n’a jamais tenté d’analyser en quoi l’Empire était concrètement nuisible pour le plus grand nombre et comment il était possible d’obtenir une amélioration généralisée et durable des conditions d’existence. C’est évidemment par là qu’il aurait fallu commencer, plutôt que de s’aventurer à déterminer ce que sont véritablement le peuple et le prolétariat et ce que furent les rôles de l’église, de la bourgeoisie ou de la noblesse d’ancien régime.
C’est ce travail de clarification des buts à atteindre que nous avons tenté sur ce site à l’occasion de l’opposition concrète à ce que nous considérons comme l’une des manifestations de l’Empire, à savoir la tenue des sommets du G8 et du G20. Dans ce texte, nous avancions notamment :

L’amélioration généralisée des conditions d’existences impose au contraire d’unifier les luttes menées sur tous les continents, dans une contestation des dictats de l’économie capitaliste mondialisée, puisque c’est cette économie qui est aujourd’hui à l’origine :
- de la mauvaise couverture des besoins les plus fondamentaux pour une part très importante de la population mondiale,
- du saccage écologique et du pillage des ressources,
- de la destruction généralisée des services publics,
- de l’augmentation de la durée et de la pénibilité du travail, du recul des droits sociaux,
- de l’accroissement des inégalités entre les êtres humains, aboutissant, d’une part, à des concentrations irrationnelles et dangereuses de richesses et de pouvoirs, d’autre part à la frustration, au désespoir, et à la colère de la masse des plus déshérités, enfin à la violence qui s’ensuit et à la généralisation des contraintes sécuritaires indispensables à la sauvegarde de cet ordre inégalitaire.

La turlutte des classes selon Soral

C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
Alexis Bouvier, La canaille

Considérant que les accès révolutionnaires sont causés par de méchants agitateurs qui trompent le peuple, Soral va présenter une conception plutôt ambiguë et même contradictoire de la lutte des classes. Tantôt il fera mine de regretter l’abandon de cette lutte par une gauche corrompue qui ne se consacre plus qu’à la défense des minorités et à la défense du pouvoir d’achat et tantôt il en appellera à une réconciliation nationale entre les classes.

Dans une manifestation spectaculaire de mauvaise foi, Soral, à l’appui de sa thèse, revient page 127 sur l’opposition entre :

- d’un côté, le socialisme libertaire des Bakounine et Proudhon
- de l’autre le socialisme dit « scientifique » du tandem Marx – Engels.

Et il semble vouloir faire des deux premiers des amis « du vrai peuple » prônant page 130, « une société de petits patrons, petits propriétaires », opposés page 133 aux :

Révolutionnaires professionnels le plus souvent issus de la bourgeoisie cosmopolite : agitateurs stipendiés, dialecticiens fumeux mettant en scène un sois-disant combat unitaire du travailleur contre le bourgeois, où le grand bourgeois spéculateur apatride et petit bourgeois entrepreneur enraciné sont systématiquement confondus.

Mais il oublie de préciser que Bakounine et Marx étaient tous deux membres de la première Internationale et que ce qui les oppose ce n’est pas le fait que l’un était le partisan d’un peuple patriote, et que l’autre était un bourgeois juif cosmopolite, mais que l’un était « libertaire » – c’est-à-dire partisan de l’abolition de l’état – et l’autre « autoritaire » – c’est-à-dire, dans ce contexte, partisan de la conquête – au moins provisoire – de l’état par le prolétariat. Bakounine peut lui aussi être considéré comme un « révolutionnaire professionnel » et son courant au sein de la première internationale, sous l’influence de la « section jurassienne » a évolué vers le « communisme libertaire » qui ne prône absolument pas une société « de petits patrons et de petits propriétaires », mais plutôt l’abolition de la propriété privée et de l’état. Pour dissiper les confusions que les élucubrations de la page 133 entretiennent sur les « trotskistes », on peut rappeler qu’après la division au sein de la première Internationale entre le courant « libertaire » et le courant « autoritaire », c’est-à-dire entre la tendance bakouninienne et la tendance marxiste, le mouvement communiste a connu une nouvelle division au sein de la tendance « autoritaire » alors exprimée dans le léninisme, entre la tendance « bureaucratique », incarnée par Staline et favorable à la construction du socialisme dans un seul pays, et la tendance incarnée par Trotski, favorable à la révolution permanente et mondiale. Les trotskistes n’ont évidemment rien à voir avec le « libéralisme-libertaire » de la page 134. Cette notion, forgée à l’origine par le sociologue marxiste Michel Clouscard est le résultat d’une manipulation confusionniste plus ancienne de Soral10, comme on l’explique sur Wikipédia ; elle est en tous les cas incompatible avec l’austérité le plus souvent affichée des militants trotskistes. Mais dans le contexte de la page 134, Soral fait peut-être référence au courant « libertarien » qu’il veut rapprocher des « néo-conservateurs » américains. Bref, il nous compose là une bien indigeste salade.

Finalement, du moment que l'on reste entre français, cette pyramide convient très bien à Soral

Soral insiste plusieurs fois11 sur « l’alliance du travail » (page 135) qui doit selon lui se nouer entre « le prolétariat » (même si l’on ne sait plus ce qu’il entend précisément par là) et la classe moyenne, « constituée, elle, des artisans, commerçants et petits patrons… » (page 136).

Soral emploie l’expression « classe moyenne » dans un sens inhabituel, puisqu’il désigne principalement par là les petits entrepreneurs et non pas les « employés », ce qui trouble la compréhension de son exposé.

Ce type d’alliance entre la classe ouvrière et la classe moyenne – qui au sens où l’entend Soral tend plutôt vers la petite bourgeoisie – est traditionnellement recherchée par le fascisme12. Dans le contexte d’une sociale démocratie marchande « à la française », elle est pourtant à bien des égards « contre-nature » puisque ces deux « classes » nourrissent des intérêts contradictoires, notamment dans leur rapport à l’état. Les petits patrons, les artisans, les commerçants, seront naturellement incités à réclamer une diminution des prélèvements fiscaux et sociaux qui alimentent les diverses prestations sociales, alors que les ouvriers réclameront au contraire une extension et une augmentation de ces prestations pour favoriser une meilleure redistribution sociale. Les salariés dans leur ensemble seront plutôt favorables à un encadrement du droit du travail et les petits entrepreneurs à sa libéralisation.

Enfin, les « petits patrons », les artisans et les commerçants, seront presque toujours opposés aux moyens de la lutte ouvrière, aux grèves et aux blocages qui entravent leur activité. L’alliance préconisée par Soral, ne peut donc être qu’artificiellement scellée dans les urnes, dans l’adhésion à un candidat populiste qui trompera l’une des deux parties, ou plus vraisemblablement les deux13.

Tout n’est pas faux dans les analyses du chapitre 4 qui traitent « DES CLASSES ET DES LUTTES », comme par exemple les remarques des pages 130 et 131 sur la parenté entre le capitalisme occidental productiviste et le collectivisme d’état soviétique ou, page 135, sur la transformation des forces de gauche et la malheureuse évolution des revendications vers « un combat pour le pouvoir d’achat ». Mais, sans même tenir compte des catégories trop ambiguës employées par Soral, ces quelques analyses acceptables perdent tout leur sens dans la perspective de l’impossible « alliance du travail » entre le prolétariat et la « classe moyenne » des petits entrepreneurs. L’illusion d’une possible alliance, ou plutôt d’une possible pacification entre les classes sociales, par une hausse généralisée des standards de vie, a certes été entretenue pendant « les 30 glorieuses », durant ce que Soral nomme page 176 « LE CONSENSUS LIBÉRAL-SOCIAL D’APRÈS GUERRE ISSU DU CONSEIL NATIONAL DE LA RÉSISTANCE (1945-1973) » et qui est tout simplement le consensus social-démocrate. Mais il ne faut pas oublier que l’efficacité de ce consensus reposait sur la position dominante de la France dans le monde et sur son exploitation coloniale ou néo-coloniale qui fournissait les matières premières à bas prix. Lorsque de nouveaux états capitalistes ont voulu conquérir leurs propres marchés et lorsque les firmes utilisées pour exploiter le tiers-monde ont pris leur autonomie, le compromis social-démocrate est devenu de moins en moins tenable. Ainsi, la destruction de la classe moyenne (rappelons que Soral désigne principalement par cette expression la classe des petits entrepreneurs) décrite page 142 comme « un projet impérial », n’est qu’une des conséquences de la tendance naturelle à la concentration du capital dans la société marchande.

Soral ou la haine des contre-pouvoirs

Et tous les chômeurs qui n'ont pas peur
Oh tous les cascadeurs qui sont de bonne humeur
Et tous les entraîneurs qui se lèvent de bonne heure
Tous les restos du cœur et toutes nos petites sœurs
Toutes les folles mal rasées, les poètes révoltés
Les clowns déconnectés et les jongleurs masqués
Le Front d'Libération de tous les animaux
Les combattants martiaux, le Front des Marginaux
Les prostituées rebelles, les dissidents du ciel
Nicolas, Pimprenelle et même la mère Michel
Les milliers d'pratiquants vêtus de kimonos blancs
Et toutes les vieilles chinoises qui font du Taï Chi Chuan
Et le joueur de Flûte, les détenus qui luttent
L'insoumis en cavale, les Amazones à cheval
Les médecins sans frontières et les jeunes ouvrières
Descendons la rue avant qu'tout n'soit perdu !

Bérurier Noir, Descendons dans la rue

Puisque que Soral considère le peuple est toujours soumis à l’ordre établi et que le pouvoir échoit toujours à d’autres que lui, il est logique qu’il insiste dans son chapitre 3, page 75, sur « LES IDÉES, LES GRANDS HOMMES, LES RÉSEAUX », censés guider ou influencer ce peuple.
Il débute son analyse par de nouvelles allusions, anachroniques et confuses aux « sociétés primitives », attribue au « chamanisme » des notions de « Loi » ou de « monothéisme » qui lui sont totalement étrangères, puis évoque au pas de course les sociétés indo-européennes et la démocratie grecque pour parvenir quelques pages plus tard au libéralisme bourgeois. Le lecteur, étourdi par ces révélations virtuoses sur la destiné de l’humanité, se voit alors asséner quelques nouvelles pensées profondes sur les idées – libéralisme, socialisme, fascisme, droite et gauche – qui, peut-être, mènent le monde, élucubrations dont il serait fastidieux de détailler toutes les contradictions et toutes les absurdités. Soral en vient enfin aux « grands hommes », qui avec la constitution de l’Empire, ne sont plus des combattants de l’idée ou des combattants militaires comme Robespierre ou Napoléon, mais sont en passe de devenir de simples employés de banque. Peu importe pourrait-on dire puisque Soral nous apprend que le grand homme n’est rien sans son réseau. Soral se lance alors dans un exposé assez comique dans lequel il semble découvrir que l’action humaine s’effectue au sein d’un réseau de relations sociales, ce qui a pratiquement autant d’intérêt que de prétendre que la natation se pratique en milieu aquatique. Au final, Soral veut nous faire comprendre que les nouveaux réseaux marchands ont remplacé les réseaux de l’ancien régime et que ce n’est pas bien, car comme on l’a vu plus haut, ces réseaux sont « la structure combattante » de l’Empire. Mais Soral n’en vient pas encore à la franc-maçonnerie et autre groupe Bilderberg, chers aux conspirationnistes, il veut auparavant attirer notre attention sur les lobbies et les communautés dont il parle en termes peu flatteurs. Ainsi page 100 :

…la légitime revendication de non-persécution s’est muée en agressivité anti-hétérosexuelle et anti-famille, sous forme d’un « lobby gay »

Pages 160 et 161, il critiquera non seulement l’anti-racisme, mais aussi l’anti-fascisme, accusés – on ne sait pas trop pourquoi, peut-être parce qu’ils dénoncent les mensonges nationalistes ? – de faire le jeu du mondialisme marchand, assimilé pour cette occasion à l’Empire.
Page 159, il parlera de « l’imbécillité féministe ». Page 188, dans la même veine, il vilipendera pêle-mêle « le jeunisme, le féminisme, la "rigueur économique", le métissage et l’antiracisme » qui auraient « travaillé au corps » le peuple, pour le faire « renoncer à la France » et adhérer au traité de Maastricht (Soral n’envisage pas, par exemple, que des féministes aient pu faire campagne contre le traité de Maastricht et qu’elles se soient opposées à la rigueur économique).
Page 164, il dénoncera les « cassages de gueules par les milices communautaires couvertes par l’État » (lesquelles ?) et évoquera dans ce même paragraphe les morts selon lui suspectes de Coluche et de Bérégovoy, suggérant un lien avec la violence physique inhérente à la prétendue démocratie et notamment mise en œuvre par les communautés (mais sont-ce les mêmes féministes-gays-anti-racistes qui ont assassiné et l’humoriste et l’ancien premier ministre ?). Il nous semble pourtant qu’en matière d’agressivité et de violence physique, les ratonnades d’homosexuels par des hétéros auto-proclamés, sont plus fréquentes que les ratonnades d’hétéros organisées par des militants homos.

Le lien de ces minorités organisées en groupe de pression, avec le pouvoir de l’Empire ne paraît pourtant pas évidemment. D’autant que de nombreux groupements féministes et anti-racistes se déclarent également ouvertement anti-capitaliste14. Quant aux minorités organisées qui ne se déclarent pas anti-capitaliste, il est hasardeux de les comparer aux réseaux qui sont censés, selon Soral, organiser le pouvoir bancaire et le pouvoir politique. Dès lors, l’argumentation de Soral paraît incompréhensible, sauf si l’on admet que ses tendances réactionnaires lui rendent odieux tout contre-pouvoir, et insupportable toute contestation de la norme sociale, et de la figure de l’homme blanc, hétéro-sexuel, comme seul détenteur de l’autorité. Cette explication paraît assez plausible si l’on veut rendre compte de l’incroyable manipulation à laquelle se livre Soral page 101. Avec le premier paragraphe déjà cité plus haut :

Ainsi, et contrairement aux idées reçues, en politique le plus grand nombre est un handicap, et si tous les pouvoirs se réclament du peuple, jamais de mémoire d’homme, aucun pouvoir ne lui échut.

Et son complément :

Implacable constat, dont il découle que les organisations autoproclamées prétendant défendre les minorités contre l’oppression de la majorité abstraite – en réalité impuissante et inexistante – ne sont que des officines émanant de minorités agissantes travaillant, elles, à la domination.

Le raisonnement de Soral semble le suivant :

1) Le peuple n’a jamais eu le pouvoir. Ceux qui possèdent le pouvoir se réclament du peuple, mais ne le représente pas vraiment.

2) Changeons le mot peuple par le mot majorité. Puisque le peuple n’a pas le pouvoir, c’est donc que la majorité n’a pas le pouvoir.

3) Puisque la majorité n’a pas le pouvoir, c’est donc que le pouvoir revient à ceux qui prétendent défendre les minorités.

4) Ceux qui ont confisqué le pouvoir du peuple sont donc ceux qui prétendent défendre les minorités.

5) Ceux qui prétendent défendre les minorités confisquent donc le pouvoir au peuple.

On remarquera qu’un nouveau sophisme est nécessaire à chaque étape de cette « démonstration » et qui tend potentiellement à transformer en oppresseur toute minorité opprimée. En suivant ce "raisonnement", on pourrait facilement démontrer que les Tibétains persécutés oppriment le peuple chinois, et on pourrait prouver plus facilement encore, que les enfants de Gazas sont les tyrans du peuple israélien. Face à ces absurdités il faut simplement rappeler que ce n’est pas en tant qu’ils sont juifs ou noirs ou féministes ou homosexuels, que les puissants actuellement nous dominent, mais en tant qu’ils sont capitalistes et plus généralement en tant qu’ils se sont indûment accaparés des richesses et des pouvoirs.

Enfin, page 202 Soral parachève sa « démonstration » en faisant mine d’opposer le droit des minorités aux droits sociaux :

C’est encore au nom des « droits de l’homme » qu’on détruit, à l’intérieur des Nations et des peuples, les solidarités sociales traditionnelles en substituant aux acquis sociaux, notamment ceux des ouvriers et des classes moyennes, les droits sociétaux des pseudo-minorités opprimées, en réalité minorités agissantes : droits des féministes, droits des gays, droits des jeunes ou des blacks (word culture)…

Comme s’il fallait choisir entre les deux ! Comme si la sauvegarde des acquis sociaux impliquait le racisme, l’homophobie ou l’asservissement des femmes !

Nous passerons enfin très rapidement sur l’analyse frauduleuse que Soral fait du mouvement de mai 68, qu’il accuse d’être « au service de l’Empire15 » (page 177 et suivantes). Page 178, il nous explique un peu confusément que mai 68 a été organisé (par les américains ?) pour déstabiliser de Gaulle qui s’opposait à l’Empire (nous reviendrons plus tard sur la façon dont Soral conçoit cette « opposition »). Mais tout au long du livre, mai 68 est plutôt présenté comme ayant contribué à la « destruction du sens moral » (page 168) à la disqualification de cette « droite des valeurs » tenue par Soral en si haute estime, qui auparavant assurait la cohésion nationale, et comme ayant ouvert la voie à « la culture anglo-américaine » (page 179) et aux dérives consuméristes. Soral confond évidemment le mouvement de libération des mœurs et d’émancipations sexuelle, culturelle et sociale, dont on ne peut que se réjouir, et la récupération commerciale qui a pu en être faite. En dénonçant cette dernière Soral tente de justifier son discours réactionnaire sur les pds, les féministes, les anti-racistes, et en appeler à la restauration de l’ordre moral. Pourtant, Soral, auteur d’une Sociologie du dragueur, qui cultive l’image d’un jouisseur aristocratique, semble lui-même plus proche des pulsions hédonistes soixante-huitardes que de la morale rigoriste.

Soral n’a pas fait sauter la banque

Attaque la banque mondiale !
Attaque la banque et brûle le FRIC !

Miss Helium, Attaque la banque

En revenant sur le chapitre 2 « DIEU, LA RAISON ET LA BANQUE », nous touchons à la petite portion de vérité présente dans l’analyse de Soral, qui ne saurait cependant justifier les absurdités plus générales de sa fausse-critique.
On y trouve une dénonciation du pouvoir bancaire et du mécanisme de création monétaire. Ce type de critique a déjà été mené par d’autres, d’une manière plus claire et plus détaillée, notamment par Claude Grignon dans ses films sur « l’Argent dette », à voir sur Esprit68, ici et , et par les films du mouvement Zeitgeist (par exemple dans la troisième partie de celui -ci)sur lesquels nous reviendrons dans la suite de cette série consacré aux avatars de la fausse-critique.
Les arguments qui y sont développés font songer au crédit social ou créditisme (également appelé dividende universel, dividende social ou dividende monétaire), théorie selon laquelle il convient de créer la monnaie en proportion de la croissance économique et de la distribuer sous formes de revenus à tous les citoyens de la zone monétaire concernée, dans le but d’éviter l’extension inéluctable de la dette et des faillites. Cette théorie a été développée par l’ingénieur britannique Clifford Hugh Douglas dés les années 1920 et a notamment été introduite au Québec par le philosophe Louis Even (On peut d’ailleurs rattacher les films de Paul Grignon à ce courant de pensée).
La dénonciation de « l’Argent-dette », et de l’autonomie du pouvoir bancaire vis-à-vis du pouvoir politique est souvent l’apanage de la fausse critique ou de la critique partielle « de bonne foi » qui s’arrête aux problèmes monétaires, sans prendre en compte les autres composantes du capitalisme et les autres aspects de la domination, dans une société qui est à la fois marchande, spectaculaire, technologique et industrielle. Cette critique est nécessaire, mais la manière dont elle est le plus souvent menée, peut laisser croire que si le processus de création monétaire était plus transparent et mieux contrôlé, alors tous les défauts du capitalisme seraient anéantis.

Soral ne dépasse pas le cadre de cette critique partielle, dont il offre en outre une médiocre et peu crédible version, puisqu’il pollue son exposé par ses digressions historiques arbitraires et par ses invectives. Ainsi, pour nous expliquer la banque à sa façon, Soral, page 40, effectue un détour de quelques lignes sur les sociétés primitives (la France de la Révolution ne semble plus l’intéresser), au cours duquel il jette en pâture les noms de Marcel Mauss et de Pierre Clastres, avant d’opposer les valeurs de l’argent à celle de la noblesse et de l’église. Après s’être livré à de confuses et laborieuses explications sur les liens complexes entre les pouvoirs de la noblesse, de l’église et de la bourgeoisie, Soral explique comment le pouvoir bancaire s’est peu à peu émancipé du contrôle des états. Son exagération du pouvoir bancaire occulte confine au ridicule, lorsqu’il affirme à la page 67 :

C’est cette même opposition à la Banque qui vaudra aussi, sans doute, au général de Gaulle son éviction du pouvoir en 1969. Lui qui, voyant le coup de 1971 venir, avait pris la tête des non-alignés pour exiger de l’Amérique qu’elle rembourse en or, comme les accords internationaux le prévoyaient encore, leurs stocks de dollars.

On sait pourtant que De Gaulle a quitté le pouvoir suite à l’échec du référendum dont il était lui-même l’instigateur…
Le même ridicule entache le travail de réécriture du sens de l’histoire, engagé par Soral avec un manque de rigueur et d’à propos consternant, comme lorsque, sans crier gare, à compter de la page 67, il compare la chrétienté et le régime soviétique16, et que, page 69, il veut faire du communisme un avatar de l’idéologie judéo-chrétienne (Soral oublie alors le « communisme primitif » évoqué lors de ces précédents détours dans les sociétés « primitives », qui n’a évidemment rien de judéo-chrétien). Plus loin, il voudra montrer comment la Banque, avec un grand « B » a tué « Dieu » avec un grand « D » (« La Banque m’a tuER » semble s’écrier Soral !).

Toutes ces absurdités, ces simplifications abusives et ces idéalisations naïves, dissimulent la faiblesse de l’analyse. Ainsi page 60, Soral évoque « les seuls intérêts perçus par la FED », qui s’élèvent annuellement « à 2500 milliards de dollars », « Soit 50 fois la fortune de Bill Gates » et qui constitueraient selon lui :

Une super fortune que se partage le cartel des douze banquiers internationaux cachés derrière la FED, sui laisse loin derrière tous les autres compétiteurs, Sultan du Bahreïn, Reine d’Angleterre… ce que se garde bien de révéler le magazine Forbes !

Soral oublie de préciser que les milliards de la FED ne « profitent » pas seulement à une douzaine de banquiers (en fait, il s’agit des douze banques régionales auxquelles doivent adhérer les banques commerciales aux Etats-Unis), mais qu’ils font partis du dispositif général qui alimente la croissance et la consommation américaine et qui permet également au consommateur américain de profiter de son pavillon, de ses automobiles, de ses écrans plats souvent fabriqués à des milliers de kilomètres des Etats-Unis par une main d’œuvre surexploitée. Le système monétaire est l’un des moyens de l’exploitation capitalisme au même titre que le système boursier. Ils font partie, pour reprendre la citation de Negri évoquée plus haut, de l’ensemble de ces pouvoirs « militaire, monétaire, communicationnel, culturel et linguistique » autour desquels s’unifie le marché mondial.

Dénoncer le pouvoir bancaire ne doit pas conduire à mésestimer ces autres pouvoirs et donc à méconnaître les autres aspects de la domination. C’est pourtant ce à quoi aboutit le discours de Soral qui occulte l’emprise des multinationales et du complexe militaro-industriel, qui ne dit pratiquement rien des pouvoirs policiers, militaires et religieux concourant eux aussi au maintien de l’ordre planétaire, qui oublie enfin l’ordre juridique autorisant la marchandisation globale du monde et de nos vies par l’extension du droit de propriété privée, non seulement aux biens matériels, mais aussi aux savoirs et bientôt au corps humain17.

Ce n’est pas un hasard si Marx débute Le Capital par une analyse de la marchandise et qu’il n’en vient qu’ensuite à la monnaie. Car l’Empire se caractérise d’abord par le règne mondialisé de la marchandise, par cette « immense accumulation de marchandises18 » planétaire, qui réclame l’aiguillon de la dette et les facilités du crédit généralisé.

L’impossible retour à l’étalon or, ou la nationalisation des banques n’implique pas la disparition du capitalisme, pas plus qu’elle ne s’oppose obligatoirement à la marchandisation croissante du monde et de nos vies. La critique qui assimile « l’argent dette » à de la fausse monnaie oublie que la monnaie est toujours « fausse », même lorsqu’elle est basée sur l’or, cette « relique barbare » selon Keynes19. Une « vraie » monnaie pourrait, à la rigueur, être adossée sur l’énergie ou sur la surface planétaire totale, mais elle réclamerait un abandon du capitalisme marchand et de la « croissance » économique20.

Les gages donnés à l’extrême droite

Soral va enfin adresser quelques clins d’œil appuyés aux militants d’extrême droite, tout en se démarquant de ces concurrents, « les identitaires ».
Pour se faire, il respectera quelques fondamentaux : Vichy, Pétain, l’Algérie française… Car si l’extrême droite évolue, si elle transforme les objets de ses détestations, elle conserve cependant un certain nombre de repères idéologiques. Il ne faut ainsi pas trop s’étonner des hommages récemment rendus par Marine Le Pen au général de Gaulle, traditionnellement considéré par l’extrême droite comme le traître qui a bradé l’Algérie française. De ce point de vue, Soral est sur la même ligne que Marine. Il veut bien reconnaître le grand homme d’état, mais rappellera que de Gaulle a par deux fois pactisé avec l’Empire, avant d’être démis pour « insoumission » (et non à cause du référendum perdu comme nous le rappelions plus haut). Ainsi page 177 :

La solution suggérée par Soral

Une rupture qui commence par l’éviction de de Gaulle pour son insoumission à l’Empire ; à cette oligarchie mondialiste avec laquelle il avait pourtant pactisé deux fois : en 1940, en rejoignant le camp des alliés contre Pétain ; puis en 1958, en achevant de liquider l’Empire français dans l’affaire algérienne.

Quand donc de Gaulle a-t-il « pactisé avec l’Empire » ? « en achevant de liquider l’Empire français dans l’affaire algérienne » et « en rejoignant le camp des alliés contre Pétain ». Ainsi donc, pour Soral, non seulement l’Empire français semble bizarrement « anti-impérial », mais surtout s’engager en 1940 contre le régime collaborationniste, revient à faire le jeu de l’Empire cosmopolite honni… Gloups ! Fallait-il alors également souhaiter la victoire de l’Allemagne nazie ?
Peut-être, car Soral, dans la grande tradition des propagandistes d’extrêmes droite, s’applique également à échanger les rôles des victimes et des bourreaux. Ainsi page 203 :

Une sentence de « crime contre l’humanité » qui permet de chasser celui qui en est accusé hors de l’humanité : peuple allemand et japonais après guerre, peuple palestinien aujourd’hui, iraniens demain, militants et électeurs du Front national en France depuis quarante ans… Tous ravalés au rang de sous-hommes et ne bénéficiant plus, pour eux-mêmes, de ces fameux « droits de l’homme »…

La culpabilisation excessive n’est évidemment pas une bonne chose, mais pour ce qui concerne la deuxième guerre mondiale il faut évidemment rappeler que ceux qui furent « ravalés au rang de sous-hommes » et « chassé(s) de l’humanité », ce furent d’abord les victimes de la politique d’extermination du régime nazi et des crimes de guerres perpétrés par les armées allemandes et japonaises.
De même, nous n’avons pas pu trouver d’exemples d’électeurs du Front National abusivement retenus et torturés par la police française, voir éventuellement exécutés parce qu’ils avouaient avoir voté pour le parti frontiste21. Il ne nous semble pas non plus que des lois ou des règlements aient été promulgués pour déchoir de leur droit ces fameux électeurs du Front National et pour les ravaler « au rang de sous-hommes »… Il faut plutôt reconnaître qu’en France, un jeune homme « issu de l’immigration » a davantage de chance d’être arbitrairement détenu en garde-à-vue qu’un « Français de souche » électeur du Front National. Par contre dans les états pour lesquels Soral semble montrer une certaine sympathie – en l’occurrence l’Iran – les droits fondamentaux des opposants (mais aussi des femmes et des homosexuels) sont effectivement niés, et ils y sont fréquemment emprisonnés arbitrairement, torturés et assassinés.

Dans la même veine, Soral affirmera page 198

Libéralisme sécuritaire : soit un régime libéral envers la bourgeoisie mondialiste et tout ce qui favorise l’affaiblissement de la Nation, mais un régime sécuritaire, non pas envers les délinquants ou les clandestins, qui posent problème au peuple, mais envers les salariés et la classe moyenne qui pourraient avoir envie de se révolter contre l’élite mondialiste.

Et page 221

Et si pour les gauchistes, Sarkozy est un homme de droite, parce que sécuritaire – ce qui est une publicité qu’il ne mérite pas, son sécuritarisme ne s’appliquant qu’à la petite bourgeoisie blanche des automobilistes

Pourtant ce sont bien les « clandestins » que l’on entasse dans les centres de détentions ou qui subissent les harcèlements de la police à Calais ou ailleurs. En réalité le « sécuritarisme » s’applique prioritairement aux étrangers en général, aux Roms en particulier, aux pauvres, aux non blancs, et non pas à « la petite bourgeoisie blanche » qui a toutes les chances d’échapper à la brutalité policière.
Mais ne mélangeons pas les torchons et les serviettes, pour Soral, les concurrents « identitaires22 », sont à mettre dans le même sac que les « islamoracailles ». Ainsi page 235 :

Les seconds, voyous apatrides, désormais ultra-violents, cultivant la haine du Blanc et qui sont effectivement, sauf pour le facteur de Neuilly toujours fan, de son Montmartre bobo, du ringard Joey Starr – ce que tous les observateurs lucides en disent, que ce soient les démographes intègres, la police débordée, le petit peuple, toutes ethnies confondues, et même les « identitaires », qui sont, côté gaulois, leur exact pendant : ces « islamoracailles » à mettrent rapidement hors d’état de nuire, avec, pourquoi pas, déchéance d’une nationalité française qu’ils haïssent et billet gratuit vers ces paradis islamiques qu’ils idéalisent : Kosovo, Tchétchénie, Arabie saoudite…

Ajoutons enfin que Soral pimentera son exposé de quelques éclats d’anti-intellectualisme et d’antiparlementarisme, dans la plus pure tradition des ligues réactionnaires. Ainsi page 108 :

Pas même Pierre Bourdieu – pourtant médaille d’or du CNRS (sic) – et qui malgré des milliers d’enfonçage de portes ouvertes sur la « domination », n’a jamais pendu une ligne sur le sujet ; (à savoir les francs-maçons) raison pour laquelle, sans doute, malgré l’indigence de son œuvre, il finit professeur titulaire de la chaire de Sociologie au Collège de France…

Ou page 147, lorsqu’il évoque les « démocrates et républicains bedonnants ».

La définition fluctuante que Soral donne de l’Empire (parfois « une vision et un processus », s’appuyant sur « des réseaux », parfois l’impérialisme américain ou encore le péril moral et communautaire issu de mai 68) prend alors une singulière cohérence… L’Empire c’est ce que n’aime pas ses petits copains d’extrême droite, c’est-à-dire pêle-mêle, les juifs, les francs-maçons, les opposants au maréchal Pétain, les gauchistes, les gouines, les pds, les féministes, les intellectuels, les parlementaires…

Chez Soral comme chez tous les propagandistes d’extrême droite, la domination est personnalisée à outrance, elle est affublé de caractéristiques grotesques (les élus ventripotents) ou effrayantes (le satanisme occulte de la page 112) selon la technique du bouc-émissaire. Cette personnalisation a pour but d’occulter les mécanismes sociaux réels qui sont à la base de la domination. Elle empêche également la prise de conscience du fait que le capitalisme, l’Empire ou plus largement la domination est en chacun de nous et que c’est également en chacun de nous qu’il faut la combattre.

En conclusion

Réveillez vous, ils nous ont déclaré la guerre,
Réveillez vous, peuple du monde et enfant de la terre,
Réveillez vous avant le point de non-retour,
On aura besoin de tout le monde tout le monde tout le monde !!
Réveillez vous, car demain sera pire encore,
Réveillez-vous avant qu’ils nous mettent des puces dans l’corps !
Réveillez vous c’est toutes nos vies qui sont en jeu,
Réveillez vous, RE-VEIL-LEZ VOUS !
Keny Arkana, Réveillez-vous

Tout au long de son livre Soral s’attache à occulter ou à nier les problèmes réels. Il n’essaye pas de détailler quels aspects de l’existence sont insatisfaisants dans notre société et comment il serait possible de les améliorer. Il ne dénonce pas les inégalités énormes produites par le système capitaliste et ne suggère pas de les détruire. Il ne veut pas réfléchir à la manière de satisfaire les besoins les plus fondamentaux pour le plus grand nombre. Il n’évoque pas non plus les désastres écologiques, énergétiques et sanitaires liés à la recherche effrénée de profits et de pouvoirs – marées noires, pollutions chimiques ou nucléaires, épuisement des ressources, contaminations des aliments – et ne veut raisonner qu’en terme d’idéologie.

Ainsi pages 206 et 207, il s’emploie à démontrer que les préoccupations écologiques ne sont qu’un moyen pour l’oligarchie mondialiste d’affermir sa domination. L’écologie est présentée page 206 comme une « Ancienne idéologie conservatrice des années 1920-1930 passée par une phase dé récupération gauchiste à partir des années 1970 ».

Soral oublie qu’en moins d’un an, le monde a connu trois catastrophes écologiques majeures – la marée noire de Louisiane en avril 2010, la pollution par les boues chimiques en Hongrie suite à l’accident de l'usine d’aluminium d'Ajka en octobre 2010 et enfin l’accident nucléaire à la centrale de Fukushima en mars 2011. Ces trois catastrophes laisseront des traces durables et influenceront les destinés de millions, voire de milliards d’êtres humains. Elles résultent directement du mode actuel d’exploitation capitaliste. Si l’Empire marchand administré par les états-nations et les firmes doit être combattu, c’est d’abord parce qu’il génère de tels désastres. Contrairement à ce que soutient Soral, tant que le capitalisme ne sera pas anéanti, le seul moyen de prévenir ces catastrophes, qui vont à présent se multiplier, est de faire émerger de la coordination des luttes engagées sur tous les continents, une forme de gouvernance mondiale, qui puisse soumettre les nations et les firmes aux intérêts du plus grand nombre23.

Soral ne nous a pas indiqué pourquoi combattre l’Empire, il ne nous a pas expliqué ce que nous pouvions attendre de ce combat, il est donc normal qu’il ne nous dise pas comment le mener.
Soral ne présente en effet aucun programme, aucune mesure concrète24, mais plutôt une injonction générale à ne pas se révolter, à attendre, à demeurer isolé, à laisser faire « les grands hommes » (en réalité les récupérateurs populistes) qui régleront les problèmes.

Soral nous décrit un monde où Fukushima ne survient pas, un monde où le printemps arabe est impossible. Son discours est foncièrement déconnecté du réel et ces effets hypnotiques détournent des vrais problèmes… A tous ceux qu’il aura malheureusement charmé :

Réveillez-vous !

Esprit68, mai 2011, revu en juin de la même année et révisé au printemps 2012

1Voir notamment, La galaxie DIEUDONNÉ, Éditions Sylepse, 2011, Le nécessaire bilan de deux décennies «d’antifascisme» par la Coordination des Groupes Anarchistes de Lyon, ou encore deux billets du site Article 11 consacrés aux nouveaux habits de l’extrême droite : Quand l’extrême droite mue : petite plongée dans la galaxie des fachos "antisionistes et anti-impéralistes" et Retour de brun.(retour au corps du texte).
2La paresse intellectuelle de Soral s’apprécie jusque dans son style qui multiplie les appels aux « soit », aux « d’où » pour signifier de vagues égalités qui ne semblent pas même mériter une phrase avec un verbe conjugué (par exemple pages 54, 88, 124, 150, 170 ou pages 191-192 de son livre…).(retour au corps du texte).
3Il ne faut évidemment pas tomber dans le piège et abandonner des revendications légitimes, sous prétexte qu’elles sont récupérées et travesties par les populistes et les fascistes. Ce serait faire un bien trop grand honneur à leur fausse critique ! A l’inverse des aboyeurs frontistes, ultralibéraux hier et prétendument sociaux et protectionnistes aujourd’hui, il faut afficher des opinions cohérentes sur le long terme, en précisant nos positions et en donnant des perspectives concrètes à nos revendications pour les distinguer des harangues populistes. Le recours à une critique « radicale » qui analyse sans concession les ressorts de la domination capitaliste pour en révéler les mensonges nationalistes ou économistes en est la condition.(retour au corps du texte).
4Il serait utile de mener une étude fouillée de la fonction des diverses théories du complot (ce type de travail est par exemple engagé dans Brave New World, film catastrophe, à propos des attentats du 11 septembre 2001). Ce n’est évidemment pas la vocation de notre texte. Nous remarquerons simplement que les théories du complot remplissent un rôle identique au discours confusionniste d’un Soral : passé leur effet de sidération, elles ont un impact démobilisateur. En exagérant l’ampleur des complots et des tromperies, elles favorisent paradoxalement l’acception des injustices (si hier nous avons été à ce point trompés, alors nous pourrons continuer à l’être demain). En désignant des boucs émissaires idéalisés, elles dissuadent par ailleurs d’œuvrer pour la transformation des rapports sociaux qui entretiennent au quotidien les diverses formes de domination.(retour au corps du texte).
5Page 154, il évoquera encore un « peuple finalement peu impliqué » dans les révolutions… Les fantômes des barricadiers de 1848 et de 1871 apprécieront !(retour au corps du texte).
6Lire à ce sujet le témoignage des militants du Cercle Culturel Libertaire sur les agissements de la police lilloise.(retour au corps du texte).
7D’après Wikipédia : « L’Association bretonne est fondée par Armand Tuffin de La Rouërie, royaliste libéral et franc-maçon, héros de la Guerre d'indépendance des États-Unis. La Rouërie rallia la contre-révolution suite à la suppression des lois et coutumes particulières de la Bretagne. Le but de cette organisation était le retour des libertés bretonnes ainsi que le maintien de la monarchie. »(retour au corps du texte).
8Voir sur Esprit68 « Réflexion sur les perspectives ouvertes par une contestation organisée à l’occasion des sommets du G8/G20 de 2011 en France », Extension/précision 1 : La notion de prolétariat aujourd’hui pour une discussion plus détaillée.(retour au corps du texte).
9Soral critiquera plus précisément la « démocratie parlementaire et de marché » à partir des pages 147-148. Cette critique, parfois juste, se disqualifie par ses amalgames et ses simplifications conspirationnistes comme lorsque Soral dénonce la « Démocratie parlementaire où une assemblée de professionnels de la politique, formés et encadrés par la maçonnerie, stipendiés ou tenu en respect par l’Argent, joue devant le peuple le spectacle du débat démocratique ». Quoi qu’il en soit Soral s’emploie à dénoncer une illusion démocratique qui semble pré-exister à l’Empire, mais qui en tout cas n’est pas incompatible avec lui puisqu’il affirme page 148 : « …qui fait de la démocratie, à y regarder de plus près, le régime politique le plus à même de permettre la domination de l’argent… » On peut donc douter que l’Empire travaille « à l’abolition de la démocratie ». Mais Soral n’en est plus à une contradiction près… Plus précisément d'ailleurs, les contradictions de Soral résultent directement de la faiblesse de sa pensée qui n'établit pas les distinctions nécessaires, en l'occurence, entre la démocratie en tant qu'idéal, et la démocratie en tant que régime politique - du moins qualifié comme tel - à l'échelle d'un pays. Voir aussi cette même débilité de l'analyse à propos du vocable "communiste" en note 16.(retour au corps du texte).
10Soral évoquera à plusieurs reprises dans son livre, ce « libéralisme-libertaire », en s’efforçant de faire croire que cette notion qu’il a lui-même détournée renverrait à autre chose que ses délires confusionnistes. Par exemple page 223 le « fameux libéralisme-libertaire », qui n’est « fameux » que pour Alain Soral, ou page 197, cette chimère qui serait « ouvertement revendiquée, depuis les années 1990, par l’agent impérial multicartes Cohn-Bendit. »(retour au corps du texte).
11Page 124, page 130 et pages 135 et suivantes.(retour au corps du texte).
12On trouve des éléments intéressants à ce sujet dans l’article de wikipédia consacré au fascisme.(retour au corps du texte).
13On a vu plus haut comment Soral, pour vanter son « alliance du travail », suggérerait page 222 qu’un patron de PME est du côté du «Travail » avec ses ouvriers, contre l’actionnaire du MEDEF, le gauchiste oisif et le Rmiste, ces derniers étant, toujours selon Soral, du côté du « Capital ». Comme nous l’avons souligné, le travail des ouvriers, rémunéré par un salaire, ne peut être comparé au « travail » du patron (ou plus exactement aux droits que lui donnent la propriété de son entreprise) rémunéré par le bénéfice. Les premiers ont intérêt à ce que leurs salaires augmentent, à l’inverse du patron – petit ou grand – qui souhaitera maximiser son profit et minimiser ses charges. Les antagonismes de classe sont à cet égard bien réels.(retour au corps du texte).
14Contrairement à ce que sous-entend Soral, le féminisme ne se réduit pas à Caroline Fourest et l’anti-racisme à Harlem-Désir.(retour au corps du texte).
15Nous avons vu que Soral définissait initialement l’Empire comme « une vision » et « un processus » s’appuyant sur « des réseaux », mais qu’il l’associait simplement parfois à l’ « empire américain ». Ici, il semble nous dire « L’Empire c’est tout ce qui suit mai 68 » après nous avoir suggéré que c’est aussi « le pouvoir donné aux homos, aux nanas, aux jeunes aux blacks et aux beurres »…(retour au corps du texte).
16Soral ose même évoquer la « finalité chrétienne du communisme » ! Et pourquoi pas l’inverse, puisque le « communisme primitif » est bien antérieur à la chrétienté ? En fait, comme d’habitude, Soral confond tout, et en l’occurrence le communisme (ou le christianisme) en tant qu’idéologie, en tant que parti ou institution et enfin en tant que pratique. Des apparatchiks peuvent ainsi se prétendre communistes sans pratiquer le communisme, puisqu’ils concentrent les richesses et les pouvoirs, des moines peuvent pratiquer le communisme, sans se revendiquer communistes, ce qui pourrait s’apparenter au reniement de leur foi, des kibboutzim peuvent enfin se revendiquer de l’idéologie communiste tout en pratiquant le communisme, sans pour autant être membre du parti communiste d’Union Soviétique.(retour au corps du texte).
17Ainsi, lorsque Soral évoque page 74 le possible écroulement du « système de domination », il ne vise en définitive que la domination bancaire et oublie que la domination est également patriarcale, scientiste, technocratique, policière, étatique, capitaliste… A cet égard, Soral, page 64 et 65, suggère une fausse opposition entre le capitalisme « entrepreneurial et industriel » et le capitalisme « de pure spéculation » (dont l’un serait décrit par Max Weber et l’autre par Karl Marx, ce qui est complètement idiot). Mais ces « deux capitalismes » se nourrissent dans les faits l’un et l’autre : les grandes entreprises industrielles sont cotées en bourse et bénéficient des facilités de l’argent dette, quant aux profits bancaires et boursiers, ils sont réinvestis dans l’exploitation planétaire techno industrielle. Un capitalisme seulement « entrepreneurial et industriel » n’interdirait d’ailleurs pas la surexploitation des salariés, la concentration irrationnelle de richesses et de pouvoirs, la destruction de la nature, la dépossession et l’asservissement généralisé.(retour au corps du texte).
18Selon la première phrase du Capital, « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises » parodiée par Debord, « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. » Les théories « créditistes », ne prennent pas en compte cette critique de la marchandise et de la valeur plus récemment exposée au sein du groupe Krisis par des auteurs comme Moishe Postone, Anselm Jappe ou Robert Kurz.(retour au corps du texte).
19N’en déplaise à Soral, lorsque De Gaulle préconisait un retour à l’étalon or, il ne luttait pas « contre l’Empire », mais souhaitait simplement revenir à un mode de gestion impérial plus ancien, dans lequel la centralité des pouvoirs aurait glissé des Etats-Unis vers l’Europe.(retour au corps du texte).
20Il est prévu de rouvrir un dossier sur Esprit68 à propos de cette notion d’Équivalent Universel Énergie ou d’Équivalent Surface Universel pour en analyser les potentialités mais aussi les risque, les limites et les ambiguïtés.(retour au corps du texte).
21Par contre, le 17 octobre 1961, la police française, alors sous les ordres du préfet de police Maurice Papon, a bien assassiné des dizaines de manifestants algériens.(retour au corps du texte).
22Lire à cet égard les analyses de l’article de la CGA de Lyon : Le nécessaire bilan de deux décennies «d’antifascisme».(retour au corps du texte).
23Voir par exemple l’article de l’économiste Frédéric Lordon « Qui a peur de la démondialisation ? », dans lequel deux formes de ce que l’on appelle « mondialisation » sont clairement distinguées, la mondialisation comme gestion supranationale rendue nécessaire par la portée des externalités (dérèglements climatiques, périls nucléaires, destruction des ressources, etc…) et la « mondialisation néolibérale » , c’est à dire la libéralisation des marchés. Ces deux « mondialisations » sont évidemment opposées mais la fausse critique s’emploie à les confondre.(retour au corps du texte).
24Sauf peut-être, celle qui consisterait, comme nous l’avons vu, à retirer la nationalité aux « islamoracailles ». Avec ça, l’Empire peut trembler !(retour au corps du texte).


Théodore Kaczynski surnommé « Unabomber »
Théodore Kaczynski , (1942- ), mathématicien, philosophe et terroriste américain surnommé « Unabomber ». Brillant mathématicien (il reçoit le prix de la meilleure thèse mathématique en 1967), Théodore Kaczynsky quitte son emploi à l’université de Berkeley en 1969. Après avoir envisagé de cultiver la terre au Canada, il construit finalement sa cabane dans la campagne du Montana. A partir de 1978, il commence à envoyer ses colis piégés aux universitaires et aux industriels. Jusqu’en 1995, il expédiera 16 bombes par la poste, faisant 3 morts et 29 blessés. Le 19 septembre 1995, s’étant engager à ne plus tuer si ses écrits étaient publiés, il obtient la publication de son manifeste « La société industrielle et son avenir » par le Washington Post. Son frère David Kaczynsky, qui reconnaît son style dans cette publication le dénonce alors au FBI. Théodore Kaczynsky est arrêté en 1996. En plaidant coupable, il n’obtient pas le procès public qu’il avait espéré, mais est condamné en 1998 à la prison à perpétuité sans possibilité de réduction de peine. A voir sur Esprit68, le film documentaire de Lutz Dammbeck Das Netz - Voyage en cybernétique sous-titré Unabomber, le LSD et l'Internet qui confonte les thèses de Kaczynski aux fondements de « l’idéologie cybernétique »...

Février 2010 puis décembre 2012

La critique de la société technologique et industrielle : Unabomber et ses suites…


La nouvelle version du débat sur Unabomber et ses suites est également proposée sur cette autre page. Vous pourrez y lire également l'intégralité de La société industrielle et son avenir, le texte majeur de Théodore Kaczynski ainsi qui La nef des fous et Quand la non-violence équivaut au suicide, deux autres de ses textes.

Sur la présente page nous n'avons repris que l'analyse critique du manifeste de Kaczynski. On peut également lire cette analyse précédée et suivie des textes de Kaczynski en ouvrant ce pdf de 192 pages.

ANALYSE CRITIQUE DE LA DÉMONSTRATION DE KACZYNSKI

SOMMAIRE

1) Les différentes étapes de la démonstration de kaczynski
2) Le processus de pouvoir, le bonheur et la liberté
3) La caractérisation de la société industrielle et technologique
4) La critique du « Gauchisme »
5) Les moyens de la révolution et la théorie critique des conditions économiques et sociales actuelles
6) Prolongement du débat, réceptions et influences
Notes sur Analyse critique de la démonstration de Kaczynski
Bibliographie

Dans son livre « La société industrielle et son avenir » Théodore Kaczynski a développé une critique radicale, qui, par sa clarté d’exposition, sa pertinence, son caractère synthétique et pénétrant, demeure l’une des plus importantes de notre époque. Il existe cependant de très bonnes raisons de ne pas en accepter tous les développements et surtout de contester au moins certaines de ses conclusions.
Dans les pages qui vont suivre, nous avons voulu exposer quelques-unes de ces raisons en entamant une analyse critique des principaux moments de la démonstration de Kaczynski.
Afin que le lecteur puisse plus facilement suivre notre argumentation et qu’il puisse forger sa propre opinion sur les écrits de Kaczynski, nous lui recommandons de lire dans son intégralité « La société Industrielle et son avenir »
Néanmoins pour la clarté de notre exposé, nous commencerons par récapituler les moments les plus importants et les plus significatifs du livre.

1) Les différentes étapes de la démonstration de kaczynski

Le manifeste « La société industrielle et son avenir » se compose de 232 paragraphes numérotés et regroupés en 27 titres. Le style direct de Kaczynski convient parfaitement à ses analyses très claires et très persuasives, mais peu nuancées. Kaczynski ne fait pas de la littérature. Il suit une logique implacable et développe une démonstration irréfutable, du moment qu’on en accepte les axiomes.

Dès le premier paragraphe, Kaczynski rentre dans le vif du sujet :

Les conséquences de la révolution industrielle ont été désastreuses pour l'humanité.
La révolution industrielle et ses conséquences ont été un désastre pour la race humaine. Elle a accru la durée de vie dans les pays « avancés », mais a déstabilisé la société, a rendu la vie aliénante, a soumis les êtres humains a des humiliations, a permis l’extension de la souffrance mentale (et de la souffrance physique dans les pays du Tiers-Monde) et a infligé des dommages terribles à la biosphère. Le développement constant de la Technologie ne fera qu’aggraver la situation. Ce qu’auront à subir les hommes et la biosphère sera de pire en pire ; le chaos social et les souffrances mentales s’accroîtront, et il est possible qu’il en aille de même pour les souffrances physiques, y compris dans les pays « avancés ».

Kaczynski ne nuancera pas ces propos. Après avoir avancé au paragraphe 2 que le système industriel-technologique ne peut survivre qu’ « après avoir réduit les êtres humains et toutes les créatures vivantes à de simples rouages, des produits calibrés de la machine sociale. » et que son effondrement sera dans tous les cas douloureux, mais d’autant plus douloureux qu’il interviendra plus tardivement, Kaczynski en tire la conclusion qui s’impose au paragraphe 4 :

Par conséquent, nous préconisons une révolution contre le système industriel.

Mais cette révolution ne devra pas être politique elle devra s'attaquer, directement à « la base techno-économique de la société actuelle » et surtout elle devra s’émanciper de toute référence au gauchisme1.

Des gauchistes sur la nef des fous !

Passée cette courte introduction, Kaczynski se livre en effet à une critique féroce du gauchisme, lequel repose selon lui sur la haine de soi et sur la « sur-socialisation ». Dans une inspiration que l’on pourrait qualifier de « Nietzschéenne » Kaczynski estime que cette « haine de soi » conduit les « gauchistes » à s’identifier aux groupes qu’ils jugent inférieurs (paragraphe 13) et à haïr « tous ceux qui donnent une image de personnes fortes, bonnes et qui réussissent » (paragraphe 15).
Quant à la sur-socialisation (dont le sens est explicité au paragraphe 24 : Les psychologues utilisent le terme de « socialisation » pour désigner le processus par lequel les enfants apprennent à agir et à penser en fonction des demandes de la société.), Kaczynski estime qu’elle conduit de nombreux individus à « sans cesse se leurrer quant à leurs motivations et trouver des explications morales pour des sentiments et actions qui, en réalité, n’ont pas d’origine morale. » (paragraphe 25)
De nombreux gauchistes rentrent pour lui dans cette catégorie des individus « sursocialisés », ce qui explique leur « haine de soi », et sous l’apparence d’une rébellion superficielle, révèle un profond conformiste, un attachement au fonctionnement actuel de la société, à sa morale et aux conventions dominantes.
A la première lecture, on ne saisit pas immédiatement le lien entre cette critique du « gauchisme » et le thème général du livre : les gauchistes seraient sur-socialisés et pas biens avec eux-mêmes… Et alors ? Quel rapport avec la société industrielle ?
Kaczynski explique ce « rapport » à partir du paragraphe 213. D’une part, il avance qu’il ne faut pas compter sur les gauchistes pour entreprendre une véritable révolution, car ce sont en fait des conformistes attachés au fonctionnement la société actuelle et d’autre part que les diverses luttes engagées par les gauchistes ou les « progressistes » détournent l’attention du principal objectif révolutionnaire qui est l’abolition du système industriel. Cet aspect ressort tout particulièrement dans sa nouvelle de 1999 La nef des fous présentée en annexe de ce livre.

Après sa critique du gauchisme, Kaczynski en vient au cœur de son argumentation, la description de ce qu’il nomme le processus de pouvoir. Ainsi au paragraphe 33 :

Les êtres humains ont un besoin (probablement d’ordre biologique) de quelque chose que nous appellerons le « processus de pouvoir ». Il est apparenté au besoin de pouvoir (qui est bien connu) mais qui n’est pas exactement la même chose. Le processus de pouvoir comprend 4 éléments. Parmi les 3 les plus facilement identifiables, nous citerons le but, l’effort et la réalisation du but (tout le monde a besoin de buts dont la réalisation demande des efforts et a besoin de réaliser au moins quelques-uns de ces buts). Le quatrième élément est plus difficile à définir et n’est pas nécessaire à tout le monde. Nous appellerons l’autonomie et nous en discuterons plus loin (paragraphes 42-44).
La pyramide de Maslow

Kaczynski veut montrer que l’être humain a besoin d’accomplir certains efforts pour parvenir à ses buts. S’il ne rencontre aucune difficulté à surmonter, il sombre dans l’ennui. Évidemment s’il ne rencontre que des difficultés insurmontables, le découragement le guette, ou même la mort, si les objectif poursuivit son vitaux. Kaczynski en rend compte au paragraphe 37 :

Ainsi, pour éviter de graves problèmes psychologiques, un être humain a besoin de buts qui nécessitent un effort, et il doit avoir une chance raisonnable d’aboutir à ses fins.

D’après Kaczynski dans la société industrielle, les efforts accomplit concernent le plus souvent des buts « non essentiels », c'est-à-dire sans rapport avec la satisfaction des nécessités de la vie. Kaczynski les nomme les « activités compensatrices » (surrogate activity, parfois traduit par activités de substitutions) au paragraphe 39 :

Nous avons utilisé le terme de « activités compensatrices » pour désigner une activité dirigée vers un but artificiel qu’une personne s’est inventé pour simplement avoir quelque chose vers lequel tendre et œuvrer, ou selon ses dires pour la satisfaction personnelle qu’elle tire de cette activité.

Ces activités compensatrices se multiplient lorsque les efforts devant être engagés pour atteindre les buts essentiels diminuent. Or, la société moderne exige peu d’efforts des individus et s’ils se montrent suffisamment obéissants, les prend en charge « du berceau jusqu’à la tombe », d’après le paragraphe 40. Mais les activités compensatrices sont moins satisfaisantes, comme l’indique paragraphe 41 :

Pour beaucoup, si ce n’est la majorité des gens, les activités compensatrices sont moins satisfaisantes que la poursuite de buts réels (c’est-à-dire de buts que des gens voudraient atteindre même si leur besoin de processus de pouvoir était déjà satisfait).

Par ailleurs Kaczynski estime que la plupart des gens ont besoin d’un minimum d’autonomie, de commandement et de contrôle dans la réalisation de leurs objectifs, pour acquérir confiance et estime d’eux-mêmes. Cette autonomie reste compatible avec l’action de petits groupes, mais ne peut se concilier avec les commandements d’une hiérarchie ou avec l’action d’un groupe si important que le rôle des différents individus pris isolément y devient insignifiant. La société industrielle ne permettrait pas cette autonomie dans la réalisation des buts. Il en résulterait la variété des problèmes sociaux que Kaczynski décrit au paragraphe 44 :

Quand quelqu’un n’a pas l’occasion de se colleter avec le processus de pouvoir, les conséquences sont (en fonction de l’individu et de la façon dont se disloque le processus de pouvoir) l’ennui, la démoralisation, une faible estime de soi, des sentiments d’infériorité, du défaitisme, de la dépression, de l’anxiété, de la culpabilité, de la frustration, de l’hostilité, des mauvais traitements à la femme ou aux enfants, un hédonisme exagéré, un comportement sexuel anormal, des troubles du sommeil ou de l’appétit, etc.


surpopulation et perte d'autonomie individuelle

Ces « problèmes sociaux » trouvent leur origine dans l’impossibilité de réaliser le processus du pouvoir dans les sociétés modernes, et sont dus « au fait que notre société demande aux gens de vivre dans des conditions totalement différentes de celles dans lesquelles la race humaine s’est développée et de se conduire de façon opposée à celle qui fut celle dans le passé » (paragraphe 46). Alors qu’au sein des sociétés « primitives », « la nature (qui n’évolue que très lentement) fournissait un cadre stable et par conséquent un sentiment de sécurité. Dans le monde moderne, c’est l’homme qui domine la nature plutôt que l’inverse, et la société moderne évolue très rapidement pour suivre le progrès technique. Il n’y a plus de cadre stable » (paragraphe 49).
La surpopulation, évoquée au paragraphe 48, n’est pas pour Kaczynski la cause principale de ces « problèmes sociaux » qui tiennent davantage au fait que les changements technologiques sont « imposés ». Comme contre-exemple Kaczynski évoque les pionniers américains qui avaient selon lui le sentiment de transformer eux-mêmes leur environnement et donc qui accomplissaient par là même le « processus de pouvoir ».
Au contraire, la société moderne ne permet pas l’accomplissement du « processus de pouvoir ». Elle tente vainement d’y remédier en créant des besoins artificiels, qui inciteront les individus à travailler davantage pour les satisfaire, comme l’indique le paragraphe 63 :

Ainsi, certains besoins artificiels ont été créés … de façon à essayer de satisfaire le processus de pouvoir. La publicité et le marketing ont été développés de manière à ce que beaucoup de personnes éprouvent des besoins pour des objets que leurs grands-parents n’avaient jamais désirés ou même imaginés. Il faut gagner beaucoup d’argent pour satisfaire ces besoins artificiels… L’homme moderne doit satisfaire son besoin de processus de pouvoir essentiellement en courant après les besoins artificiels créés par la publicité et le marketing au service de l’industrie, et ce au travers des activités compensatrices.

Mais, paragraphe 64 :

Il semble que pour beaucoup de gens, peut-être la majorité, ces formes artificielles du processus de pouvoir sont insuffisantes. … nous pensons que pour la majorité des gens une activité dont le but principal est l’épanouissement (c.à.d. une activité compensatrice) n’apporte pas un épanouissement réel et profond. En d’autres termes, il ne satisfait pas totalement le besoin du processus de pouvoir (voir paragraphe 41). Ce besoin peut être pleinement satisfait uniquement au travers d’activités qui ont un but extérieur, comme les nécessités vitales, le sexe, l’amour, le statut social, etc.

La science est également présentée comme une activité compensatrice, liée au besoin de réalisation personnelle des scientifiques. Elle n’a donc souvent pas de lien avec la curiosité ou avec le bien de l’humanité, comme l’indique le paragraphe 92 :

Ainsi la science avance en aveugle, indifférente au bonheur des hommes ou à tout autre critère, obéissant seulement aux besoins psychologiques des scientifiques et aux officiels du gouvernement qui leur accordent les subventions.

Kaczynski remarque que la société moderne ne permet pas aux efforts individuels de satisfaire un besoin aussi essentiel que le besoin de sécurité, paragraphe 67 :

Nos vies dépendent de décisions prises par d’autres personnes ; nous n’avons aucun contrôle sur ces décisions, et nous ne connaissons même pas les gens qui les prennent… Nos vies dépendent des niveaux de sécurité réellement appliqués dans une centrale nucléaire ; de la quantité de pesticides autorisée dans nos aliments ou de la pollution dans notre atmosphère ; du niveau de qualification de notre médecin ; le fait que nous trouvions ou perdions un emploi est soumis à l’arbitraire des économistes du gouvernement ou des dirigeants de trusts ; et ainsi de suite. La plupart des individus ne sont pas en position de se défendre eux-mêmes contre tous ces périls, sinon sur une très petite échelle. La recherche individuelle de sécurité est ainsi frustrée, ce qui conduit à un sentiment d’impuissance.

Kaczynski reconnaît qu’objectivement, l’homme primitif était matériellement moins en sécurité, mais, comme cette sécurité dépendait de ses efforts (et de celle du groupe restreint dans lequel il était inséré), il pouvait parvenir à un plus grand sentiment de sécurité.
De plus, tout en se présentant comme plus permissive que les sociétés anciennes, la société moderne contraint fortement les individus par les règlements qui lui sont nécessaires, par le conformisme et la pacification qu’elle exige. Ces contraintes ajoutées au non accomplissement du processus de pouvoir entraînent insatisfactions et regrets qui s’accumulent aux différents âges de la vie (paragraphes 71 à 75). Kaczynski admet que la société permet à certains individus de s’adapter au moins partiellement, parce que leur besoin d’accomplissement est très faible ou, parce que tout en étant très fort, il trouve sa satisfaction dans la conquête du prestige social. L’adaptation est également possible parce que certains se satisfont des faux besoins et des acquisitions matérielles, ou du processus de pouvoir vécu « par procuration », à travers les victoires d’un pays, d’une organisation ou d’un groupe (paragraphe 83). Mais, selon Kaczynski, cette adaptation est dans tous les cas incomplète et elle ne permet pas de justifier la société industrielle, car (paragraphe 86) :

Mais même si la majorité des gens étaient satisfaits de la société industrielle, nous (FC2) serions toujours opposés à ce type de société, parce que (parmi d’autres raisons) nous considérons qu’il est dégradant de satisfaire les besoins de chacun envers le processus de pouvoir au travers des activités compensatrices ou l’identification avec une organisation, plutôt que de poursuivre des buts authentiques.

Kaczynski, explicit ensuite ce qu’il considère être la « liberté » (paragraphe 94) :

Par liberté, nous entendons la possibilité d’exercer le processus de pouvoir, avec des buts réels et non pas les buts artificiels des activités compensatrices, et sans interférence, manipulation ou supervision de qui que ce soit, tout spécialement d’une grande organisation. La liberté signifie être en mesure de contrôler (soit seul, soit au sein d’un PETIT groupe) sa propre vie jusqu’à sa mort ; nourriture, habillement, gîte, et défense contre tous les dangers qui peuvent advenir dans son environnement. La liberté est synonyme de pouvoir, pas le pouvoir de contrôler les autres, mais le pouvoir de contrôler toutes les circonstances de sa propre vie. Il n’y a pas de liberté si quelqu’un (et spécialement une grande organisation) exerce le pouvoir sur un autre, quand bien même ce pouvoir serait exercé avec bonté, tolérance et permissivité. Il est important de ne pas confondre pouvoir avec un surcroît de permissivité (voir paragraphe 72).

Et de ce point de vue, la liberté véritable, du moins tel que l’entend Kaczynski n’a que peu de rapport avec les droits garantis dans les régimes « démocratiques ». Ces derniers ne pourront donc pas être invoqués pour défendre la société industrielle.

Puisque cette dernière ne semble pas satisfaire les besoins humains les plus fondamentaux, Kaczynski en vient naturellement à évoquer les conditions de sa disparition ou de son dépassement. Pour lui, toute tentative de réforme de la société industrielle est vouée à l’échec, une révolution est nécessaire, et doit intervenir avant qu’un contrôle total des comportements ne soit mis en place.
Kaczynski discerne dans l’histoire des changements réguliers, constitutifs de tendances à long terme et des changements plus irréguliers, plus erratiques et conjoncturels. Selon lui, les seconds ne peuvent pas véritablement influencer les premiers. Un changement qui ne concerne qu’un aspect de la société, une réforme politique par exemple, est toujours impuissant à infléchir ses véritables tendances. Ainsi, la relocalisation des activités dans des groupes plus « restreints », qui pourrait apparaître comme une solution, est pour Kaczynski incompatible avec le maintien de la technologie actuelle, paragraphe 117 :

Une société technologique ne peut être fractionnée en petites communautés autonomes, car la production dépend de la coopération de grandes masses d’individus.

Et pour Kaczynski, les bons côtés de la technologie ne peuvent être séparés des mauvais, paragraphe 121 :

Une raison supplémentaire pour laquelle la société industrielle ne peut être réformée en faveur de la liberté vient du fait que la technologie moderne constitue un système global aux composantes interdépendantes.

Il cite le cas du progrès médical, qui débouchera nécessairement selon lui sur les programmes eugéniques et sur la manipulation génétique des êtres humains (paragraphe 122 à 124). Plus généralement, la technologie lui semble être une force sociale plus puissante que l’aspiration à la liberté. Par ailleurs, elle s’impose aux être humains qui ne peuvent refuser de l’utiliser. Pour appuyer cette opinion, Kaczynski cite au paragraphe 127 l’exemple de l’automobile, dans un style qui pourrait faire songer aux écrits d’Ivan Illich.
Tous ces exemples confortent l’idée selon laquelle une société ne peut évoluer que si toutes ses composantes sont affectées par un changement important. Les réformes sociales ne feraient donc que retarder ou accélérer des changements inévitables. Pour modifier le cours de la vie sociale, seule une révolution est envisageable, mais ses conséquences sont imprévisibles.
Le seul espoir, pour Kaczynski est donc que les tensions induites par le système conduisent les gens à se révolter, comme il est dit au paragraphe 134 :

Pour toutes les raisons susdites, la technologie est une force sociale bien plus puissante que l’aspiration à la liberté. Mais des réserves doivent être faites quant à ce constat. Il apparaît que dans les prochaines décades, le système techno-industriel sera agité par de violents remous dus aux problèmes sociaux et environnementaux, et spécialement ceux dus au mal-être humain (aliénation, rébellion, hostilité, un certain nombre de difficultés psychologiques et sociales). Nous espérons que ces remous que le système ne manquera pas de supporter le feront s’effondrer, ou au moins l’affaibliront suffisamment pour qu’une révolution éclate et soit victorieuse, et à ce moment là, l’aspiration à la liberté aura prouvé qu’elle est plus forte que la technologie.

La révolution semble donc plus aisée que la réforme à Kaczynski qui remarque que des problèmes relativement simples, comme l’écologie (voir l’intéressant paragraphe 137) demeurent irrésolus – les dernières gesticulations des conférences sur le climat lui donnent raison – ce qui laisse prévoir que la conciliation bien plus difficile à obtenir, selon lui, entre technologie et liberté ne pourrait être atteinte par une quelconque réforme.
Mais cette révolution risque de ne jamais advenir, car le système technologique acquiert des moyens de plus en plus importants de contrôle sur les comportements humains. Il peut donc se maintenir, à la différence des anciennes sociétés qui s’effondraient lorsque leur tyrannie devenait insupportable. Ainsi que l’énonce le paragraphe 145 :

Imaginons une société qui soumette les individus à des conditions qui les minent psychologiquement, mais qui leur fournit des drogues pour remonter leur moral. Science-fiction ? Cela arrive de nos jours dans une large mesure au sein de notre société.

Comme moyens de contrôle de la société moderne, Kaczynski cite les médicaments, les diverses techniques de surveillance et de marketing, l’organisation des loisirs et des divertissements de masse, l’éducation et la génétique. Mais ces divers types de contrôle peuvent encore se renforcer pour aboutir à une véritable transformation de l’espèce humaine (paragraphe 160, 162 et 177).
La société technologique pourrait même conduire à l’extinction de l’humanité. Des machines intelligentes seront bientôt plus efficaces que les êtres humains. Soit elles s’empareront du contrôle et prendront toutes les décisions sans supervision humaine. Soit ces machines seront aux mains d’une petite élite, qui disposera de la vie de la population humaine, et pourra choisir de la décimer ou de la réduire à l’état « d’animaux domestiques » (paragraphes 171 à 174).

L’espèce humaine est donc, selon Kaczynski, à « un carrefour ». Les nouvelles techniques de contrôle du comportement ne sont pas si simples à mettre en œuvre et les individus se révoltent de multiples façons (paragraphe 165).
Il faut donc s’atteler à deux tâches principales, l’une « négative », qui consiste à affaiblir la société actuelle et l’autre « positive » qui consiste à opposer un contre-idéal à l’idéal technologique (paragraphe 166).
La destruction du système techno-industriel provoquera nécessairement de nombreuses morts et de nombreuses souffrances, que Kaczynski ne cherche pas à dissimuler (paragraphe 167). Mais si la société technologique se maintient, les souffrances seront également très importantes, et des menaces d’anéantissement continueront de peser sur l’humanité (paragraphe 169).
Kaczynski en vient donc à discuter de la stratégie permettant de se débarrasser de ce « système puant » (paragraphe 179). Il faut selon lui « promouvoir l’augmentation de la tension et de l’instabilité sociale et le développement et la propagation d’une idéologie qui s’oppose à celle dispensée par le système techno-industriel.» (paragraphe 181), tout en développant une « idéologie positive », qui sera celle de la nature, « contre-idéal parfait à la technologie » (paragraphes 183 et 184). Dans la note du paragraphe 184, Kaczynski va même jusqu’à avancer qu’introduire un élément religieux dans la lutte contre la technologie peut s’avérer utile et que la nature idéalisée peut inspirer ce type de vénération religieuse.
Sur le plan pratique, il donne des exemples de tactiques plus ou moins bien adaptées aux buts révolutionnaires. Selon lui, il ne faut surtout pas blâmer le public pour ses habitudes technophiles, mais plutôt attiser les conflits entre la techno-élite et la masse (paragraphes 190 à 192). Les révolutionnaires ne doivent pas rechercher la prise de pouvoir politique (paragraphe 194), mais travailler à une révolution mondiale, c’est à dire à un effondrement du système industriel sur l’ensemble de la planète (paragraphe 195). Tel doit être l’unique but des révolutionnaires (paragraphe 200), qui pour l’atteindre, pourront même avoir recours aux armes de l’ « ennemi », c’est à dire aux « moyens » qu’offre la technologie (paragraphe 202).
Une fois détruit, le système technologique ne pourra pas se reconstituer, car la technologie aujourd’hui employée, comme autrefois la technologie « romaine », est dépendantes de « organisations sociales à grande échelle » (paragraphe 208). Elle et ne pourra donc pas être mise en œuvre dans de petites communautés et elle s’effondrera comme se sont effondrer les grandes réalisations techniques de l’empire romain (aqueducs, système sanitaire urbain) dès lors que l’organisation sociale dont elles dépendaient n’existait plus.
Enfin, Kaczynski revient encore à partir du paragraphe 213 et jusqu’à la fin de son manifeste sur les dangers du « gauchisme » qui risque détourner la révolution de ses buts véritables et qui surtout développe une « idéologie » et une « mentalité » incompatibles avec la révolution anti-industrielle. Mais nous reviendrons plus en détail sur ce point particulier dans notre analyse critique.

2) Le processus de pouvoir, le bonheur et la liberté

Contre-pyramide de Maslow

La description du « processus de pouvoir » ou du processus « d’auto-accomplissement » est au cœur de la démonstration de Kaczynski. Cette tentative d’isoler un facteur fondamental qui rendrait compte de la variété des comportements humains fait songer à la hiérarchie des besoins établie par le psychologue américain Abraham Maslow (1908-1970), plus connue sous le nom de « pyramide de Maslow » utilisée en marketing et très souvent présentée lors des « formations managériales » dispensées en entreprises ou dans les administrations publiques.
Selon cette fameuse « pyramide », l’être humain chercherait à satisfaire, dans l’ordre, ses besoins physiologiques, puis ses besoins de sécurité, puis ses besoins sociaux, puis ses besoins d’estime de soi, puis ses besoins « d’auto-accomplissement ».
Kaczynski a-t-il été influencé par cette théorie comportementale ? Il est difficile de trouver des indications précises à ce sujet. On sait cependant qu’il a participé au cours de l’année 1959 en tant qu’étudiant, à une série d’expériences sur la personnalité humaine, sous la direction du psychologue américain Henry A. Murray (1893-1988). Les travaux de Murray portaient sur la description des besoins humains, dans la lignée des travaux de Maslow, mais aussi et surtout sur les moyens de contrôle de la personnalité. Certains prétendent (le philosophe américain Alston Chase a écrit un livre sur le sujet) que les tests pratiqués sous la responsabilité de Murray auraient traumatisé Kaczynski et déterminé sa vocation terroriste (voir aussi à ce sujet le documentaire de Lutz Dammbeck Das Netz - Voyage en cybernétique sous-titré Unabomber, le LSD et l'Internet - 2003).
A la suite de ces expériences, il n’est pas impossible que Kaczynski se soit familiarisé avec différents aspects de la psychologie américaine et peut-être avec la fameuse « pyramide » de Maslow théorisée à partir des années 40.
On remarquera cependant que Kaczynski, en considérant le « processus de pouvoir » qui peut être comparé à un besoin « d’auto-accomplissement », comme fondamental, renverse en quelque sorte la pyramide de Maslow, et place à sa base, ce qui était à son sommet. Surtout, il ne considère plus les besoins en eux-mêmes, mais plutôt le processus qui conduit à leur satisfaction.
A noter que la « théorie » de Kaczynski, libellée en termes de processus, pourrait à nouveau être traduite en termes de « besoins » (mais cette « retraduction », sans la trahir tout à fait, lui ôterait sa saveur spécifique, qui consiste à placer la liberté devant le bonheur, comme on le verra bientôt). Car les efforts fournis pour atteindre des buts « essentiels », ou redéployés dans des « activités de substitutions » pourraient être eux-mêmes considérés comme des « besoins » et hiérarchisés dans une nouvelle « pyramide ».
Kaczynski construit en somme sa propre hiérarchie des besoins, qui fournit une justification, non plus à l’idéologie marketing ou managériale (ou à « l’hypothèse cybernétique »), mais à une théorie révolutionnaire.
Cependant, la description du « processus de pouvoir » comme la pyramide de Maslow, semble très réductrice et très simplificatrice.
Sans doute la forme de son manifeste ne permet-elle pas à Kaczynski de fournir de longs développements et de longues justifications. Mais en livrant en quelques lignes un modèle qu’il veut universel et définitif des aspirations humaines, Kaczynski peine à convaincre et surtout il effraie. Sa théorie aplatit la nature humaine, tout autant que la société industrielle qu’elle a pour objectif de disqualifier !
Kaczynski présente peu d’exemples pour corroborer sa thèse. Sa définition des « activités compensatrices » au paragraphe 39 :

L'hypothèse cybernétique
Il y a une règle de base pour identifier une activité compensatrice. En présence d’une personne qui passe le plus clair de son temps à la poursuite d’un but X, demandez-vous : si elle employait tout son temps et son énergie à satisfaire des besoins vitaux, et si cet effort nécessitait de sa part l’emploi de toutes ses facultés intellectuelles ou physiques de manière variée et intéressante, serait-elle vraiment frustrée de ne pouvoir atteindre le but X ? Si la réponse est non, alors cette personne s’adonne à une activité compensatrice.

n’est pas véritablement praticable, car elle ne permet pas de cerner un type précis d’activité, mais semble devoir être déclinée pour chaque individu3.
Les formulations de Kaczynski demeurent imprécises ou hésitantes (paragraphe 41 : « Pour beaucoup, si ce n’est la majorité des gens, les activités compensatrices sont moins satisfaisantes que la poursuite de buts réels ») confirmant que la théorie qu’elles dessinent pourrait être contredite dans le détail… Voire même dans sa globalité, car certaines philosophies ou spiritualités comme le bouddhisme, considèreraient que ce « processus de pouvoir » constitue justement la cause du malheur des êtres humains et représente ce dont il faut se détacher.
Ces faiblesses et ces imprécisions sont d’autant moins pardonnables qu’elles doivent être rapportées à l’ampleur des préconisations que Kaczynski entend tirer de sa théorie. Car c’est bien sur le blocage du processus de pouvoir qu’il fait principalement reposer sa condamnation de la société industrielle et, de là, qu’il en appelle à la révolution.
Du reste, même si l’on acceptait la parfaite adéquation du processus décrit par Kaczynski avec la réalité des aspirations humaines, il pourrait conduire à condamner des formes ou des aspects non industriels de la société.
Car certaines normes sociales contraignantes dictées par la tradition ou la religion dans les sociétés traditionnelles, s’opposent à la réalisation du processus de pouvoir dans des domaines aussi essentiel que la sexualité (que l’on songe par exemple aux mariages arrangés). Et parce que dans de nombreux cas, ce n’est pas le caractère « industriel » de la société qui s’oppose à la réalisation du processus de pouvoir, mais son caractère inégalitaire et violent, qui par ses famines et par ses guerres, interdit la satisfaction autonome des besoins élémentaires. Les paysans pauvres, avant d’êtres victimes de la technologie, sont chassés de leur terre par les détenteurs du capital, qui achètent les polices, les milices, et les épandages d’herbicides. Dans notre prétendue civilisation d’abondance, si un individu sur six ne mange pas à sa faim, c’est d’abord parce que les moyens de l’autonomie ont été supprimés, non pas principalement par la technologie (même si elle y contribue avec sa chimie et ses OGM) mais par le pouvoir de l’argent et les capacités illimitées d’appropriation privative qu’il autorise.
Le processus de pouvoir est peut-être bloqué pour le représentant de la classe moyenne ou supérieure de l’état d’Israël qui peut bénéficier des principales avancées technologiques… Mais plus encore pour l’habitant de la Bande de Gaza ! Cette dépendance à l’égard des besoins les plus fondamentaux qui ne seront même pas convenablement satisfaits (se loger, se nourrir, être en sécurité etc...), organisée par l’inégale répartition des richesses et des pouvoirs, fait paraître les « problèmes sociaux » décrits par Kaczynski – les dépressions, le mal être, le sentiment de vacuité des « riches » – assez dérisoires. « Moi aussi je voudrais pouvoir être névrosé comme vous, en sécurité et avec le ventre plein ! » Pourraient ainsi s’exclamer une bonne partie de la population mondiale.

Ces critiques ne doivent pas conduire à affirmer que tout est faux dans l’argumentation de Kaczynski. Le besoin qu’il identifie de rester maître des aspects fondamentaux de sa vie (l’élément « d’autonomie ») est réel et important. Et finalement, ce n’est pas lorsqu’il décrit son « processus de pouvoir » que Kaczynski se montre le plus convaincant à cet égard, mais plutôt lorsqu’il dénonce, à la manière d’Ivan Illich, la fausse autonomie conférée par la technologie, qui se mue finalement en une contrainte nouvelle (A partir du paragraphe 127 notamment4).

Il devient dès lors difficile d’accepter la définition de la liberté proposée par Kaczynski au paragraphe 94, qui réside principalement, dans l’accomplissement du processus de pouvoir5. Car toutes les critiques que l’on peut adresser à l’encontre de ce fameux processus, rejaillissent évidemment sur une conception de la liberté qui s’y repose.
Une définition plus « classique » de la liberté, nous paraît davantage praticable. Ainsi, celle proposée par le philosophe anglais John Locke (1632-1704) dans son Essai sur l’entendement humain, livre 2, Chapitre 21 : « Le pouvoir », paragraphe 8 :

Toutes les actions dont on a l’idée se réduisent, je l’ai dit, à deux : la pensée et le mouvement ; et donc dans la mesure où un homme a un pouvoir de penser ou de ne pas penser, de se mouvoir ou de ne pas se mouvoir selon la préférence ou la direction de son esprit, dans cette mesure, il est libre. Quand on n’a pas de façon égale le pouvoir d’accomplir ou de s’abstenir, quand faire ou ne pas faire ne procèdent pas à égalité de la préférence de l’esprit qui a ordonné l’un ou l’autre, alors l’homme n’est pas libre, bien que peut-être l’action soit volontaire. Ainsi l’idée de liberté est l’idée du pouvoir qu’a un agent de faire une action particulière ou de s’en abstenir, selon la détermination ou la pensée de l’esprit qui préfère l’un plutôt que l’autre. …

Selon Locke, l’être humain est libre lorsqu’il dispose d’un certain pouvoir de penser ou d’agir. Il n’est plus libre lorsqu’il est contraint, par une cause quelconque, à penser et à agir d’une certaine manière (ou à ne pas agir si on l’a enfermé, ou à ne pas penser si on l’a lobotomisé).
Si l’on accepte cette définition, la liberté revient donc à étendre le domaine de notre pouvoir, c’est-à-dire le domaine d’exercice de nos actions et de nos pensées et à diminuer les occasions où nous sommes contraints (par la nature ou par d’autres volontés).
Le milieu naturel contraint l’être humain puisqu’il limite son pouvoir de mouvement et qu’il lui impose certaines actions indispensables à sa survie. La technologie élargit d’une certaine manière sa capacité à agir, donc sa liberté, mais, dans le même temps, elle limite cette dernière par les nouvelles contraintes, par les nouvelles normes sociales qui accompagnent sa mise en œuvre.
Dans une société « primitive » le domaine de la liberté humaine est d’abord contraint par la nature, par l’environnement, et ensuite par les rapports sociaux au sein du clan ou de la tribu, qui imposent divers tabous et prohibitions et divers modèles de pensées (mythes, croyances…).
Dans la société technologique et industrielle, la liberté humaine est davantage limitée par les rapports sociaux, par les contraintes et l’organisation du travail qu’ils imposent, par les modèles de pensées qu’ils véhiculent (non plus « mythiques » comme dans la société primitive, mais consuméristes, et à des degrés divers, nationalistes, religieux, scientistes etc…). La liberté y semble moins restreinte par le milieu naturel, même si la société industrielle se heurte évidemment à la raréfaction des ressources et à la dégradation de l’environnement6.
La société technologique et industrielle contraint socialement les êtres humains en les rassemblant dans un environnement émancipé d’une partie des contraintes qu’il imposait auparavant. Elle tend donc à transformer la contrainte environnementale en une contrainte sociale.
Étendue à l’ensemble de la planète, elle comporte également un autre aspect « liberticide » car elle réduit le domaine des possibles, donc le domaine d’exercice de la liberté, par son intolérance envers les autres formes d’organisations sociales qui ne reposeraient pas sur la technologie (cette intolérance est-elle une fatalité ? Nous y reviendrons un peu plus tard).
Contrainte sociale ou contrainte environnementale, laquelle est la meilleure (ou la moins mauvaise) ? Cette question revient à se demander laquelle est la mieux supportée par les individus, laquelle est la plus compatible avec leur bien-être, avec leur « bonheur ».
Le manifeste de Kaczynski pose précisément le problème des rapports entre la liberté et le bonheur.
La liberté, comme on l’a vu, est un pouvoir et le « processus de pouvoir » de Kaczynski est une manière – sans doute critiquable – de décrire la manière dont ce pouvoir est mis en œuvre et dont il peut conduire au bonheur ou au contraire le contredire.
En évoquant le nécessaire accomplissement du « processus de pouvoir », Kaczynski indique que l’être humain a besoin d’être libre pour être heureux et que cette liberté doit notamment s’exercer à l’égard des aspects les plus fondamentaux de sa vie. A l’inverse, le non accomplissement du processus du pouvoir contredit le bonheur. La liberté est donc une condition nécessaire du bonheur (au moins pour des êtres humains « non modifiés » !), mais ne constitue pas obligatoirement sa garantie.
La question implicitement posée par « La société industrielle et son avenir » semble donc être : que doit-on prioritairement rechercher, le bonheur ou la liberté ? D’après Kaczynski, l’un ne va pas sans l’autre et la société industrielle, en tendant à sacrifier la liberté au bonheur, anéantit les deux.
Car le bonheur imposé détruit la liberté, donc il se contredit lui-même, sauf si l’on transforme l’être humain qui éprouve ce bonheur, en un être qui n’a plus besoin de liberté. Tel semble être le fond de l’argumentation de Kaczynski, qui en vient donc naturellement à agiter la menace d’une fin de l’humanité (sous-entendu de l’humanité telle que nous la connaissons, pour laquelle la liberté est importante) si le projet de la société technologique est mené à son terme.

1984 et le meileur des mondes

Ce thème de la tension entre liberté et bonheur a notamment été abordé par les deux romans à la fois très différents et très semblables que sont 1984 de George Orwell, et Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.
« 1984 » évoque une société de contrainte qui supprime la liberté mais ne vise même pas à assurer le bonheur de ses membres. La société de « Big Brother » repose sur un aspect du psychisme humain dont le « processus de pouvoir » de Kaczynski ne rend pas explicitement compte et qui est la volonté de domination, c’est à dire le désir, non pas d’échapper à la contrainte, mais de contraindre autrui. Ce désir bien réel, est le désir de toutes les « personnalités autoritaires », l’aspiration profonde de tous les « fascismes ». Il pourrait s’interpréter comme une compensation : L’individu veut contraindre, pour oublier qu’il est lui même contraint. « Le meilleur des mondes », peut s’analyser comme une conjuration de cette tendance qui conduit à un extrême tout aussi abominable (voir les développements intéressants du film de Lutz Dammbeck à ce sujet). Le bonheur y est assuré et l’aspiration autoritaire y est détruite au prix de l’anéantissement du besoin de liberté.
Kaczynski a-t-il été influencé par « Le meilleur des mondes » ? Certains extraits de la préface que donne Aldous Huxley à son livre en 1946, pourraient en tout cas être placés en exergue du manifeste de Kaczynski :

Le thème du Meilleur des mondes n’est pas le progrès de la science en tant que tel ; c’est le progrès de la science en tant qu’il affecte les individus humains. … Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude.

Et encore :

Les plus importants des « Manhattan Projects » de l’avenir seront de vastes enquêtes instituées par le gouvernement, sur ce que les hommes politiques et les hommes de science qui y participeront appelleront le problème du bonheur – en d’autres termes, le problème consistant à faire aimer aux gens leur servitude.
Huxley et Kaczynski sont dans un bateau

Le « Meilleur des mondes » semble illustrer le projet de la société technologique décrit par Kaczynski et mené à son terme. Ce livre provoque un malaise assez naturel, mais également une vague insatisfaction, comme s’il n’affrontait pas les ultimes conséquences du problème philosophique qu’il soulève. En effet, la question peut-être posée de savoir pourquoi le « Meilleur des Mondes » nous parait si horrible. Ses habitants ne sont-il pas incontestablement heureux ? Dans le livre, les « inconvénients » de cette société ne se révèlent presque exclusivement qu’au travers des personnages qui justement contredisaient ses principes : Bernard Marx, l’ « Alpha » déficient et le « Sauvage » (nous laissons volontairement de côté le cas de l’ « Alpha » Helmoltz Watson, voir la note 43). Mais un « Meilleur des monde » encore « amélioré », qui ne fabriquerait plus d’alpha déficients comme Bernard Marx (ou trop intelligent comme Helmoltz) et qui n’entretiendrait plus de réserves de « sauvages », pourrait-il toujours être qualifié d’horrible, puisque tous ses habitants seraient parfaitement heureux7?
En réalité cette horreur est en grande partie relative8 (voir cependant la note 43 qui nuance cette affirmation), et Aldous Huxley ne pouvait effectivement la désigner qu’en introduisant dans son roman un point de vue extérieur, qui représente le point de vue de ses lecteurs.
Le Meilleur de mondes est horrible pour nous, humains non encore (totalement) modifiés du 21ième siècle, lorsque nous nous y projetons en pensée et lorsque nous considérons la liberté que nous devrions abandonner pour nous y adapter. Il est horrible parce qu’il nie ce que nous sommes actuellement et la part de nous même que nous voudrions transmettre à nos descendants. Il est donc normal de nous y opposer, comme il est normal de rejeter l’horreur plus directement appréhendable, décrite dans « 1984 ».
L’asservissement au bonheur parait d’autant plus inacceptable que nous ne pouvons pas en donner une définition satisfaisante. Le bonheur est un état subtil, dont les déterminants sont difficiles à isoler pour un seul être humain (un être humain non modifié s’entend !) et donc encore plus compliqués à définir pour l’ensemble des membres d’une société9.
Dès lors, un bonheur imposé est nécessairement une construction réductrice qui émane arbitrairement d’un centre de pouvoir et qui rompt les conditions de validité du contrat éthique (au sens défini dans Éthique de l’habitat humain). Collectivement, les individus peuvent évidemment se grouper parce qu’ils partagent une certaine conception du bonheur, qu’ils devraient laisser libre à leurs enfants d’accepter ou non, et qui ne devrait pas s’étendre à tous les aspects de la vie, sous peine d’annihiler les identités individuelles (à moins que, comme le remarque la note 45, cette conception du bonheur ne soit revendiquée par une communauté de clones !). Cette conception collective du bonheur ne devrait pas non plus s’imposer de manière impérialiste aux autres communautés10.
Au niveau de la collectivité humaine, qui rassemble les diverses communautés d’humains susceptibles d’adopter différentes conceptions de l’éthique et du bonheur, il convient donc de ménager plusieurs voies d’accès – collectives et individuelles – à ce bonheur. Nul bonheur arbitrairement défini ne devrait donc être imposé, mais il faudrait plutôt garantir les conditions de recherche et d’obtentions de possibles bonheurs, ces conditions reposant principalement sur une distribution équitable des ressources et des moyens et sur une limitation des contraintes.
De ce point de vu, on peut déplorer avec Kaczynski, le fait que la société moderne restreint aussi bien les voies d’accès collectives au bonheur que les voies d’accès individuelles.
Les voies d’accès collectives au bonheur sont limitées parce qu’une même société consumériste et urbaine tant à s’imposer sur l’ensemble de la planète et parce que les espaces et les moyens réservés aux collectivités qui souhaiteraient bâtir d’autres types de sociétés sont toujours plus réduits.
Les voies d’accès individuelles au bonheur sont limitées parce qu’elles nécessitent principalement l’acquisition de l’argent et donc la soumission au travail salarié pour la très grande majorité de la population mondiale.
On remarquera cependant que ces limitations tiennent davantage au caractère marchand de la société moderne (et à l’aspect « spectaculaire » qui lui fournit ses justifications) qu’à son caractère industriel ou technologique. Peut-être ses caractères sont-ils indissociables. Mais pour le déterminer, il faudrait d’abord s’entendre sur ce que signifie le caractère industriel ou technologique d’une société.

C’est ce que nous allons maintenant étudier.

3) La caractérisation de la société industrielle et technologique

Ainsi donc, Kaczynski en appelle à une révolution qui renversera la société industrielle et technologique.
Mais qu’entend-il exactement par « industrielle et technologique » ? Toutes les industries et toutes les technologies doivent-elles « disparaître », pour empêcher l’asservissement total de l’humanité ?
Et quant est-il de la science ? Paradoxalement, le discours de Kaczynski aurait pu être encore plus « radical » et s’attaquer non seulement à la technique, mais aussi à la science et au rationalisme qui la sous-tend. Kaczynski ne dirige pas directement ses attaques contre elle, ainsi, au paragraphe 166,

Les usines doivent être détruites, les livres techniques brûlés, etc.

il ne préconise pas explicitement de brûler les encyclopédies et d’« oublier » les connaissances scientifiques. On peut en effet soutenir que la science produit objectivement des effets « libérateurs », au sens où elle libère la pensée des fausses croyances et des dogmes infondés, augmentant ainsi le « pouvoir » de l’esprit humain. La connaissance scientifique ne concerne en tout cas pas le même domaine de la liberté que la technique. Elle n’influe pas directement sur la liberté d’agir mais plutôt sur la liberté de penser, sachant que, comme on l’a vu plus haut, la liberté d’agir, comme la liberté de pensée peuvent être considérés comme des « pouvoirs », comme des « capacités ». La science ne recèle donc pas les mêmes inconvénients que la technique, laquelle augmente globalement la capacité d’action de la collectivité, tout en diminuant par la contrainte sociale qu’elle impose, les capacités d’actions individuelles de ceux qui y sont toujours plus anonymement immergés.
Pourtant, le discours scientifique n’est pas toujours « libérateur ».

D’une part, parce qu’au fur et à mesure de son perfectionnement, il est de moins en moins accessible et qu’il tend à être confisqué par des « experts », lesquels se séparent en diverses chapelles souvent constituées en références à des intérêts divergents. Les querelles autour de l’influence exacte de l’activité humaine sur le climat l’illustrent assez bien. Parmi tous les discours qui lui sont quotidiennement servis, l’individu « citoyen », « électeur » ou « consommateur » n’a pas les moyens de reconnaître celui qui correspond à la réalité (si toutefois il existe) afin de régler ses actions en conséquence.

D’autre part, la connaissance scientifique devient elle-même un sous produit de la technique. L’expression « techno-sciences » rend compte de cette évolution. Certes, il y a plus d’un siècle, le discours scientifique sur les micro-organismes par exemple, résultait lui aussi de la mise en œuvre d’une technique, en l’occurrence celle du microscope optique. Mais aujourd’hui, le discours scientifique est encore davantage obscurci par le caractère toujours plus impénétrable des techniques qui le produisent.

La connaissance scientifique contribue donc de moins en moins à la liberté de pensée, parce qu’elle est de moins en moins vérifiable et de moins en moins appropriable individuellement.
On remarquera cependant qu’une bonne partie des soupçons qui pèsent sur elle, seraient levés, si ceux qui la manient n’étaient pas si facilement impliqués dans des conflits d’intérêt, c’est-à-dire si les possibilités de captation de richesses ou de pouvoir étaient globalement limitées au sein de la société humaine. Comme il est indiqué dans Éthique de l’habitat humain :

…l’éthique ne peut aboutir à une juste pratique, qu’au sein d’une communauté où le savoir est accessible et partagé et où les spécialistes diffusent le plus pédagogiquement et le plus honnêtement possible leurs connaissances. Nul individu ne peut assimiler l’ensemble du savoir humain. Les êtres humains sont donc amenés à collaborer pour se transmettre mutuellement leur connaissance. Ils ne sont tentés d’accaparer ou de falsifier le savoir que s’il est possible d’en tirer un avantage, c'est-à-dire s’il est possible de s’approprier indûment des richesses et des pouvoirs. Le partage équitable des pouvoirs et des biens au sein de la communauté est donc la meilleure garantie contre la tyrannie des experts.

Mais puisque le partage équitable des pouvoirs et des biens est contredit dans la société réelle, par les capacités illimitées d'appropriation offertes par le capitalisme marchand d'une part, et par la captation du pouvoir au niveau des appareils d'état d'autre part, la critique adressée à la technique pourrait facilement être étendue à la connaissance scientifique. Kaczynski ne le mentionne pas explicitement, mais cette critique plus globale semble compatible avec son analyse. Elle semble même conforter le refus pas Kaczynski d’un sauvetage même partiel de la techno-science industrielle.

Mais qu’est-ce que la techno-science industrielle ? Où s’arrêtent et où commencent la technique, la science et l’industrie ? La taille d’un silex est une technique, mais ce n’est pas une industrie (du moins si l’on songe aux conditions dans lesquelles nos ancêtres la mettaient en œuvre) ; mais qu’en est-il des différentes formes de métallurgie ? Et qu’est-ce que la connaissance scientifique ? Le recensement des propriétés médicinales de tel ou tel végétal renvoie à un discours qui peut être qualifié de « scientifique », sans être lié à la « technoscience » ; mais qu’en est-il des connaissances en génétique ou en microbiologie définitivement acquises et qui peuvent expliquer et préciser les propriétés de ces végétaux ?
Pour nous y retrouver, nous pouvons nous tourner vers l’un des inspirateurs de Kaczynski, le théoricien français Jacques Ellul (1912-1994) qui, dans ses livres consacrés à la critique de la technique – notamment La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le Système technicien (1977) Le bluff technologique (1988) – distingue l’« opération technique » du « phénomène technique ». Ce n’est qu’avec le phénomène technique, qui est à l’origine une rationalisation, une recherche d’efficacité, que la technique devient sa propre fin et prend le pas sur toutes les autres aspirations humaines. Ellul avoue qu’il ne peut pas complètement expliquer cette sorte de nouvelle disposition d’esprit qui soumet toutes les activités humaines à une rationalisation devenue son propre objet. Tout au plus avance-t-il quelques facteurs explicatifs comme l’accroissement de la population et l’isolement croissant des individus consécutif à la dissolution des liens communautaires.

Dans une perspective comparable, Kaczynski distingue quant à lui deux formes de technologies (paragraphe 208) :

Nous distinguerons deux types de technologie que nous appellerons technologie cloisonnée et technologie systémique (dépendante de grosses infrastructures). La technologie de base est celle qui est utilisée par de petites communautés sans assistance extérieure.

Le phénomène technique de Jacques Ellul, n’apparaîtrait pour Kacynski qu’avec la technologie systémique (organizationdependent technology dans le texte anglais original). C’est cette dernière qui bloquerait le processus de pouvoir, alors que la technologie cloisonnée (smallscale technology dans le texte original) qui, selon Kczynski, est utilisée par de petites communautés sans assistance extérieure pourrait être conservée sans mettre en danger la liberté humaine.
En fin de compte, Kaczynski est-il en train de nous affirmer qu’il faut condamner toutes les connaissances et les réalisations humaines qui dépassent le cadre des « petites communautés » ? Ou, si l’on souhaite reprendre le vocabulaire d’Ellul, les petites communautés seraient-elles les seuls lieux dans lesquels les opérations techniques ne se transforment pas en phénomène technique ?
C’est ce que semble sous-entendre Théodore Kaczynski, mais cela ne nous semble pas une fatalité. Si la technologie systémique ou le phénomène technique, entravent la réalisation du « processus de pouvoir », c’est parce qu’ils se sont constitués sous la forme d’une industrie techno-scientifique,

qui interdit l’appropriation individuelle de la technique et de la connaissance,

qui imposent une uniformisation des modes de vie

qui, en devenant son propre objet, cesse de répondre à des besoins individuellement ou collectivement définis et ne fait qu'entretenir et fortifier sa position dominante au sein d’une économie de marché et des instances de décisions des états-nations, soumis peut-être bientôt, au contrôle d'un état mondial.

Mais une telle industrie techno-scientifique a pu se constituer,

parce que le développement du capitaliste marchand a autorisé des processus d’appropriations illimités en permettant notamment que les fruits de l’exploitation séculaire des êtres humains et de la nature soit confisqués par de grands possédants ou par des gouvernants,

parce que toute tentative d’appropriation individuelle ou communautaire de la technologie, toute tentative de contrôle démocratique et direct de sa production s’est heurtée, soit à la mainmise des états, soit à la dictature des marchés, contrôlés aujourd’hui par quelques firmes multinationales.

La recherche effrénée de profits, imposée par le processus de valorisation capitaliste, et la quête insensée de domination, suscitée par les idéologies identitaires (lesquelles ont été forgées pour justifier les différentes formes de domination qui se sont succédées au cours de l’histoire et dont la domination capitaliste est le dernier avatar), nous semblent suffire à expliquer le phénomène technique tel que le caractérise Ellul. Si la techno-science tend à détruire la liberté humaine en imposant un seul modèle et un seul mode de vie, c’est que sa mise en œuvre « industrielle » résulte d’une concentration illégitime de moyens et de pouvoir, illégitime au sens où elle apparait contraire aux conditions de validité du contrat éthique qui devrait lier les parties directement ou indirectement impliquées dans cette mise en œuvre.
Cette confiscation des moyens et des produits de la techno-science est-elle inéluctable, dès lors que l’on dépasse le stade de petites communautés ?
Dans une société marchande structurée en états-nations, sans doute. Mais d’autres développements techno-scientifique sont peut-être envisageables au sein de sociétés non marchandes et non étatiques, qui ne seraient pas obligatoirement « industrielles » ou qui, si elles demeurent pour partie industrielles, permettraient une appropriation et un contrôle de la technique par les individus ou par des groupes restreints d’individus.
Kaczynski ne cherche pas à déterminer quelles structures sociales permettraient à la technique d’être un simple moyen, non contaminant et non uniformisant, d’accroître le « pouvoir d’agir » et donc la liberté. Or, on peut considérer que tel est précisément l’objet d’une réflexion et d’une action révolutionnaire « constructives ».

Lorsque Kaczynski indique au paragraphe 118 :

Les petites communautés ont été autonomes, mais cette autonomie devient de moins en moins possible du fait que les petites communautés sont prisonnières et dépendantes de systèmes à grande échelle comme les services publiques, les réseaux informatiques, le réseau autoroutier, les mass media, la sécurité sociale. Une telle offensive contre l’autonomie résulte du fait que la technologie appliquée dans un domaine affecte la vie des gens dans tous les domaines. Ainsi l’utilisation de produits chimiques ou de pesticides près d’un ruisseau peut contaminer l’eau potable des centaines de kilomètres en aval, et l’effet de serre affecte l’ensemble la planète.


L'avenir de la société industrielle, c'est Bolo'Bolo

Il ne tente pas de définir quels types d’activités technologiques pourraient être utilisés en dehors des «systèmes à grande échelle», et à quelles conditions, pour ne pas être contaminants et pour garantir l’autonomie des individus, des communautés et des groupements de communautés qui souhaiteraient les employer.
C’est précisément ce travail d’imagination et de construction révolutionnaire qui est accomplit dans un livre comme Bolo’Bolo. C’est la raison pour laquelle Bolo’Bolo, tout en condamnant globalement la société actuelle, dont les buts principaux sont marchands, industriels et technologiques, n’interdit pas toute utilisation de la technologie ou de l’industrie (Bolo’Bolo tolère même certains aspects « marchands » dans sa société libertaire idéale – voir les chapitres FUDO et SADI notamment), par exemple dans sa description des attributions du FUDO ou « comté », Bolo’Bolo précise :

Un comté a le même genre de tâches que l'arrondissement, mais à une autre échelle : énergie, moyens de transports, technologies de pointe, hôpital d'urgence, organisation de marchés, de foires et d'usines. Une tâche particulière des comtés est de s'occuper des forêts, des cours d'eau, des montagnes, des marécages, des déserts, etc.

Ou encore dans la nouvelle préface « La mort lente de l’économie » donnée à Bolo’Bolo en 1998, lorsque sont évoqués les rôles des « régions » (SUMIs) :

D’un point de vue pragmatique, géographique, le niveau de coopération groupant ces régions autonomes ne sera pas la grande nation unifiée typique du dix-neuvième siècle, mais des réseaux subcontinentaux, comme les deux Amériques, l’Inde, l’Australie, une Europe élargie, l’Afrique subsaharienne, etc. Ce seront des cadres idéaux pour une production industrielle supplémentaire de pointe, fournissant une gamme de composants techniques (un système lego industriel) qui pourront être montés et combinés dans les régions ou même les bolos selon les besoins locaux.

De même, au chapitre TEGA (arrondissement) :

Un TEGA (appelons-le arrondissement) remplit certaines tâches utiles pour ses membres : la voirie, les canalisations, l'eau, les usines d'énergie, les petites fabriques et les ateliers, les transports publics, l'hôpital, les eaux et forêts, les dépôts de matériaux de toutes sortes, le service du feu, les règles du marché (SADI), l'aide générale et les réserves de crise (MAFA). …

Il n’est sans doute pas facile de maintenir dans tous les cas l’industrie et la technologie dans un cadre éthique satisfaisant et de se préserver de tous leurs périls en les soumettant à un contrôle démocratique et direct.
Kaczynski lui-même passe un peu vite sur les nuisances et les risques de la techno-science industrielle. Sans doutefaut-il effectivement se passer dans tous les cas d’une technologie exceptionnellement polluante et/ou exceptionnellement dangereuse comme le nucléaire. Mais là encore, ces nuisances et ces dangers résultent généralement d’une concentration illégitime de pouvoirs et de moyens. Ce sont les rapports sociaux impliquant le pillage des ressources de continents étrangers et une très grande concentration de moyens matériels et humains, qui permettent le fonctionnement des centrales nucléaires. C’est aussi la concentration des moyens médiatiques qui permet de faire accepter leur prolifération à la plus grande partie de la population malgré les risques encourus. C’est enfin un certain développement du capitalisme marchand qui rend nécessaire la forme actuelle de consommation électrique des particuliers et des entreprises.
La science, la technologie, l’industrie, le marché même, ne sont pas mauvais « en soi ». Ils ne sont nocifs qu’en tant qu’ils anéantissent la liberté et le bonheur des êtres conscients. C’est donc bien cette liberté et les possibilités de ce bonheur qu’il faut sauvegarder ou même accroître. Et la science, la technologie, l’industrie et l’échange peuvent y contribuer à leur façon, dès lors qu’ils ne deviennent pas leur propre but et dés lors qu’ils ne sont pas confisqués par des centres de pouvoirs.

4) La critique du « Gauchisme »

En quatre chapitres, Kaczynski consacre 45 paragraphes sur 232 à la critique du « gauchisme » soit environ 1/5ième de son livre. Il s’agit d’onc d’un aspect important de son exposé. Les chapitres 2 à 4, « Psychologie de la gauche moderne », « Le sentiment d’infériorité » et « La sur-socialisation » sont plutôt consacré aux causes du gauchisme, tandis que c’est seulement l’avant dernier chapitre qui revient sur ses « dangers ».

Pour Kaczynski, le gauchisme est d’abord un « type psychologique », que l’on retrouve notamment chez les « socialistes, collectivistes, adeptes du "politiquement correct", féministes, homosexuels, défenseurs des droits des animaux et ainsi de suite. » (paragraphe 7) et qui trouve son origine, d’une part dans le sentiment d’infériorité et la haine de soi et d’autre part sans la sur-socialisation.
Pour ce qui concerne le « sentiment d’infériorité », et la « haine de soi », Kaczynski se livre à une bien audacieuse conjoncture qui vise à « expliquer », une somme de comportements, d’attitudes, de prise de position, de croyances, caractéristiques du « gauchisme » par un « sentiment », par une « psychologie ». Cette explication « psychologique » trouve vite ses limites, d’autant qu’elle n’est pas complétée par une analyse des déterminants culturels ou sociaux qui pourraient rendre compte de cette « psychologie ». Kaczynski ne nous dit pas si le fait d’être un ouvrier, un employé, un artisan, un grand patron, un rentier, un marginal, un homme, une femme, un noir, un blanc, un homosexuel, un hétérosexuel, dans un pays riche ou dans un pays pauvre, influe ou non sur la probabilité de développer la psychologie d’un « gauchiste » ou, plus généralement de défendre les positions que Kaczynski attribuent aux « gauchistes ». Dans La société industrielle et son avenir, l’origine de la psychologie gauchiste n’est pas spécifiée11 et elle est même présentée comme se développant préférentiellement chez des groupes étrangers aux causes qu’ils défendent, ainsi paragraphe 12 :

Ceux qui sont le plus sensible au « politiquement correct » ne sont pas des habitants des ghettos noirs, ni des immigrants asiatiques, des femmes battues ou des handicapés, mais une minorité d’activistes, la plupart d’entre eux ne venant d’aucun des groupes « opprimés », mais bien plutôt des couches privilégiées de la société.

Au contraire, dans sa nouvelle La nef des fous, présentée en annexe, Kaczynski mettra en scène des minorités agissant pour leur propre compte. Kaczynski n’apporte donc pas d’explication cohérente sur les causes possibles du « sentiment d’infériorité » propre selon lui au gauchisme et ne se montre pas plus précis sur les différents comportements qui peuvent en résulter. Ainsi, il n’envisage pas que ce « sentiment d’infériorité » puisse déboucher sur des attitudes différentes ou même contraire à celles qu’il attribue au gauchisme, par exemple un excès de conformisme, un rejet de tous ce qui paraît « étranger », une soumission inconditionnelle aux pouvoirs établis, c’est-à-dire, un ensemble de comportements que l’on pourrait rattacher à la personnalité « conservatrice » ou « réactionnaire ».
D’autant que paradoxalement, Kaczynski évoque certains traits de caractère pour lui typiquement « gauchistes » qui semblent contredire le sentiment d’infériorité ou la haine de soi, et qui se rattachent au besoin de pouvoir (paragraphe 18, 21, 214). Le paragraphe 217 évoque les « gauchistes » les plus avides de pouvoir. Le paragraphe 213 révèle que les gauchistes cumulent à la fois un besoin d’insertion et à la fois un besoin de rébellion, ce qui peut paraître contradictoire. Certes, le paragraphe 30 explique que la violence et la rébellion de certains gauchismes constituent une compensation, visant à briser « les contraintes morales qu’ils ont en eux » ; mais dans ce cas, le « sentiment d’infériorité » semble être compatible avec n’importe quel comportement et finalement permettre d’expliquer tout et son contraire. Kaczynski avoue d’ailleurs à demi-mots la faiblesse de son explication au paragraphe 32 : « Les problèmes du gauchisme sont ceux de notre société dans son ensemble » Tiens donc ! Mais pourquoi avoir alors précisément parlé du gauchisme ? Pourquoi serai-il plus représentatif de notre société que le fanatisme religieux, le conservatisme, l’apolitisme etc. ?
Car ce n’est pas obligatoirement le sentiment d’infériorité, la haine de soi ou les tendances masochistes qui poussent le « gauchiste » à prendre fait et cause pour les opprimés ou pour « les groupes qui paraissent faibles ». Ce peut-être au contraire une haute estime de soi et une confiance intacte dans sa propre force qui l’incite à défier ou à mépriser le pouvoir et à ne jamais « se placer du coté du manche ». Ce peut-être encore une irrésistible volonté d’affirmation de soi qui le conduit à rejeter tous les conformismes.
A l’inverse, ou pourrait prétendre que le sentiment d’infériorité est plutôt à la base du conservatisme, qui réclame toujours plus de sécurité et de contraintes, qui manifeste sa peur de l’étranger, du marginal, de tout ce qu’il ne se sent pas capable d’affronter ni même de côtoyer.

L’explication du gauchisme par le « sentiment d’infériorité » paraît en tout cas bien peu convaincante. L’explication par la « sur-socialisation » qui la complète peut paraître plus pertinente. La socialisation rend compte des valeurs et des normes sociales intégrées par les individus qui vont régler, souvent à leur insu, leurs comportements. L’individu « sur-socialisé » selon Kaczynski, répond « trop parfaitement » aux attentes de la société. Comme celles-ci sont contradictoires, il s’orientera apparemment vers la rébellion, tout en demeurant profondément conformiste et donc attaché aux valeurs de la société… sous-entendu aux valeurs de la société industrielle honnie ! L’individu « sursocialisé » dont le gauchiste offre le plus saisissant modèle, ne pourrait donc pas s’opposer véritablement à la société industrielle. Une faiblesse fondamentale – qui pourrait également passer pour de la mauvaise foi – apparaît cependant dans cette argumentation, qui ne précise à quelle société et à quelles valeurs elle fait référence aux différentes étapes de son exposition. La société en tant que « société industrielle » produit-elle des « valeurs » susceptibles d’entretenir la sur-socialisation ? Ou, au contraire, les valeurs de la véritable société humaine (qu’il faudrait également définir !) ne contredisent-elle pas les pseudo-valeurs la société industrielle ? Auquel cas, les individus « sursocialisés » et parmi eux les « gauchistes » pourraient également se révéler les plus féroces adversaires de la société industrielle. Pour répondre à ces questions il faudrait au moins clarifier les termes du débat, ce que Kaczynski se garde de faire.
Même si on accepte sa conception de la sur-socialisation, on pourrait toujours prétendre que certains conservateurs et certains réactionnaires sont eux-mêmes sur-socialisés. Et même s’ils ne le sont pas, cela ne signifie pas non plus qu’ils rejettent les valeurs de la société industrielle ! Ils ne perçoivent seulement pas les contradictions qu’elle implique et ne donnent donc pas même l’apparence de la rébellion.
La sur-socialisation explique peut-être la psychologue gauchiste, mais il n’est pas dit qu’elle s’oppose dans tous les cas à la « révolution » et même si c’est le cas, elle ne semble pas spécifique aux gauchistes.

Mais plus encore que la sursocialisation, c’est l’idéologie « collectiviste » du gauchisme que Kaczynski veut dénoncer, car selon lui, c’est cette idéologie qui est au fondement même de la société industrielle. Cette opinion est exprimée au paragraphe 214 :

Pour éviter cela, un mouvement qui exalte la nature et s’oppose à la technologie doit avoir impérativement une attitude anti « gauchiste » et ne doit pas collaborer avec eux. Le « gauchisme » est sur le long terme incompatible avec la Nature Sauvage, avec la liberté humaine et avec l’élimination de la technologie moderne. Le « gauchiste » est un collectiviste ; il cherche à unifier le monde (la race humaine et la nature à la fois) en un tout. Mais ceci implique l’administration de la nature et de la race humaine par une société organisée, et requière une technologie avancée. Vous ne pouvez avoir un monde unifié sans moyens de communications (dans tous les sens du terme) rapides, vous ne pouvez faire que chacun aimera son prochain sans des techniques psychologiques sophistiquées, vous ne pouvez avoir une « société planifiée » sans une solide technologie.

Nous passerons rapidement sur la supposée contradiction du gauchisme avec la « Nature sauvage », qui peut prêter à sourire. Car ce n’est que dans le cas où la négation de la Nature sauvage (quoi que Kaczynski entende par là !) contredit un intérêt humain – la liberté par exemple – que cette négation, attribuée, à tort ou à raison au gauchisme, peut être jugée humainement préjudiciable. Plus sérieusement, pour Kaczynski, si le gauchisme est « mauvais » s’il contredit la liberté en favorisant la dictature techno-industrielle, c’est d’abord parce qu’il porte une idéologie collectiviste favorisant l’emprise technologique mondiale. Ce collectivisme, en recherchant l’unification du monde et de l’humanité produirait les grosses infrastructures, précédemment évoquées, caractéristiques de la technologie systémique, qui à la différence de la technologie cloisonnée, est la véritable cible de Kaczynski.
Mais cette conception du « collectivisme » est pour le moins singulière. Historiquement, le collectivisme, tel qu’il apparaît dans sa confrontation aux différentes formes de communismes, renvoie d’abord à la gestion collective de certains biens et plus particulièrement des moyens de production12, sans impliquer nécessairement l’administration de la nature et de la race humaine par une technologie avancée. Même si l’on choisit une acception plus large du terme « collectivisme », la tendance à l’unification qu’on pourrait lui prêter n’est pas synonyme d’uniformisation. Le sentiment d’appartenance à une humanité unifiée n ‘est attentatoire à la liberté que s’il se double d’une volonté de planifier chaque aspect de l’existence, en référence à un modèle idéal, imposé par la science, par la religion ou par les diverses idéologies politiques. On peut revendiquer son appartenance à une humanité unifiée, sans pour autant souhaiter ni provoquer une uniformisation des modes de vie des différents individus et groupes humains.
A nouveau, le génial Bolo’Bolo en offre une merveilleuse illustration en imaginant des milliards d’ « IBU » sur la surface de l’astronef-terre qui partagent un même code planétaire l’« ASA-PILI », tout en développant des milliers de cultures et de modes de vie différents (les « NIMAs ») au sein de leurs diverses communautés ou « BOLOs ». Et parce que la technologie n’est pas accaparée par une caste de dominants ou par un groupe de possédants, elle peut servir à la communication entre Bolos, sans pour autant devenir une fin en soi. Le collectivisme dont on trouve maintes déclinaisons dans Bolo’Bolo ne conduit donc pas obligatoirement à la clôture d’un seul et unique monde techno-industriel.
On peut même avancer que Kaczynski se trompe dramatiquement de cible. Plus encore que l’idéologie collectiviste, c’est le pseudo-individualisme de l’idéologie néo-libérale qui impose la « mondialisation » marchande. Plus encore que la technologie c’est le pouvoir de l’argent qui unifie et qui uniformise le monde, et le clôt sous le signe du capital. Dans les faits, c’est encore le pouvoir du capital qui impose le joug techno-industriel. On pourrait remarquer que certains pays prétendument communistes ou prétendument collectivistes ont, par le passé, imposé une société industrielle comparable à celle des pays « capitalistes ». Mais ces pays n’ont-ils jamais mis en œuvre autre chose qu’un capitalisme d’état ? Aujourd’hui, ceux qui, comme la Chine, gardent au pouvoir un parti prétendument communiste, adaptent sans difficulté ce capitalisme d’état à l’arène du marché mondial. Plutôt que d’une idéologie collectiviste, la société industrielle est le fruit de concentrations illégitimes de richesse et de pouvoir, dans les mains de bureaucrates prétendument « communistes » ou de grands capitalistes alliés à des politiques de gauche, de droite ou d’extrême droite. Un collectiviste véritable se doit de dénoncer et de combattre ces concentrations aussi injustes qu’irrationnelles. Il est donc l’ennemi de la société techno-industrielle telle que nous la connaissons aujourd’hui. Lorsque Kaczynski affirme, toujours au paragraphe 214 :

Par-dessus tout, le « gauchiste » est motivé par le besoin de pouvoir, et il recherche ce pouvoir sur des bases collectivistes, au travers l’identification à un mouvement de masse ou à une superstructure. Le « gauchiste » n’est pratiquement jamais pour abandonner la technologie, car celle-ci est un moyen trop précieux pour un pouvoir collectiviste.
vrais et faux gauchistes ?

Il devrait écrire un « pouvoir prétendument collectiviste ». Car un collectivisme véritable est forcément l’ennemi du pouvoir illégitimement concentré, qui n’a d’autre but que lui-même.

Kaczynski devrait enfin reconnaître que la révolution qu’il appelle de ses vœux, réclame elle-même une vision unifiée de la nature et de l’existence humaine (n’agite-t-il pas la crainte d’une extinction de l’humanité ?), et une action hautement collective. Serait-il un gauchiste refoulé ?

Dès le 6ième paragraphe Kaczynski veut voir dans le gauchisme un phénomène caractéristique des problèmes de la société moderne :

…une discussion sur le « gauchisme » peut servir d’introduction à une discussion des problèmes de la société moderne en général.

Pourtant, de nombreuses luttes généralement qualifiées de « gauchistes » ne s’opposent pas à l’accomplissement du « processus de pouvoir », mais permettent au contraire de le réaliser. Ainsi, dans les combats qu’ils mènent pour la défense de leurs droits fondamentaux, de leur habitat ou de leur travail, les êtres humains ont de grandes chances de satisfaire leur « processus de pouvoir » si leur lutte est victorieuse, et si, contre le pouvoir établi, elle permet de préserver ou d’améliorer un aspect fondamental de leur vie… Avec toute la fierté qui peut en résulter ! Ainsi les grandes conquêtes ouvrières des 19ième et 20ième siècles ; ainsi la lutte contre la ségrégation raciale dans les années 60 aux Etats-Unis, ou jusqu’au début des années 90 en Afrique du Sud ; ainsi les luttes pour la préservation d’un territoire ou la captation indue d’une ressources : occupation du Larzac en France ou lutte victorieuse de Cochabamba contre la privatisation de l’eau en Bolivie ; ainsi encore les luttes plus spécifiquement entreprises contre les nuisances de la société techno-industrielle, comme la lutte contre la construction de la centrale nucléaire à Plogoff ou les combats en cours contre la ligne TGV Lyon-Turin et l’aéroport de Notre Dame des Landes en France. Bizarrement, Kaczynski ne rend pas hommage à toutes ces luttes concrètes engagées contre la société industrielle honnie. Il ne les mentionne même pas, ne serait-ce que pour pointer leurs limites… Il est vrai qu’elles rassemblent le plus souvent de nombreux gauchistes haineux et sur-socialisés !

Car Kaczynski adresse un autre reproche au gauchisme, celui de détourner la révolution de ce qui devrait constituer ses buts véritables. Ce thème esquissé dans La société industrielle est plus spécifiquement développé dans son texte allégorique, La nef des fous. Cette fable évoque un navire dont le capitaine et les seconds s’obstinent, par vanité, à orienter la route vers le nord, au milieu des icebergs, afin de prouver leur « habilité à la manœuvre ». Les passagers subissent les inconvénients de cette dangereuse obstination, mais leurs revendications sont si diverses qu’elles font oublier la seule requête réellement importante – portée par le mousse – qui consisterait à changer le cap pris par le navire.
Nous sommes naturellement tentés d’identifier les passagers revendicatifs aux « gauchistes », le capitaine et ses seconds aux grands dirigeants, aux grands possédants, brefs à tous ceux qui disposent du pouvoir politique, économique ou médiatique et influent réellement sur la destiné de l’humanité. Quant au cap suivi par le navire, on peut identifier son sinistre terme, soit à l’anéantissement de l’espèce humaine dans une catastrophe écologique ou une apocalypse nucléaire, soit à son complet asservissement, sa compète soumission aux machines ou peut-être sa transformation en une nouvelle humanité indifférente au besoin de liberté, bref à tous les horribles futurs que Kaczynski envisage dans La société industrielle et son avenir.
On remarquera cependant que la fable nous présente les revendications des passagers comme sans rapport avec le cap pris par le navire. Seule la « féministe », qui voudrait obtenir autant de couvertures que les hommes, semble incommodée par le froid qui en résulte.
Pourtant, dans la société réelle, les principales misères, les principaux sujets de revendications, lorsqu’ils ne sont pas travestis par les agents du pouvoir, remettent le plus souvent en cause « la direction même du navire ». Ainsi l’exigence d’une meilleure répartition des richesses et d’un accès aux biens et aux services essentiels pour la plus grande partie de la population mondiale, ainsi l’octroi par habitant d’une empreinte écologique compatible avec la sauvegarde des ressources et de l’environnement, ainsi encore, le refus de se soumettre aux nouvelles normes de l’esclavage salarié ou aux nouvelles procédures de contrôle. Ces revendications, prises au sérieux, imposent au minimum de dépasser le capitalisme et la religion de la croissance. Elles ne remettent pas obligatoirement en cause toute forme d’industrialisation, mais conduisent à refuser le productivisme.
Certes, dans les pays riches, un bon nombre de revendications ressemblent à celles des passagers de la nef des fous, par exemple l’exigence d’un « pouvoir d’achat » plus important. Peut-on pour autant considérer que ce type de revendications est porté par les « gauchistes » ? En France, il s’agit davantage d’une revendication formulée par les partis de gouvernement, c’est à dire principalement par l’UMP et le PS, avec l’assentiment des financiers et des marchands et imposée par leurs médias à la masse des électeurs/consommateurs. Sur la nef des fous, la situation est de ce point de vue comparable, puisque ce sont les officiers de commandements eux-mêmes, qui incitent les passagers à n’exposer que les motifs de mécontentement ne remettant pas en cause la route prise par le navire.
Les « gauchistes » de Kaczynski pourraient donc être considérés soit comme les agents du pouvoir, soit comme les agents abusés par le pouvoir qui reprennent à leur compte les revendications que le pouvoir a construit pour eux.
Encore une fois, l’adhésion à cette définition du gauchisme n’est pas obligatoire, car on pourrait prétendre que les véritables gauchistes sont ceux qui portent des revendications authentiques, non suggérées par le pouvoir et qui remettent en cause la marche même du navire, c’est à dire de la société. Le véritable gauchiste de la fable serait alors le mousse.
Ne s’agit-il donc que d’une querelle de mots ? Pas tout à fait. Car l’insistance de Kaczynski à critiquer le gauchisme pourrait faire oublier que d’autres mouvements ou idéologies – et parmi eux les diverses formes de conservatismes – sont bien plus dangereux pour la « liberté humaine » et bien plus favorable à l’asservissement techno-industriel.
Si l’engagement du gauchiste peut être considéré comme une « activité compensatrice » il en va certainement de même de l’engagement dans le « Tea Party ». A cette différence près que le lobbying associé au mouvement « Tea Party » favorisera le maintien de la société industrielle bien mieux que n’importe quel mouvement gauchiste. Pire, il fustigera le combat contre les industries les plus polluantes, considéré précisément comme un combat « gauchiste » tout en réclamant davantage de moyens de contrôle « technologiques » et de présence policière. Si les « gauchistes » ou les « progressistes » doivent être considérés comme des soutiens de la société industrielle, que dire alors des conservateurs qui vont soutenir l’exploitation du gaz de schiste, le nucléaire, les OGM, qui vont contester les désastres écologiques et réclamer l’impunité pour les firmes les plus polluantes au nom de la croissance économique. Pour preuve, ce sont bien les Tea Parties que financent principalement les grandes groupes industriels dans le cadre de leur lobbying et non pas les groupes « gauchistes » (au sens où l’emploie Kacsynski) luttant pour le droit des femmes ou des homosexuels.

La position de Kacsynski s’explique peut-être par la période de rédaction de son livre, qui correspond au premier mandat de Bill Clinton. Kaczynski a pu être tenté de considérer comme caractéristique de la société industrielle l’idéologie superficiellement « progressiste » (il serait audacieux de qualifier de « gauchistes » les deux mandatures de Bill Clinton) mise en avant par le parti démocrate américain alors au pouvoir. Mais le système industriel s’accommode tout aussi bien et même mieux d’une idéologie conservatrice ou réactionnaire. Depuis, l’Amérique – et le monde occidental – a connu une contre-révolution réactionnaire qui s’est notamment affirmée sous la présidence de George Bush… Et l’emprise de la dictature techno-marchande s’est encore renforcée contre les intérêts des peuples.
Mais on pourrait aussi voir dans les obsessions anti-gauchistes de Kaczynski, l’expression de tendances réactionnaires, celles-là même qui s’expriment dans la douteuse ironie de La nef des fous et, par exemple, dans l’insistance sur la qualité de « suceur de queues » du maître d’équipage (pourquoi réserver cette « vulgarité » à la mise en scène de la seule minorité homosexuelle ?).
La vraie raison est peut-être que Kaczynski veut absolument éviter la banalisation de son combat anti-industriel et qu’il n’accepte pas qu’il puisse être considéré comme l’un des aspects de la lutte plus générale contre toutes les formes de domination. Mais le sens plus global conféré au combat anti-industriel ne conduit pas nécessairement à se tromper sur l’urgence des actions à mener. Ainsi le « gauchiste » conséquent peut tout à fait admettre qu’il est plus urgent de combattre l’industrie nucléaire que de promouvoir le mariage gay. Et tout en menant ses actions anti-nucléaires, il peut même à l’occasion critiquer l’institution du mariage en général comme représentatif de l’ordre bourgeois et sa constitution en problème de société comme une tentative de diversion voulue par la domination.
Mais peu importe… Dans ces écrits au moins, Kaczynski ne fait pas confiance aux « gauchistes » pour opérer le changement de cap du navire… Il nous reste donc à examiner les solutions qu’il propose pour y parvenir.

5) Les moyens de la révolution et la théorie critique des conditions économiques et sociales actuelles

Pour mener à bien son assaut contre la société techno-industrielle, Kaczynski préconise deux types d’actions, à partir du paragraphe 180 :

des actions visant à accroître l’instabilité du système industriel en encourageant notamment certains types de conflits sociaux,

des actions permettant le développement d’une nouvelle idéologie révolutionnaire et contre-technologique

Il détaille assez peu les actions pratiques conduisant à détraquer le système industriel. Pour lui, seuls doivent être encouragés les conflits opposant les « élites » contrôlant la technologie, à la population sur laquelle s’exerce le pouvoir technologique. Il convient de rejeter toute autre cause pouvant détourner la révolution de ses buts véritables ou ayant des incidences directement ou indirectement contre-révolutionnaires, c’est-à-dire favorisant l’emprise du pouvoir technologique. C’est cette orientation, qui, comme on vient de le voir, motive son hostilité envers les mouvements « gauchistes » susceptibles de donner d’autres buts à la révolution.

Kaczynski détaille en revanche davantage l’exaltation de la nature qu’il compte opposer à l’idéologie technophile. Pour lui, cette nouvelle idéologie anti-technologique doit être élaborée sur deux plans, paragraphe 187 :

Au niveau le plus sophistiqué, l’idéologie doit s’adresser aux gens intelligents, cultivés, et rationnels. L’objectif doit être de créer un noyau de personnes qui seront opposés au système industriel de façon censée et réfléchie, capables d’apprécier tous les tenants et aboutissants, et d’assumer le prix à payer pour se débarrasser du système. Il est particulièrement important d’attirer des gens de la sorte, car ils sont capables et susceptibles d’en influencer d’autres. On doit s’adresser à ces gens de la manière la plus rationnelle possible. Les faits ne doivent pas être intentionnellement déformés et un langage émotionnel doit être proscrit. Ceci ne signifie pas qu’on ne doive pas faire appel à leur sensibilité, mais ce faisant, on ne doit distordre la réalité ou faire quoi que ce soit qui pourrait détruire la respectabilité intellectuelle de l’idéologie.

Et paragraphe 188 :

A un second niveau, l’idéologie doit être propagée sous une forme simplifiée qui doit permettre à la masse de percevoir le conflit entre la technologie et la nature en des termes dénués de toute ambiguïté. Mais même sur ce second plan, l’idéologie ne doit pas s’exprimer dans un langage trop pauvre, trop irrationnel ou passionnel qui pourrait nous aliéner les gens du premier groupe. Une propagande de bas niveau peut parfois apporter d’impressionnants résultats à court terme, mais il est plus avantageux sur le long terme de conserver la loyauté du petit noyau « d’intellectuels engagés » que de compter sur les passions d’une foule amorphe dont l’attitude peut changer si de nouveaux gadgets propagandistes apparaissent. Toutefois, une propagande de bas niveau pourra s’avérer nécessaire lorsque le système sera sur le point de s’effondrer et qu’il y aura un ultime combat entre idéologies rivales pour déterminer laquelle deviendra dominante quand la vieille vue du monde aura disparu.

Kaczynski place donc sa confiance dans une « élite » éclairée, susceptible de guider et d’instruire la masse, « la majorité réfractaire à la réflexion », à propos de laquelle il ne se fait aucune illusion, comme le confirme le paragraphe 189 :

Avant ce combat final, les révolutionnaires ne doivent pas espérer avoir la majorité du peuple avec eux. L’histoire est faite par des minorités agissantes, déterminées, pas par la majorité, qui a rarement une vue claire et précise de ce qu’elle veut réellement.

Cette conviction est d’ailleurs cohérente avec la volonté de Kaczynski d’instrumentaliser le sentiment religieux, affichée, par exemple, dans la note 30 du paragraphe 184

Un autre avantage de la Nature comme contre-idéal, est, que pour beaucoup de gens, elle inspire une sorte de respect associé à la religion, ce qui fait que la Nature peut éventuellement être idéalisée sur des bases religieuses. C’est vrai que dans beaucoup de sociétés, la religion a servi de support et de justification à l’ordre établi, mais il est aussi vrai qu’elle a fourni des fondements pour la rébellion. Ainsi, il peut être utile d’introduire un élément religieux dans la révolte contre la technologie, d’autant plus que la société occidentale n’a plus de solides fondations religieuses de nos jours. Actuellement, la religion est soit utilisée comme un moyen dérisoire et évident pour l’égoïsme à courte vue (beaucoup de conservateurs en font cet usage) ou même est cyniquement employée pour faire de l’argent facile (par la plupart des évangélistes), soit a dégénéré en un irrationalisme trivial (sectes fondamentalistes, « cultes »), soit stagne (Catholicisme, majeure partie du Protestantisme). Ce qu’il y a eu de plus proche d’une religion ces dernières années est la para-religion du « gauchisme », mais le « gauchisme » actuellement est émietté, et n’a plus de but clair et unificateur. Ainsi, il y a un vide religieux dans notre société qui peut éventuellement être comblé par une religion basée sur la nature par opposition à la technologie.

Ainsi donc, Kaczynski pourrait apparaître comme une sorte de « léniniste » primitiviste, confiant l’action révolutionnaire à une « élite » éclairée, qui guiderait le peuple vers l’avenir post-technologique, vers le nouvel éden de dame nature. Lui-même voudrait imposer sa conception du bonheur et de la liberté à la masse, à l’humanité, sans qu’elle y ait consciemment consentit. Dès lors, en quoi ses propres injonctions devraient-elles être jugées meilleures que le bonheur imposé par la techno-science industrielle ?

Kaczynski, qui se révèle finalement autoritaire, anti-démocratique, trompeur dans son recours à l’idéologie, n’est pas pour autant toujours réaliste. Ainsi, dans ses exemples de tactiques révolutionnaires, il considère bizarrement que « Les révolutionnaires pourraient envisager de soutenir les mesures qui tendent à unifier l'économie mondiale », paragraphe 196 :

Les révolutionnaires doivent être favorables aux mesures qui tendent à unifier l’économie mondiale. Les accords libre-échangistes comme le NAFTA ou le GATT sont probablement préjudiciables pour l’environnement à court terme, mais à long terme, ils peuvent probablement être avantageux car ils vont accroître l’inter-dépendance économique entre nations. Il sera plus facile de détruire le système techno-industriel à l’échelle planétaire si l’économie est tellement globalisée qu’un effondrement dans un pays du G7 entraînera la même chose dans toutes les nations industrialisées.

Kaczynski semble oublier que ce type d’accord est également un moyen pour le système d’accroître son emprise et d’imposer partout sur la planète ses solutions « technologiques », comme les OGM, qui par leur pouvoir contaminant empêcheront tout retour en arrière.
Mais ce contresens, pourrait bien révéler l’insuffisance de la critique de Kaczynski qui ne vise que l’aspect technologique de la société et non pas son caractère marchand. C’est pourtant ce caractère marchand qui va provoquer les concentrations de richesses et de pouvoirs requises par « le phénomène technologique » et qui va finalement enlever au plus grand nombre les moyens de l’autonomie.
Le principal point faible de toute l’argumentation de Kaczynski apparaît ici clairement. Il consiste en une mauvaise caractérisation de la société à laquelle il entend s’opposer. Cette société est bien industrielle et technologique, mais elle avant tout marchande et elle est encore spectaculaire et autoritaire.
Comme on l’a vu plus haut Kaczynski méconnaît complètement l’aspect capitaliste de la société industrielle qui, en autorisant des concentrations illimitées de richesses et donc de pouvoirs, fournit à la technique et à l’industrie les moyens de leur tyrannie.
Il est un peu moins ignorant de son aspect « spectaculaire », ainsi au paragraphe 96 :

Parmi nos droits constitutionnels, prenons l’exemple de la liberté de la presse. Nous ne voulons évidemment pas détruire ce droit ; c’est un très important outil pour limiter la concentration des pouvoirs politiques et pour dénoncer ceux qui abusent de ce pouvoir. Mais la liberté de la presse est d’un très faible intérêt pour le citoyen moyen en tant qu’individu. Les mass media sont sous la coupe de puissants trusts parfaitement intégrés au système. Quiconque a un peu d’argent peut faire imprimer quelque chose, ou le distribuer sur Internet, ou utiliser une autre technique, mais ce qu’il aura à dire sera noyé dans l’énorme volume de données généré par les média, ce qui fait que cela n’aura pratiquement aucun effet. S’imposer à la société avec des mots est presque impossible pour la plupart des individus ou des petits groupes. Prenons notre exemple (FC). Si nous n’avions pas usé de violence, et avions soumis le présent écrit à un éditeur, il n’aurait probablement pas été accepté. S’il avait été accepté et publié, il n’aurait certainement pas touché beaucoup de lecteurs, parce qu’il est plus amusant de se divertir avec ce que fournissent les média plutôt que de lire un essai un peu aride. Même si ces écrits avaient été lus par de nombreux lecteurs, la plupart d’entre eux auraient rapidement oublié ce qu’ils venaient de lire, leur esprit étant saturé par le flot de données des médias. Pour faire passer notre message au public avec une certaine chance qu’il fasse impression, nous avons dû tuer des gens.

Mais il s’illusionne sans doute sur les moyens de combattre le « spectacle ». Ses propres actions « terroristes » ont eu à cet égard des effets ambigus, Kaczynski ayant principalement obtenu sa « célébrité » – qui est d’ailleurs toute relative – en tant qu’ « unabomber », c’est à dire en tant que « fou criminel », « terroriste », « psychopathe » et poseur de bombe et non pas en tant que théoricien révolutionnaire13. Par ailleurs, en envisageant de propager une contre-idéologie « naturelle » qui, à bien des égards, est aussi mensongère que l’idéologie techno-industrielle à laquelle elle s’oppose, Kaczynski sacrifie lui aussi au dieu spectaculaire, à la représentation mensongère et à l’endoctrinement.
Si la société actuelle doit être considérée comme mauvaise, c’est bien parce qu’elle est à la fois marchande, spectaculaire et techno-industrielle.
Mais ces trois caractéristiques résultent en définitive de l’inégale répartition des richesses, des pouvoirs et des connaissances. C’est à cette inégalité qu’il faut s’attaquer en refondant le contrat éthique, c’est à dire le cadre général de la cohabitation entre les individus, entre les individus et les groupes humains, entre les groupes humains enfin.
La critique de Kaczynski manque cette dimension éthique… Les moyens qu’elle propose risquent non seulement d’être inefficaces, mais surtout ils se révèlent incohérents avec leur propre fin qui est la liberté humaine.

6) Prolongement du débat, réceptions et influences

Cet ultime chapitre n’a pas la prétention de fournir une analyse détaillée de la réception et de l'influence des thèses de Kaczynski. Cette entreprise mériterait une étude sérieuse et approfondie et pourrait fournir la matière de plusieurs ouvrages. Nous nous limiterons à esquisser quelques-uns des rapports entretenus par Kaczynski avec les anarcho-primitivistes aux États-Unis et à analyser quelques échos de ses thèses dans la littérature francophone.

Depuis sa prison, Kaczynski a précisé sa critique par de nombreux textes. Un bon nombre d’entre eux sont rassemblés et traduits en Français dans un recueil intitulé L’effondrement du système technologique et paru aux Éditions Xenia en 2008. On remarquera parmi ceux-ci La vérité au sujet de la vie primitive qui résulte du dialogue établi entre Kaczynski et des anarcho-primitivistes comme John Zerzan. John Zerzan a bâtit une théorie « anti-civilisationnelle », selon laquelle l’humanité aurait vécu le véritable bonheur et la véritable liberté à l’âge paléolithique, lorsque les être humains étaient encore des chasseurs-cueilleurs ignorant le travail et la propriété. Pour Kaczynski cette période n’était pas tout à fait « l’âge d’or » décrit par Zerzan. Il ne prétend pas que les êtres humains étaient parfaitement libres et heureux avant l’invention de l’agriculture et de l’industrie, mais affirme simplement que toute possibilité de liberté et de bonheur sera détruite si la révolution technologique qui a suivie le « triomphe » de la « civilisation » est menée à son terme. A cet égard, il paraît plus réaliste ou tout simplement plus honnête que Zerzan. Kaczynski remarque par exemple que ne multiples formes d’oppression existent dans les sociétés « primitives » ou sauvages et, à partir de sa propre expérience de « vie dans les bois » insiste sur la rudesse du mode de vie « primitiviste ».
Pourtant, ses remarques apparemment pleines de bon sens, révèlent les limites de sa conception de la société postindustrielle et l’usage inquiétant qui peut en être fait. Ainsi dans Quand la non-violence équivaut au suicide, inséré en annexe, Kaczynski continue de combattre un certain angélisme libertaire ou primitiviste, en soulignant que le monde qui émergera des ruines de la société industrielle sera nécessairement violent et imposera de se préparer à l’auto-défense. L’analyse de Kaczynski n’est pas aussi « réaliste » qu’elle le paraît, car elle reconduit dans la société post-industrielle la condition des individus et des familles isolés de la société moderne. Elle débouche sur une conception « survivaliste 14», alimentée par toutes les psychoses et toutes les peurs de la société actuelle. Encore une fois, la réflexion de Kaczynski semble très en retard sur les solutions proposées par Bolo’Bolo. Si l’agression décrite dans Quand la non-violence équivaut au suicide est possible, c’est parce que la communauté agressée est isolée, qu’elle n’est pas membre d’un clan regroupée avec d’autres clans au sein d’un Bolo, lui-même en communication avec d’autres Bolos qui peuvent réagir collectivement à l’invasion d’une bandes de pillards. De même encore les « gens malveillants là dehors » auxquels Kaczynski fait allusion « les Nazis, les Hell's Angels, les Ku Klux Klanners, la mafia ... » ceux qui « peuvent vous tuer ou vous violer juste pour le plaisir » sont de purs produits de la société capitaliste et industrielle et c’est encore la société capitaliste et industrielle qui fournit en armes et munitions les moyens de leurs crimes. Comme les autres nuisances de la société industrielle, ils ne disparaîtront pas en un jour. Mais il faut faire en sorte que les conditions de la société post-industrielle interdisent dans les meilleurs délais ces dangers. Pour y parvenir, la paranoïa survivaliste et la quête individuelle de protection ne suffisent pas, mais favorisent au contraire l’accroissement de la peur, de la violence et la séparation entre les êtres humains15.
En finir avec la société industrielle n’implique pas d’en finir avec la société en générale et ne conduit pas obligatoirement à l’atomisation des individus qui est plutôt la caractéristique du capitalisme. Kaczynski n’imagine pas véritablement l’après révolution anti-industrielle et c’est la raison pour laquelle la vie « sauvage » lui semble encore si contraignante. Il n’envisage pas l’entraide, le travail collectif, le partage de savoir et de technique et s’en tient à son expérience d’individu isolé, vivant dans sa cabane et confectionnant ses lettres meurtrières. Si Kaczynski a mis en accord ses idées et son existence, c’est uniquement sur un plan individuel, « égoïste ». Or ce plan ne suffit pas. Le dépassement de la société industrielle résultera nécessairement d’un mouvement collectif et d’une prise de conscience massive, non contrainte par la violence ou la tromperie.

Toutes ces ambiguïtés, n’ont pas empêché Kaczynski d’inspirer de nombreux auteurs francophones qui admettent plus ou moins explicitement leur dette à son égard.

René Riesel, ancien « enragé » de mai 68, éleveurs de brebis refusant la vaccination imposée, activiste anti-OGM contributeur à l’Encyclopédie des nuisances, est l’un de ceux qui font explicitement référence à Théodore Kaczynski. Par exemple, dans un texte qu’il a lu en février 2001, à l’occasion de sa comparution devant le tribunal correctionnel de Montpellier à la suite d’une des premières destructions d’OGM en France, et qui débute ainsi :

Je souhaite dire mes véritables mobiles, et donc ma pleine responsabilité politique, dans la destruction de chimères génétiques d’Etat commise le 5 juin 1999 au CIRAD. Cet exposé sera aussi un hommage à Theodore Kaczynski, fou de lucidité, enterré vivant dans une prison high tech des États-Unis d’Amérique.

En 2008, René Riesel, en compagnie de Jaime Semprun ont fait paraître aux éditions de l’Encyclopédie des nuisances Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable. Cet intéressant ouvrage, superbement écrit, emprunte souvent à la phraséologie de Kaczynski. Ainsi, page 11 :

Nous nous adressons donc à des individus d’ores et déjà réfractaires au collectivisme croissant de la société de masse, et qui n’excluraient pas par principe de s’associer pour lutter contre cette sursocialisation.

L’emploi des termes « collectivisme » ou « sursocialisation » fait inévitablement songer aux écrits de Kaczynski. Pourtant, pour un lecteur non averti des engagements passés des deux auteurs, cette phraséologie, peut entretenir quelques confusions. La dénonciation du « collectivisme croissant de la société de masse » ne doit par exemple pas faire oublier que Riesel et Semprun furent proches à des degrés divers du mouvement situationniste, et que leur critique sociale radicale peut être analysée dans la continuité de la tradition marxiste. Ils pourraient donc être considérés eux-mêmes comme d’authentiques collectivistes ou, pour mieux dire, comme d’authentiques communistes antiautoritaires.

M'sieur, Non Fides a copié !

La critique du gauchisme telle que la pratique Kaczynski trouve encore des échos dans de nombreux textes de groupes anti-autoritaires et anti-capitalistes. Ainsi, dans la revue numéro 2 du groupe anarchiste Non Fides, un article intitulé Nous voulons détruire la gauche débute ainsi :

Nous voulons la mort de la gauche pour aider la lutte, nous voulons la mort de la gauche tout autant que celle de la droite et du capitalisme. Nous voulons détruire la gauche car elle empêche toute prise de conscience collective, elle freine toute initiative de renversement d’une société que nous rejetons tous : toute initiative révolutionnaire.

Dans un texte de 2005, intitulé l’Appel et dont le style évoque la prose du Comité Invisible, à l’origine de l’Insurrection qui vient parue en 2007 aux éditions La Fabrique, on lit que dans une perspective révolutionnaire, l’objectif numéro 1 est d’empêcher « par tous les moyens la recomposition de la gauche. » Ainsi :

Périodiquement, la gauche est en déroute. Cela nous amuse mais ne nous suffit pas. Sa déroute, nous la voulons définitive. Sans remède. Que plus jamais le spectre d’une opposition conciliable ne vienne planer dans l’esprit de ceux qui se savent inadéquats au fonctionnement capitaliste. La gauche - cela tout le monde l’admet aujourd’hui, mais nous en souviendrons-nous encore après-demain ? - fait partie intégrante des dispositifs de neutralisation propres à la société libérale. … Notre tâche est de ruiner la gauche mondiale partout où elle se manifeste, de saboter méthodiquement, c’est-à-dire tant dans la théorie que dans la pratique, chacun de ses possibles moments de constitution.

Comme dans les écrits de Kaczynski, la gauche est ici dénoncée comme la matrice de la fausse rébellion, de la rupture factice avec le système et des illusions réformistes qui détournent les esprits des visées authentiquement révolutionnaire.
On sait que l’origine du clivage gauche/droite a pour origine la répartition des députés au sein de l’assemblée nationale constituante française de 1789. Il s’agit donc originellement d’un positionnement idéologique de représentants politiques. Ayant fait ce rappel, on peut très bien soutenir que la voie à suivre aujourd’hui ne passe pas (ou plus ?) par l’action d’une représentation politique, de droite comme de gauche. La gauche « politique » susceptible de prendre le pouvoir dans des assemblées ou dans des gouvernements nationaux ne serait plus à même (si tant est qu’elle l’ait jamais été !) d’opérer la transformation du monde que nous attendons. La gauche ne serait donc pas la solution… Mais peut-on dire qu’elle est le problème ? Le problème nous semble être davantage le capitalisme et la société industrielle, dont la gauche n’est qu’un élément au même titre que la « droite » ou que diverses autres forces politiques, sociales ou religieuses. La critique des illusions gauchistes est sans doute justifiée, mais faire de cette critique une priorité, pourrait bien être une erreur de cible et pourrait même conduire à un confusionnisme réactionnaire. Ainsi, dans son livre Impasse Adam Smith, Jean Claude Michéa explique que l’alliance entre la gauche et le mouvement ouvrier au cours du 19ième siècle n’est que fortuite et dissimule l’incompatibilité d’une gauche foncièrement « libérale » (avec toutes les ambiguïtés que ce terme peut receler) avec le socialisme véritable. Mais cette analyse ouvre trop souvent la voie à un éloge des prétendues « valeurs » « morales » (en fait des billevesées réactionnaires conçues pour préserver les anciennes formes de domination patriarcales, religieuses ou féodale) censées faire contrepoids à l’immoralisme de l’ordre marchand, éloge qui n’est pas très éloigné des inepties proférées sur la « gauche du travail » et la « droite des valeurs » par le confusionniste Alain Soral.
Il faut donc admettre que le gauchisme peut très certainement détourner la révolution de ses buts véritable, mais que la critique excessive du gauchisme conduit au même résultat.

L’ombre de Kaczynski semble encore planer sur certains textes de la revue Tiqqun qui préfigurent les écrits du Comité Invisible et notamment sur « L’hypothèse cybernétique ». Cet essai traite des soubassements idéologiques du courant « cybernétique » et de sa volonté totalitaire d’un contrôle absolu qui remplacerait « l’hypothèse libérale » jusqu’alors principalement à l’œuvre dans le développement du capitalisme. Cette dénonciation des « cybernéticiens » n’est pas neuve et on en trouve déjà la trace dans de nombreux textes de la revue « Internationale Situationniste ».. Quoi qu’il en soit, si l’on admet avec Tiqqun, que « l’hypothèse cybernétique » s’est substituée à « l’hypothèse libérale » comme fondement principal du capitalisme, on peut considérer que la lutte doit être dorénavant principalement menée, non pas contre les « profiteurs » du capitalisme marchand, mais contre les « technocrates » du système industriel. Mais ne sont-ce pas finalement les mêmes ?
Au-delà de Tiqqun, le Manifeste de Kaczynski pourrait avoir influencé la rédaction de nombreux passages de L’insurrection qui vient. Jean Marie Apostolidès l’un des traducteurs des textes de Kaczynski en fait la remarque dans la préface qu’il donne au livre Le Manifeste de 1971 et L'avenir de la société industrielle paru en 2009 aux éditions Climats :

Un troisième courant français se tient, lui, à l’intersection du mouvement situationniste et de l’écologie radicale que revendique Unabomber. Il s’agit du « Comité invisible » qui a rédigé ces dernières années un texte incendiaire, L’insurrection qui vient, dans lequel les auteurs prônent le sabotage et la désobéissance civile…. Si le nom de Kaczynski n’est pas mentionné parmi les autorités dont ils se réclament, ses idées transparaissent à plus d’une reprise dans leur manifeste. Et plus secrètement, c’est peut-être la notion même d’invisibilité qu’ils empruntent à Unabomber.

Jean Marie Apostolidès, donne par ailleurs sa propre explication de l’influence de Kaczynski, laquelle renvoie à la plupart des thèmes que nous venons d’aborder :

Malgré la critique répétée que Kaczynski adresse aux gauchistes, ceux-ci se sont reconnus dans son texte, ou plutôt ils ont perçu à la fois ses affinités avec leur perspective radicale et ce qui manquait aux extrémistes français. C’est comme si, dans sa solitude et sa folie, Unabomber avait retrouvé un secret qui était perdu depuis longtemps. En d’autres termes, il me semble que ce qui a fasciné dans le cas de Théodore Kaczynski, c’est qu’il soit passé à l’acte. Il a embrassé la « propagande par le fait » qui fut si chère aux anarchistes de la fin du XIXe siècle. … Or, ce qui caractérise le discours gauchiste depuis 1974, c’est la compulsion de répétition, signe de son impuissance. Il est devenu davantage une posture intellectuelle que l’expression d’une action véritable. Pour pouvoir être entendus, les gauchistes parlent plus haut qu’ils n’agissent ; le verbe a dans ces milieux perdu toute sa force. … Leur mal vient de plus loin. … Les symptômes de cette maladie sont avant tout une perte de puissance des mots, avec l’impossibilité de communiquer vraiment qui en est la conséquence. Le virus s’est manifesté pour la première fois à la fin des années 1960, au moment du mariage entre la télévision et l’intelligentsia française… pour se faire voir dans cette étrange lucarne, les intellectuels médiatiques ont renoncé depuis plus de trente ans à dire quoi que ce soit de véridique, de mesuré ou d’original, afin de reproduire le discours sans saveur et sans aspérité des médias. … On dirait que les écrivains qui jouissent du succès le plus grand sont aussi ceux dont l’œuvre possède le moins d’impact sur le réel. Dès qu’ils présentent leurs livres à la télévision, leurs propos sont frappés d’impuissance… Par la suite, c’est l’ensemble du travail intellectuel qui a perdu sa légitimité. … Kaczynski s’oppose au nihilisme ambiant au moins en ceci : il a mis en pratique ce qu’il écrivait, créant du même coup une identité entre son écriture et son action…. Or, c’est le rêve que caressent en France les écrivains de tous bords depuis les évènements de 68. … Ce n’est pas que leurs analyses soient fausses, stupides ou sans fondements ; c’est plutôt que l’inflation verbale, qui a gagné peu à peu le milieu intellectuel, ne leur permet plus d’être entendu. Qu’ils soient obscurs ou fameux, leurs dire, se trouvent également noyés dans le bruit général.

En effet, à notre époque, les écrits, aussi intéressants soient-ils, perdent de leur force et de leur intérêt. Ils rejoignent la masse monstrueuse et indistincte des documents et des témoignages divers, dont seul le spectacle médiatique s’arroge le droit d’extraire les plus inoffensives productions ou les copies travesties des œuvres véritables.
Les écrits doivent dorénavant être liés aux actes, aux pratiques véritables. Mais attention, pas à n’importe quels actes ou n’importe quelles pratiques. Contrairement à ce que semble suggérer Jean Marie Apostolidès, on peut douter que les actes criminels commis par Kaczynski aient véritablement servi sa cause. Plutôt que des actes violents, l’époque requiert à la fois des actes de résistance et des actes « positifs » qui fournissent des alternatives à la misère actuelle. Même si ses lettres piégées ont rendu sa parole assassine, les cabanes construites à Notre Dame des Landes contestent sans doute davantage la société industrielle que les meurtres de Kaczynski.

Il demeure exact que dans tous les cas, le travail théorique doit déboucher sur une pratique véritable. De ce point de vue, les disciples les plus crédibles de Kaczynski ne sont pas ceux qui tentent de réécrire son manifeste, mais plutôt ceux qui agissent, parfois au sein même de la recherche institutionnalisée – comme par exemple le groupe Oblomoff – pour dénoncer les dangers de la technocratie et du scientisme, ou comme les animateurs de Pièces et Main d’œuvre qui informent, critiquent et exigent que le pouvoir techno-scientifique rende des comptes à la société.
Au-delà de ces actions critiques ou revendicatives, les nouveaux écrits révolutionnaires doivent susciter des expérimentations diverses, permettant d’organiser la vie en dehors de la société marchande, industrielle et spectaculaire. Ces expérimentations doivent ensuite servir à transformer l’analyse critique et à déterminer ce qui en elle est le plus juste et le plus utile.
Pour prolonger la parole révolutionnaire, il nous faut donc des actes, qui non seulement doivent conduire à miner les fondements du vieux monde mais encore et surtout à construire le nouveau.

Esprit68 décembre 2012

Notes sur Analyse critique de la démonstraton de Kaczynski

1« Leftism » en anglais… Le terme « progressiste » a parfois été utilisé pour traduire ce terme (par exemple dans une première version de « L’avenir de la société industrielle » due à Jean Marie Apostolidès et parue en 1998). Mais l’emploi du terme « gauchiste », littéralement plus approprié, rend mieux en français le mordant de la critique de Kacsynski qui entend mener sa révolution anti-industrielle loin de toutes les possibles récupérations opérées par la gauche progressiste.(retour au corps du texte).

2Kaczynski fait allusion au « Freedom Club », les initiales de l’organisation qui lui servait à revendiquer ses attentats, mais dont il était sans doute le seul membre.(retour au corps du texte).

3Ainsi, dans une interview, le boxeur Mike Tyson reconnaît que certains individus trouvent leur bonheur « en faisant l’amour toute la journée » (but authentique selon la typologie de Kaczynski), mais qu’il a quant à lui trouvé le sens de son existence dans la boxe (activité compensatrice ?). De fait, si l’on suit la définition de Kaczynski, la boxe ou plus largement le sport de combat ne semble pas une simple activité de substitution pour Mike Tyson, car il aurait sûrement été « affecté » s’il n’avait pu y consacrer son temps. Pour d’autres cependant, la boxe sera bien une simple activité de substitution, mais peut-être pas la reconnaissance sociale qu’elle permet d’obtenir. D’une façon général, il est difficile de détacher le caractère « artificiel » d’une pratique courante dans la société industrielle, sportive ou autre, des besoins plus essentiels auxquels elle permet de répondre, expression de la volonté de puissance, de la violence, de l’énergie personnelle, acquisition de la reconnaissance, intégration sociale, etc…(retour au corps du texte).

4De fait, le « pouvoir de déplacement » conféré par la possession d’une automobile, ne se conçoit pas en dehors des infrastructures routières et pétrolières mises à disposition par un certain type de société. En outre, ce « pouvoir de déplacement » ne peut être envisagé en dehors de l’effort social, des compromis, de l’abandon d’un certain type de liberté, qui permettent l’acquisition d’une automobile (soumission au salariat par exemple).(retour au corps du texte).

5Dans ce paragraphe, la deuxième phrase : « La liberté signifie être en mesure de contrôler (soit seul, soit au sein d’un PETIT groupe) sa propre vie jusqu’à sa mort ; nourriture, habillement, gîte, et défense contre tous les dangers qui peuvent advenir dans son environnement. » nous paraît d’ailleurs plus convaincante que la première : « Par liberté, nous entendons la possibilité d’exercer le processus de pouvoir, avec des buts réels et non pas les buts artificiels des activités compensatrices, et sans interférence, manipulation ou supervision de qui que ce soit, tout spécialement d’une grande organisation. »(retour au corps du texte).

6On remarquera cependant que c’est par le biais de normes sociales que les individus sont le plus souvent « incités » à lutter contre le gaspillage et la pollution. Tout simplement parce qu’ils sont pour la plupart isolés de l’environnement de production des biens qu’ils consomment. Si les êtres humains habitaient le lieu d’extraction des ressources impliqué dans la production de leurs biens et directement pollué par elle, leur rapport à l’environnement redeviendrait direct et n’aurait pas besoin d’être influencé par des normes abstraites.(retour au corps du texte).

7Quelques arguments pourraient tout de même être avancés pour dénoncer l’horreur « objective » du Meilleur des mondes. D’abord, le bonheur qu’il permet d’obtenir est bien fade. C’est cette fadeur qui explique la révolte du personnage d’Helmoltz Watson et qui explique aussi la fascination et les troubles désirs que le « sauvage » suscite, par la violence et l’intensité de ses sentiments, chez les humains modifiés et abrutis de « soma ». Un peu de malheur semble préférable à un bonheur si peu intéressant ! Ensuite, le Meilleur des mondes nous décrit la communauté des humains modifiés, mais ne rend pas compte des ravages que leur société productiviste inflige sans doute à la nature et aux autres êtres conscients qui la peuplent. Enfin, d’un point de vue « métaphysique » le Meilleur des mondes peut apparaître « mauvais en soi », car il réduit considérablement la diversité des existences possibles (mais il faut reconnaître qu’une société primitive n’offre pas des possibilités d’existence plus diverses dans le milieu qui lui est propre). Cette restriction collective des possibilités d’existence peut être qualifiée d’objectivement mauvaise si l’on admet l’existence d’une « présence unique » rassemblant au delà des particularités individuelles l’ensemble des êtres conscients. Dans ce cas, la monotonie du « Meilleur des mondes » bloquerait en quelque sorte l’exploration des diverses expériences de vie. Mais comme tente de l’expliquer le livre Éthique de l’habitat humain, toutes les hypothèses que l’on peut formuler sur la « présence », sur son unicité ou sa multiplicité et sur sa destiné, sont invérifiables. Ce type d’argument métaphysique est donc difficilement recevable.(retour au corps du texte).

8Voir aussi les réflexions sur le caractère relatif du bien et du mal dans Éthique de l’habitat humain.(retour au corps du texte).

9Sauf si les membres de cette société sont constitués, comme dans Le meilleur des mondes, d’une majorité de clones.(retour au corps du texte).

10Une bonne attitude consiste donc à rechercher le bonheur pour soi et à revendiquer la liberté (et les moyens qui vont avec !) pour les autres. Remarquons que cette liberté n’est pas la liberté « économique » puisque cette dernière repose sur la contrainte policière qui garantit la répartition inégale et injustifiée de richesses, permise par les possibilités illimitées d’appropriation privative de la société marchande. Ajoutons encore que toutes les conceptions du bonheur ne sont pas acceptables. C’est le cas de l’idéal consumériste, qui, s’il était équitablement étendu à tous les être humains, mettrait en péril à plus ou moins long terme les possibilités de vie sur la terre et donc toutes les sortes d’aspirations au bonheur envisageables.(retour au corps du texte).

11Elle est sans doute un « produit » de la société industrielle, mais un produit parmi d’autres. De même l’activisme gauchiste en tant qu’activité compensatrice (paragraphe 219) est une activité compensatrice parmi d’autres.(retour au corps du texte).

12Le « communisme » peut quant à lui se définir comme l’appropriation collective à la fois des moyens de production et à la fois des biens produits.(retour au corps du texte).

13Ainsi, Das Netz le documentaire de Lutz Dammbeck, évoqué plus haut, présente le témoignage de David Gelernter, l’une des victimes d’Unabomber, qui considère que les opinons de Kaczynski sont d’emblée disqualifiées par la violence de ses actes et ne méritent même pas d’être étudiées. Et certes, on peut comprendre le point de vue de cet homme, qui a perdu une main et un œil pour que les opinions de monsieur Kaczynski soient révélées au monde. Malheureusement, la parution de La société industrielle et son avenir n’a pas fait cesser les nuisances de la techno science, ni même diminué son emprise sur nos vies.(retour au corps du texte).

14Le survivalisme, de par ses multiples origines – hantise d’une guerre nucléaire, d’un épuisement des ressources, d’une catastrophe climatique, d’un effondrement de la civilisation occidentale ou de diverses fins du monde – a connu de multiples déclinaisons, de la réclusion dans des abris sous-terrain à la volonté de retourner vivre dans les bois. Dans ce dernier cas, il peut offrir des points communs superficiels avec l’anarcho-primitivisme. Mais le plus souvent, le survivalisme camouffle une idéologie conservatrice ou réactionnaire qui redoute la fin de la société actuelle mais s’y prépare cependant en envisageant un avenir violent où seuls les forts survivront. Ce futur angoissant est l’opposé de l’idéal libertaire que les anarchistes espèrent construire en favorisant l’harmonie entre les êtres humains et l’harmonie entre les êtres humains et la nature. Aux survivalistes astiquant leurs armes automatiques en prévision de l’effondrement de la civilisation occidentale, on pourrait rappeler que l’on provoque malheureusement le plus souvent ce que l’on craint. On sait aussi que les situationnistes raillaient le recours aux abris antiatomiques et voulaient choisir la vie plutôt que la survie. Renverser le capitalisme techno-industriel doit également permettre de (re)découvrir la vie, plutôt que la survie, et non pas conduire inéluctablement à un futur à la Mad-Max.(retour au corps du texte).

15Ce qui n’implique pas de retomber dans un « angélisme » primitivisme. Comme le note Michel Bounan, dans son livre La folle histoire du monde à la page 148 : « En vérité, des communautés autonomes ne pourront naître et se maintenir qu’en développant elles-mêmes des moyens et des techniques d’autodéfense individuelles et collectives, et en s’opposant à ce qu’une telle activité puisse être accaparée par un groupe spécialisé. »
Michel Bounan développe dans son livre des analyses très intéressantes en rapport avec la plupart des thèmes que nous avons abordés, mais il nous était difficile de les présenter ici sans trop nous éloigner de la démonstration de Kaczynski. (retour au corps du texte).



Bibliographie

Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, Plon, collection Presses Pocket, 2005, ©1932.

Comité invisible, L’insurrection qui vient, La fabrique éditions, 2007.

L’effondrement du système technologique, traduction, édition et préface de Patrick Barriot, Postface de David Skrbina, éditions Xenia, 2008

Georges Orwell, 1984, Gallimard, 1972, ©1949.

Michel Bounan, La folle histoire du monde, éditions Allia, 2006

René Riesel, Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, éditions de l'Encyclopédie des nuisances, 2008.

Théodore Kaczynski, Le manifeste de 1971, L’avenir de la société industrielle – préface de Jean-Marie Apostolidès, éditions Climats, 2009

Tiqqun, Tout a failli, vive le communisme - L’hypothèse cybernétique, La fabrique éditions, 2009. A voir aussi à cette adresse.



Noam Chomsky
Noam Chomsky, Noam Chomsky, 1928- linguiste et philosophe américain. Il y a deux Noam Chomsky, le linguiste et l’intellectuel engagé. En tant que linguiste, Noam Chomsky est le promoteur de la « grammaire générative ». Il est partisan d’un certain innéisme, c'est-à-dire qu’il considère que les facultés langagières humaines s’expliquent par une structure innée, la « grammaire universelle », qui permet aux enfants d’avoir une connaissance spontanée de la grammaire élémentaire propre à toutes les langues humaine. On remarquera que malgré ce présupposé en faveur de l’innée, Chomsky n’est pas du tout un « conservateur » au sens politique du terme et se situe clairement à gauche de l’échiquier politique. En se référant notamment à l’usage que Kropotkine fait du darwinisme, Chomsky a d’ailleurs combattu comme une idée reçue, l’opinion selon laquelle les partisans de l’innée seraient situés « plutôt à droite » et ceux de l’acquis « plutôt à gauche ». Ses propres conceptions innéistes, se concilient avec sa reconnaissance de la capacité des êtres humains à se mobiliser pour obtenir davantage de justice et une plus équitable répartition des richesses.
Les travaux de Chomsky ont eu un très grand impact dans le domaine de la linguistique et des sciences cognitives, en permettant notamment de dépasser les approches strictement « comportementalistes ».
En tant qu’intellectuel, Chomsky s’est surtout fait connaître par ses critiques féroces de la politique étrangère des états Unis, qui se sont notamment exprimées dans son opposition à la guerre du Vietnam, puis aux interventions en Irak ou au Kosovo, et par sa dénonciation des agissements anti-démocratiques en Amérique latine. Il a par ailleurs développé une théorie critique de la manière dont les média de masse manipulent l’opinion publique et « fabriquent son consentement » afin de justifier la position dominante des Etats-Unis et de garantir les intérêts financiers et marchands. Vous trouverez sur ce site deux films illustrant ses opinions : La fabrique du consentement et Chomsky et Cie.
Sympathisant du mouvement anarcho-syndicaliste et membre du syndicat IWW – Industrial Workers of the World – Chomsky se réfère souvent au mouvement anarchiste. Ce positionnement a été controversé, certain voyant en Chomsky un « anarchiste d’état », qui propagerait une fausse conception de l’anarchie. Il est vrai que Chomsky adopte une attitude que d’aucuns jugeront « réformiste » en admettant qu’il est nécessaire, au moins provisoirement, de sauvegarder certaines institutions étatiques pour protéger les populations des prédateurs féroces que sont le firmes multinationales.

29 janvier 2010


A quoi sert un intellectuel ?

Cet article peut également être lu sous la forme d'un pdf de 26 pages...

J’ai voulu cette semaine évoquer les écrits politiques du linguiste et « intellectuel engagé » américain Noam Chomsky. Pourquoi ce choix et pourquoi maintenant ? Parce que cela me permet d’une part, de poursuivre la démarche de retour critique sur les premiers articles d’Esprit68 (dont certains pourraient paraître inspirés par la rhétorique « chomskyenne ») et d’autre part, de poser un peu brutalement la question « à quoi peut servir un intellectuel comme Chomsky ? », ou plus positivement « quel usage peut-on en faire » ?

Depuis les années 2000, les livres politiques de Chomsky, ses articles et ses entretiens ont été abondamment traduits en français. Des films lui ont également été consacrés, par exemple Manufacturing consent (qui lui date de 1992) et Chomsky et Cie (auquel une suite a été donnée en 2009 : Chomsky et le pouvoir).
Cet abondant fond documentaire se caractérise par une grande unité, et souvent même par des redites. On retrouve ainsi des formulations pratiquement identiques dans les divers entretiens écrits accordés à Jean Bricmont et dans les réponses apportées à Olivier Azam et Daniel Mermet pour le film Chomsky et Cie. Cette évidente volonté de maîtrise, concoure à la cohérence et à la clarté du discours mais s’accompagne parfois d’une certaine rigidité ou d’une faible aptitude à l’autocritique (j’y reviendrai à la fin de cet article).

Pour les lecteurs qui ne seraient pas du tout familiarisés avec Noam Chosky, je vais citer pêle-mêle et de manière sûrement très incomplète quelques-uns de ces thèmes de prédilection :

- Critique des média. Dénonciation de leur soumission au pouvoir étatique et économique, de leur traitement partiel ou mensonger de l’information qui aboutit à une « fabrique de l’opinion publique » conforme aux souhaits des puissants.

- Critique de la politique étrangère des USA et de la doctrine du droit d’ingérence qui n’est revendiquée que lorsqu’elle est à l’avantage des puissants.

- Critique du libéralisme économique, réclamé par les détenteurs du capital pour les autres, mais non pour eux-mêmes, puisque les firmes les plus importantes ont abondamment recours au protectionnisme.

- Réflexion sur la nature de l’anarchie et du socialisme. Opposition affichée au socialisme d’État : Chomsky, bien avant la chute du mur de Berlin, explique que les pays du bloc soviétique ont trahi les idéaux socialistes. Plus récemment il va même jusqu’à désigner Lénine et Trotski comme les pires ennemis du socialisme au 20ième siècle.

- Réfutation qu’une quelconque conception de la nature humaine puisse justifier l’ordre actuel. Eloge du militantisme et de l’activisme. Confiance exprimée dans les capacités de la population à s’organiser et à lutter, à dépasser les mensonges des média, à comprendre où se situent ses intérêts. Parallèlement, critique des intellectuels dont les discours mensongers font le jeu des pouvoirs ou qui tentent de s’approprier et de détourner à leur profit l’expression des aspirations populaires.


Dans cet article, je m’intéresserais de façon toute subjective et partielle à quelques-uns de ces thèmes, en rapport avec les problématiques déjà évoqués sur ce site, non pour « résumer » mes lectures de Chomsky (je vous invite plutôt à le lire), mais pour vous présenter l’impression qu’elles m’ont laissées et les réflexions qu’elle m’ont inspirées.

Je m’appuierai plus particulièrement :

- sur deux séries d’entretiens réalisés avec le physicien et essayiste belge Jean Bricmont en 2001 et en 2009 et regroupés dans un ouvrage paru aux éditions de L’Herne sous le titre « Raison contre pouvoir, le pari de Pascal »,

- sur des entretiens plus anciens (années 70, 80 et 90) relatifs à l’anarchie et au socialisme et regroupés sous le titre « De l’espoir en l’avenir »(collectif EDAM, coédition Agone),

- sur d’autres extraits de livres et d’entretiens (De la propagande, Comprendre le pouvoir, divers entretiens accordés au Monde Diplomatique etc…).

En règle général, ces textes m’ont séduit par leur clarté et leur pragmatisme. Chomsky se met à la portée du lecteur, il emploie des termes simples, précisément définis et, lorsqu’une question lui paraît ambiguë, avoue franchement qu’il ne peut pas répondre. Chomsky va généralement droit au but en refusant toute polémique abstraite et inutile (bien qu'il cède parfois à la tentation, comme nous le verrons).
Cette simplicité ne l’empêche pas d’être un grand pourfendeur d’idées reçues et de remettre en cause des propositions paraissant évidentes, mais dissimulant des fondements erronés.
Toutes ces qualités m’ont rendu sa lecture agréable, et pourtant, peu à peu, j’ai été gêné par une attitude parfois intransigeante, qui m’a semblé révélatrice d’une volonté d’avoir raison dans toutes les circonstances où il acceptait de débattre.

J’ai divisé mon article en 5 thèmes :

1) Chomsky pourfendeur d’idées reçues

2) Chomsky dénonçant le caractère trompeur et improductif des oppositions idéologiques

3) Chomsky dénonçant les mensonges du discours dominant sur l’économie, sur le « droit d’ingérence » ou sur les pays du « bloc socialiste »

4) Chomsky et le contre-pouvoir militant

5) Chomsky et l’anarchie

6) Quel usage faire de Noam Chomsky ou « le moins pire des intellectuels »



1) Chomsky pourfendeur d’idées reçues

Pour Chomsky, l’opposition entre les partisans de l’innée, censés se situer à droite de l’échiquier politique et être les gardiens de l’ordre établi, et les partisans de l’acquis, censés être de gauche, et partisans du changement social, est une fausse évidence.
Chomsky lui-même est « innéiste », puisqu’il considère que l’esprit humain est en grande partie structuré de façon innée. Cette caractéristique rend d’ailleurs possible l’emploi d’un langage symbolique et permet de définir une « nature humaine » :

« De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir », 1995 :

Prenez le langage. Il est une des rares facultés distinctives de l’être humain au sujet desquelles nous disposons d’informations. Nous avons de bonnes raisons de croire que toutes les formes de langage humain sont similaires ; un scientifique martien qui observerait les humains pourrait conclure qu’il n’existe qu’une seule langue présentant des variantes mineures.

C’est d’ailleurs à partir de ce constat que je tentais de définir à quoi pouvait bien renvoyer la « communauté humaine » dans mes dossiers sur l’éthique ou la propriété : Cette communauté me semble en effet être la communauté des êtres qui peuvent employer un langage commun, qui peuvent se comprendre.
Mais Chomsky affirme très clairement que la pétition en faveur de l’innée ne permet de tirer aucune conclusion sur la possibilité de changements politiques, entretien avec Jean Bricmont , « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :

Le pessimisme quant aux possibilités de changement politique serait une conséquence de l’hypothèse selon laquelle les rapports sociopolitiques existants sont tellement conformes aux capacités innées humaines qu’on ne peut pas changer ces rapports d’une façon qui soit compatibles avec ces capacités. Si nous partons d’autres suppositions en ce qui concerne la nature humaine innée, ou si nous reconnaissons tout simplement que l’on comprend si peu cette nature qu’on ne peut pas tirer de conclusions fermes à son sujet, alors, il y a une grande place pour l’optimisme concernant le changement politique. En fait, on comprend si peu de chose sur ce problème, que, personnellement, je ne pense pas que la question se pose de façon sérieuse. …
…la position raisonnable est l’optimisme, c’est-à-dire la volonté de changer les choses pour le mieux, dans l’espoir que c’est possible, ce dont nous n’avons aucune raison de douter. Comme je l’ai dit parfois, nous sommes en face d’une sorte de « pari de Pascal » : supposons que rien n’est possible, et le pire arrivera ; supposons que l’on peut améliorer les choses, alors, peut-être, le fera-t-on…

On reconnaîtra ici une charge contre les néo-conservateurs qui voudraient justifier les inégalités économiques par un « darwinisme social » :

…ceux qui défendent les rapports sociopolitiques actuels affirment parfois que ces rapports sont par bien des aspects, en conformité avec la nature humaine… Que veut dire l’expression « les systèmes sociaux existants » ? Au cours de l’histoire de l’humanité presque tout entière, les « systèmes sociaux » furent constitués de petits groupes pratiquant la cueillette et la chasse. Il n’y a pas eu de changements pertinents du point de vue de l’évolution depuis cette époque… En deuxième lieu, on trouve, au cours de l’histoire, différents types de sociétés paysannes. « TINA1 » ne concerne que l’instant le plus récent de l’histoire humaine. En fait, les systèmes du marché capitaliste d’État, dont « TINA » est une déformation curieuse, furent eux-mêmes imposés très récemment, avec beaucoup de force et de violence contre d’importantes résistances. … Cette violence et cette sauvagerie peuvent refléter le fait que ce système est très peu « naturel ». Il se distingue radicalement des structures qui s’étaient développées à travers de longues périodes dans les sociétés traditionnelles, y compris en Europe.
Même sans aller au-delà de ces banalités, que pouvons-nous apprendre de l’histoire sur la conformité des systèmes sociaux à la nature humaine ? Réponse : très peu de choses… Les héros de nos champions du « TINA », – Adam Smith et David Hume, par exemple – considéraient la sympathie comme étant un principe de base de la nature humaine et le fondement des rapports humains décents. … Smith considérait l’égalité comme un desideratum évident. Il maintenait que, dans de conditions de liberté parfaite, les marchés tendraient vers l’égalité parfaite. … Pierre Kropotkine, spécialiste de l’histoire naturelle et anarchiste – a tiré, de ses recherches sur les animaux ainsi que sur la vie et la société humaine, la conclusion que « l’aide mutuelle » était un facteur primordial dans l’évolution, et que celle-ci tendait naturellement vers l’anarchisme communiste. … Bien sûr, Kropotkine n’est pas reconnu comme le fondateur de la sociobiologie et on ne le mentionne guère que pour le rejeter puisque ses spéculations quasi darwiniennes mènent à des conclusions indésirables. Pourtant, malgré les connaissances acquises au cours du siècle dernier, il serait difficile de soutenir que les spéculations actuelles à ce propos sont beaucoup plus solidement fondées que les siennes.

Répondant à l’affirmation selon laquelle les positions « innéistes » sont plus conservatrices, Chomsky affirme :

Revenons à Kropotkine. Il était certainement « innéiste », et pourtant il prônait un changement social radical, en prétendant que l’anarchisme communiste qu’il défendait était conforme à la nature humaine. … les champions les plus influents et respectés des « théories de l’organisme vide » les plus extrêmes – B.F. Skinner, W.V. Quine, et Nelson Goodman – étaient politiquement très à droite, tandis qu’il y a cinquante ans, les plus grands défenseurs de la structure innée, … se situaient très à gauche sur l’échiquier politique. J’en faisais partie, tout comme Eric Lenneberg – et tous deux étions très influencés par l’œuvre de Konrad Lorenz, qui avait été un sympathisant nazi. Quelle conclusion peut-on donc tirer de ces observations en ce qui concerne le rapport entre l’innéisme et les attitudes politiques ?

Dans cet entretien, Chomsky poursuit en montrant que l’on ne peut tirer aucune conclusion sur la propension de l’être humain à accepter ou refuser les explications rationnelles, à accepter ou refuser l’autorité, à être ou non égoïstes. Sa position me paraît plutôt sympathique, de la part d’un scientifique, puisqu’elle vise à relativiser tout ce que l’on peut dire a priori sur la nature humaine et l’organisation sociale.


2) Chomsky dénonçant le caractère trompeur et improductif des oppositions idéologiques

Au-delà de cette remise en cause des idées reçues, Chomsky dénonce finalement tous les discours idéologiques qui conduisent à coller des étiquettes sur les actions avant même de s’interroger sur leurs incidences concrètes, qui rendent « compliqué » ce qui est simple et qui conduisent à forger de fausses interprétations, dont les média s’emparent tout naturellement.

Par exemple, entretien avec Jean Bricmont , « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :

Les « mots polysyllabiques » que je n’aime pas sont ceux qui sont conçus, pour autant que je puisse le voir, afin de rendre obscur ce que l’on peut dire de façon simple, en créant une impression de fausse profondeur.

Entretien avec Jean Bricmont , « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :

Les actions ne sont pas bonnes ou mauvaises selon que les médias les décrivent ou non comme étant « anarchistes ». Nous ne devrions pas nous intéresser aux étiquettes, ni déterminer ce qui est bien et ce qui est mal en fonction des pratiques des médias. Cela s’applique aussi bien aux médias du capitalisme d’État qu’à ceux de sociétés fascistes, staliniennes, théocratiques ou autres.

Et, répondant à la question de Jean Brichmont qui demandait si les médias n’ignoreraient pas tout simplement les manifestations alter mondialistes sans les actions du « Black bloc » :

On n’entreprend pas des actions pour attirer l’attention des médias. … Quant aux médias, il vaudrait mieux les laisser passer sous silence ces manifestations plutôt que d’adopter des tactiques qui leur offrent l’occasion de les diffamer ou de passer sous silence leurs objectifs réels. … le but de ces manifestations n’est pas de s’assurer l’attention des médias. Ces manifestations font partie d’un processus continu d’éducation, d’organisation, de résistance et de construction d’alternatives.

Au-delà des récupérations, des fausses interprétations, des surinterprétations, qu’il dénonce, Chomsky me semble adopter un discours d’une modestie plutôt sympathique conduisant à relativiser toute théorie qui voudrait donner un sens univoque aux actions humaines, par exemple, dans l’entretien avec Jean Bricmont « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :

Je ne vois pas l’utilité de faire de grandes déclarations sur le cours de l’histoire. Une perspective modeste nous fournit des lignes de conduite suffisantes pour déterminer nos actions.

Ou encore, dans « Les victoires de l’activisme », 1998, en réponse à une question sur la théorie de Marx :

Je pense que les théories sont fantastiques. Je travaille dessus tout le temps. Mais il ne faut pas abuser du mot « théorie ». On a une théorie sitôt qu’on dispose de quelques principes hétérodoxes à partir desquels tirer des conclusions expliquant de façon surprenante certains des phénomènes méritant d’être étudiés… Cela se pratique dans les sciences exactes… Même dans les sciences, sitôt que vous touchez à des questions un peu complexes, la compréhension théorique décline brutalement.
Lorsqu’on aborde l’humain, je n’en vois pas une seule qui mérite le terme de « théorie ». Marx mérite sans doute qu’on l’étudie. C’était un théoricien du capitalisme. Il n’y a rien de répréhensible dans les idéalisations abstraites. … Il a cherché ce qui pouvait se produire dans ce genre de système. Mais on doit se demander quelle relation cela avait avec le monde réel de telle ou telle époque. Il n’avait pratiquement rien à dire du socialisme, quelques phrases éparses de-ci, de-là. Il n’avait aucune théorie de la révolution ou du changement social. Mais l’on étudie ce qu’il a apporté à cet important domaine et il faut le reconnaître. Si vous voulez baptiser cela « théorie », libre à vous.
Une grande partie de ce qu’on appelle « théories » dans les sciences sociales – les théories littéraires et autres – constitue en réalité un obscurcissement. … Si vous prétendez avoir une théorie déduisant des conséquences inattendues de principes qui ne soient pas dérisoires, montrez-la-moi.


3) Chomsky dénonçant les mensonges du discours dominant sur l’économie, sur le « droit d’ingérence » ou sur les pays du « bloc socialiste »

Cette position très prudente sur la valeur des théories, lui permet de critiquer d’autant plus facilement l’idéologie économique en revenant encore et toujours au concret, par exemple dans « De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir », 1995 :

Ce qu’on appelle « capitalisme » n’est essentiellement qu’un système mercantile de grandes corporations qui exercent un contrôle démesuré sur l’économie, sur les systèmes politiques et sur la vie sociale et culturelle, de concert avec les États puissants, qui eux interviennent de façon massive sur l’économie nationale et les affaires internationales. Malgré tout ce qu’on pourrait penser, c’est malheureusement le cas des Etats-Unis. De nos jours, comme par le passé, les riches et les privilégiés veulent se soustraire aux rigueurs du marché alors qu’ils n’éprouvent aucune réticence à les imposer à la population. Les dirigeants de l’administration Reagan, pour ne citer que quelques exemples de ce phénomène, se délectaient des discours sur le libre marché alors qu’ils se vantaient auprès des milieux d’affaires de faire partie du plus protectionniste des gouvernements américains de l’après-guerre. En fait, ce gouvernement fut plus protectionniste que tous les autres gouvernements d’après-guerre réunis.

Ou dans l’entretien de 2001, « Sur la nature humaine, le changement et la science » :

Nous devrions pourtant reconnaître que cette notion, « les idées du marché libre pur », contient, au départ, une grande part de mythe. Les marchés, peu importe leur forme, sont institués, souvent par la force ; le fait qu’ils soient des reliquats de l’histoire leur impose de sérieuses distorsions. Les riches et les puissants ne les ont jamais tolérés pour eux-mêmes, bien qu’ils se plaisent à les imposer à leurs sujets. Même au moment classique du « laisser-faire » moderne – l’expérimentation de la Grande-Bretagne dans les dernières décennies du XIXe siècle, qui n’a pas duré longtemps –, le puissant État britannique s’est livré à des ingérences massives dans le fonctionnement du marché libre, en créant par exemple le plus grand empire narcotrafiquant de l’histoire, sur lequel reposait de façon décisive tout le système impérial ; il a utilisé à cet effet les marchés contrôlés de l’Inde et de l’Afrique de l’Est pour ses exportations, etc.

Ou encore dans l’entretien avec Jean Bricmont « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal » en 2009 :

Mais il ne faut pas oublier que les riches et les puissants n’ont jamais été assez niais pour faire confiance au « capitalisme du marché libre » qu’ils prêchent aux pauvres et aux vulnérables.

Chomsky montre ainsi que les puissants jugent toujours les problèmes du monde à leur aune et agissent en conséquence. Entretien avec Jean Bricmont « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :

Au Bangladesh, le journal New Nation écrit : « Que l’on ait déjà déboursé des milliers de milliards de dollars pour rafistoler les principales institutions financières du monde est très significatif, tandis que seul un milliard de dollars a été déboursé pour faire face à la crise alimentaire, sur la somme relativement modeste de 12,3 milliards promise à Rome au mois de juin 2008...»

Ce constat d’une définition des priorités et d’une construction des jugements en fonction du point de vue occidental dominant (pour faire simple) permet à Chomsky de dénoncer les diverses falsifications du principe d’ingérence humanitaire ou, comme il l’appelle, de la « responsabilité à protéger ». Entretien avec Jean Bricmont, « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :

Pour ceux qui soutiennent la position défendue – appelée désormais la responsabilité de protéger – il y a quelques cas qui sont réellement convaincants. Mais ceux-ci sont soigneusement passés sous silence. Les deux cas les plus frappants sont l’invasion indienne de l’est du Pakistan (qui est aujourd’hui le Bangladesh), qui mit fin à des crimes horribles, et l’invasion vietnamienne du Cambodge qui expulsa les Khmers rouges alors que leurs crimes se multipliaient sans relâche. Or ces deux exemple crédibles n’entrent pas dans le modèle occidental de la responsabilité de protéger, pour une bonne raison : Washington était opposé aux deux.

Et ici encore, dans un registre plus cinglant :

Il est vrai que les Kosovars ont accueilli à bras ouverts le fait d’être libérés des Serbes. Ceux qui en font état devraient donc aussi appeler l’OTAN à bombarder Israël : des millions de Palestiniens (ainsi que beaucoup d’autres) accueilleraient, sans nul doute, avec une grande joie leur libération de l’autorité israélienne soutenue par les Etats-Unis. Et, tant qu’on y est, ils devraient aussi soutenir l’appel d’Al-Qaeda à lancer des attaques terroristes contre les Etats-Unis, pour mettre fin à leurs ravages dans le monde, un résultat qui serait applaudi par des milliards de personnes.

Le discours tout aussi mensonger sur la réalité du socialisme en union soviétique, et satisfaisant en réalité les deux blocs ennemis, était pareillement dénoncé par Chomsky dès les années 80. Par exemple dans « Union soviétique & socialisme » en 1981 :

Une de ces doctrines veut que la société créée par Lénine et Trotski, puis façonnée par la suite par Staline et ses successeurs, ait un lien significatifs ou historique avec le concept de socialisme. En fait, si ce lien existe, il s’agit d’un rapport de contradiction.

Depuis ses origines, l’État soviétique tente de mettre l’énergie de sa population et des opprimés d’ailleurs au service de ceux qui, en 1917, ont profité de la ferveur populaire en Russie afin de s’emparer du pouvoir étatique. Une des principales armes idéologiques employées à cette fin consiste en la prétention que les dirigeants d’État mènent leur société et le reste du monde vers l’idéal socialiste ; comme devrait l’avoir compris tout socialiste – et peut-être même tout bon marxiste –, c’est là chose impossible, et l’histoire, depuis le début du régime bolchevique, a démontré que c’est aussi un énorme mensonge.

Quant au second système mondial de propagande majeur, le fait que le socialisme soit associé à l’Union soviétique et à ses dirigeants sert d’arme idéologique puissante destinée à renforcer la conformité et l’obéissance de la population aux institutions des états capitalistes. Cette arme sert aussi à assurer que les gens continuent de voir la nécessité de se louer aux propriétaires et aux directeurs de ces institutions comme s’il s’agissait pratiquement d’une loi de la nature, la seule qui permette d’échapper au donjon « socialiste ».
La puissance soviétique tient donc à se donner l’image d’un État socialiste pour protéger son droit de brandir la matraque, alors que les idéologues occidentaux tiennent les mêmes propos afin de se prémunir contre la menace d’une société plus libre et plus juste. Jusqu’ici, cette attaque conjointe contre le socialisme s’est révélée très efficace et, à notre époque, elle continue de le saper.
Les idéologues des États capitalistes, au service du pouvoir et des privilèges existants, font aussi usage d’un autre stratagème très efficace : en dénonçant systématiquement des prétendus États « socialistes », ils déforment la vérité, et ont même souvent recours à de purs mensonges… Rien n’est plus facile que de dénoncer l’ennemi officiel et de lui attribuer tous les crimes… Il existe pourtant des critiques du monde occidental. Ceux-ci tentent d’en dénoncer les supercheries visant à préserver la violence, les atrocités et les répressions criminelles qui y règnent. Mais ces dénonciations sont systématiquement perçues comme étant l’apologie de l’empire du mal » et de ses larbins. Ainsi, « le droit fondamental à mentir au nom de l’État » est préservé, et toute critique de la violence et des atrocités de l’État est dénigrée.

Entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :

Bien sûr, le mot « socialisme » n’est la propriété de personne. On peut choisir d’utiliser ce terme pour désigner un système de gestion centralisée par des autorités dictatoriales, commandant une « armée ouvrière » qui suit les ordres avec une discipline stricte (dans la terminologie de Lénine). Dans ce sens du mot, on a effectivement essayé de construire le socialisme, et heureusement, il s’est effondré.

Chomsky en profite pour fustiger à cet égard l’attitude des intellectuels occidentaux :

Il convient aussi de remarquer l’attrait qu’exerce la doctrine léniniste sur l’intelligentsia moderne en période conflit et de bouleversement. Cette doctrine octroie aux « intellectuels radicaux » le droit de s’emparer du pouvoir et d’imposer les principes drastiques de la « bureaucratie rouge », la « nouvelle classe » - comme l’appelait Bakounine il y a plus d’un siècle dans son analyse prophétique.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que les intellectuels trouvent si facile la transition du « communisme révolutionnaire » à la « célébration de l’Occident », reproduisant un scénario qui est passé, au cours du XIXe siècle, de la tragédie au burlesque. Au fond, le seul changement survenu est l’idée qu’ils se font du lieu du pouvoir.

Chomsky explique en tout cas en quoi, selon lui, le léninisme se distingue de sa conception du socialisme, le socialisme auquel il fait allusion étant un socialisme libertaire :

Pour les léninistes, la population doit être soumise à une discipline sévère, alors que la lutte des socialistes vise plutôt à atteindre un ordre social « qui rendra la discipline superflue », les travailleurs « travaillant de leur plein gré » (Marx). De plus, les objectifs du socialisme libertaire ne se limitent pas au contrôle démocratique de la production par les producteurs, mais comprennent aussi l’abolition de toute forme de domination et de hiérarchie dans tous les aspects de la vie sociale et personnelle.

Bien qu’elle prenne ses racines dans les théories de Marx, l’intelligentsia léniniste a toujours été profondément hostile au socialisme. Notre incapacité à comprendre ce lien et à reconnaître le malentendu que représente le modèle léniniste s’est révélé dévastatrice pour les luttes menées en vue de la création d’une société plus décente et plus vivable, en Occident comme ailleurs. Il nous faut chercher le moyen de sauver l’idéal socialiste des ennemis qu’il trouve à la fois dans chacune des grandes concentrations de pouvoir, de même qu’en ceux qui chercheront toujours à être les prêtres d’État et les gestionnaires sociaux, détruisant ainsi la liberté au nom de la libération.

Enfin, sur les conclusions à tirer de l’effondrement du bloc soviétique, Chomsky note dans « De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir » en 1995

A mon avis, la guerre froide était d’abord et avant tout une manifestation particulière du « conflit Nord-Sud », pour utiliser l’euphémisme courant qui nous sert à désigner la conquête d’une grande partie du monde par l’Europe. A l’origine, l’Europe de l’Est, c’était le « tiers-monde » et la guerre froide, dès 1917, ressemblait considérablement aux efforts d’émancipation mise en œuvre dans les autres régions du tiers-monde…

Le second motif d’inquiétude relève de la question de la dissuasion et du non-alignement. Malgré toute l’absurdité de l’empire soviétique, son existence a rendu possible la création d’un certain espace pour le non-alignement, et a permis d’aider, pour des raisons bien cyniques, certaines victimes de l’agression occidentale. A présent, cette possibilité n’existe plus et c’est le Sud qui en subit les conséquences.
Troisièmement, vient la question de ce phénomène que la presse des affaires appelle « les travailleurs nantis de l’Occident » et leur « vie de luxe ». Depuis qu’une bonne partie de l’Europe de l’Est a battu en retraite, les propriétaires et les gestionnaires de compagnies disposent de nouvelles armes très puissantes contre les travailleurs et les pauvres de chez nous. Non seulement General Motors et Volkswagen peuvent transférer leur production au Mexique et au Brésil –ou, à tout le moins menacer de le faire, ce qui équivaut souvent à la même chose), mais elles peuvent désormais également aller en Pologne et en Hongrie, où il est possible de trouver des travailleurs qualifiés et formés pour une fraction seulement de leur valeur en Occident.

On peut apprendre beaucoup de choses sur la guerre froide (ou sur tout autre conflit) en identifiant ceux qui se réjouissent et ceux qui se plaignent, une fois le conflit terminé. Dans ce cas-ci, les vainqueurs sont les membres de l’élite occidentale et de l’ex-nomenklatura, devenus plus riches que dans leurs rêves les plus fous. Alors que du côté des perdants, on retrouve la majeure partie de la population de l’Est, les pauvres et les travailleurs de l’Ouest et les membres des secteurs populaires des pays du Sud qui cherchaient la voie de l’indépendance2.


4) Chomsky et le contre-pouvoir militant

Sur les possibilités de changements sociaux, Chomsky indique dans son entretien avec Jean Bricmont, « Raison contre pourvoir, le pari de Pascal », 2009 :

L’optimisme de la volonté suggère qu’un changement substantiel est possible dans les institutions destructrices qui dominent le système économique et politique, ouvrant peut-être la voie à une économie soutenable, accompagnée d’une mondialisation en faveur de la population et non des investisseurs, ainsi qu’à une utilisation des contributions de « l’âge techno-scientifique » pour ces mêmes intérêts.

A la question : « …existe-t-il une base sociale qui supporterait de telles transformations ? Qui sont les acteurs majeurs du changement social actuel ? », il répond :

Les acteurs majeurs sont des organisations populaires : le mouvement des sans-terre au Brésil, la Via Campesina et sa base paysanne mondiale, les organisations indigènes de Bolivie ou d’ailleurs en Amérique latine etc. Autre exemple : la communauté ouvrière de Youngstown en Ohio, qui a essayé de reprendre les usines de cette ville sidérurgique après que l’US Steel Corporation a décidé de les fermer…

Mais Chomsky fait reposer ces actions sur une « prise de conscience », longuement préparée. Il évoque à ce propos l’exemple espagnol dans « Réflexions sur l’anarchisme » en 1970 :

Les réalisations de la révolution populaire, en Espagne en particulier, étaient fondées sur un patient travail d’organisation et d’éducation de plusieurs années et sur une longue tradition de dévouement et de militantisme.

Et dans « Comprendre le pouvoir », en 2005/2006 :

De toute évidence, on ne peut rien faire sans prise de conscience. … Mais la véritable prise de conscience vient de l’expérience et de la confrontation au monde. Vous ne prenez pas d’abord conscience et agissez ensuite, vous prenez conscience en agissant … On parvient ainsi à une lucidité à laquelle jamais on ne parviendrait en assistant à une conférence. Il y a donc une interaction entre prise de conscience et action.

…Nous n’allons pas développer ce type d’intégration via les institutions traditionnelles - ce serait insensé. Vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’une institution vous dise : “ Aidez-moi à m’autodétruire ”. Ce n’est pas comme cela que les institutions fonctionnent. Et si quiconque à l’intérieur de l’institution essayait de faire ça, il n’y resterait pas longtemps. Cela ne signifie pas que vous ne pouvez rien faire si, par exemple, vous travaillez dans un média de masse. Ceux qui défendent les mouvements populaires de l’intérieur peuvent avoir un certain effet.

Mais au bout du compte, seuls de petits changements peuvent se produire à l’intérieur des grosses institutions parce qu’elles ont leurs propres obligations vis-à-vis du pouvoir privé. Dans le cas des médias, ceux-ci ont une obligation d’endoctrinement dans l’intérêt du pouvoir, et cela leur impose des limites très strictes quant à leur marge de manoeuvre.
Nous devons donc créer des alternatives, et ces alternatives doivent intégrer cette masse de préoccupations et d’intérêts différents dans un mouvement. Pas nécessairement dans un seul dont quelqu’un pourrait faire tomber la tête, mais dans une série de mouvements reliés entre eux. C’est-à-dire de multiples associations de gens aux préoccupations similaires, qui gardent en tête que les gens d’à côté ont des intérêts liés aux leurs, et qui peuvent se joindre à eux pour oeuvrer au changement. Peut-être qu’alors, on pourra finalement créer des médias alternatifs sérieux. Je ne veux pas dire que les médias alternatifs qui existent ne sont pas « sérieux ». Je veux dire sérieux en terme d’importance, pour qu’ils puissent, de manière régulière, présenter aux gens une vision du monde différente de celle que donne le système d’endoctrinement basé sur le contrôle privé des ressources.


5) Chomsky et l’anarchie

L’adhésion revendiquée de Chomsky à l’anarchisme peut paraître étonnante, surtout lorsque l’on a en tête sa critique des mots « mots polysyllabiques » et des étiquettes idéologiques. En fait, au-delà de l’ « étiquette », Chomsky semble vouloir se rattacher à une certaine tradition de militants et de « théoriciens » (il faut bien les nommer ainsi, malgré tout le mal que Chomsky dit des théories) anarchistes.
Le problème est que Chomsky donne un contenu assez précis à son « anarchisme » et que celui-ci parait souvent en contradiction avec les idées que l’on considère généralement comme relevant de la tradition anarchiste.
Mais au-delà même du caractère peu orthodoxe de son « anarchisme », sa conception de la société libertaire « idéale » me parait plutôt critiquable et ce, quelque soit l’étiquette idéologique que l’on voudra lui coller.

Il me semble en tout cas que Chomsky définit l’anarchisme de deux manières : d’une façon abstraite tout d’abord, afin d’en préciser les buts généraux, et d’une façon concrète ensuite, pour indiquer la manière donc il doit être pratiqué.

Sur sa définition « abstraite », on lit par exemple dans « De l’anarchisme, du marxisme & de l’espoir en l’avenir » en 1995 :

… Je pense qu’il est bien naturel de rechercher et d’identifier les structures d’autorité, de hiérarchie et de domination dans tous les aspects de la vie, et de les remettre en question ; à moins qu’elles puissent être justifiées, elles sont illégitimes et devraient être démantelées, de façon à faire place à une plus grande liberté humaine. Je parle ici du pouvoir politique, du droit de propriété et du patronat, des relations entre hommes et femmes, entre parents et enfants, de notre contrôle sur le sort des générations futures (qui est à mon avis le fondement moral du mouvement environnemental), et de bien d ‘autres choses encore.

Ce que j’ai toujours considéré comme étant l’essence de l’anarchisme, c’est précisément cette conviction que le fardeau de la preuve doit être imposé à toute forme d’autorité, qui doit être démantelée si cette preuve de légitimité ne peut pas être faite.

Voilà qui me semble assez compatible avec l’idée que je me fais moi-même de l’anarchie. Mais on remarquera qu’un peu plus tard, en 2001, Chomsky livre une autre conception, similaire mais affaiblie. Ainsi dans son entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science » :

L’anarchisme, du moins tel que je le comprends …, est une tendance de la pensée et de l’action humaines qui cherche à identifier les structures d’autorité et de domination, et à les appeler à se justifier, et dès qu’elles s’en montrent incapables (ce qui arrive fréquemment), à travailler à les surmonter.

On remarquera qu’il ne s’agit plus de démanteler les structures d’autorité, mais de les surmonter ou peut-être tout simplement de « les appeler à se justifier », sans forcément les remettre en cause.

Bien, mais quelque soit la conception que l’on se fait de cette contestation abstraite de l’autorité, comment la met-on en œuvre concrètement ? Chomsky tente d’y répondre. Nous avons vu plus haut qu’il s’opposait au Léninisme au nom du socialisme libertaire dont les objectifs « ne se limitent pas au contrôle démocratique de la production par les producteurs, mais comprennent aussi l’abolition de toute forme de domination et de hiérarchie dans tous les aspects de la vie sociale et personnelle. »

Chomsky va donc caractériser plus précisément ce socialisme libertaire, en précisant son principe général : entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :

Le socialisme tel que je le comprends implique, au minimum, le contrôle démocratique de la production et des autres domaines de la vie. Si l’on accepte ce point de vue, alors le socialisme n’a pas été entrepris en Europe de l’Est, pas plus que sous le national-socialisme.

en se référant à l’exemple du Kibboutz, Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme, 1976 :

Je pense que l’exemple le plus significatif est sans doute celui des kibboutzim israéliens, qui pendant longtemps étaient réellement fondés sur des principes anarchistes : l’autogestion, le contrôle ouvrier direct, l’intégration de l’agriculture, de l’industrie et des services ainsi que la participation individuelle à l’autogestion.

Je crois pourtant qu’en tant qu’institutions socialistes libertaires fonctionnelles les kibboutzim présentent un modèle intéressant qui est encore plus pertinent pour les sociétés industrielles avancés que bien s’autres modèles ayant existé par le passé.

, et en expliquant sur quelles bases il pourrait être généralisé. Pour ce faire il fait appel à des auteurs anarchistes, comme Abad de Santillan ou Rudolf Rocker, mais aussi, et un peu paradoxalement, à des « marxistes de gauche ».

Ainsi, Citant l’historien anarchiste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) dans Réflexions sur l’anarchisme, 1970 :

Rocker prend pour acquis que « l’émancipation véritable, finale et complète des travailleurs n’est possible qu’à une condition : l’appropriation du capital, (c'est-à-dire des matières premières et de tous les instruments de travail, y compris la terre) par l’ensemble du prolétariat »…. « A la place du gouvernement, nous allons faire place à l’organisation industrielle. … Les anarcho-syndicalistes sont convaincus qu’un ordre économique socialiste ne peut être créé par les décrets et des statuts gouvernementaux, mais seulement par la collaboration solidaire du cerveau et des bras des travailleurs dans chaque branche de la production. »

(c’est moi qui souligne)

Chomsky poursuit en évoquant le marxiste hollandais Anton Pannekoek :


Donc, l’anarchisme logique sera socialiste, mais d’une façon particulière. Il ne s’opposera pas seulement au travail aliéné et spécialisé, il ne cherchera pas uniquement l’approbation du capital par l’ensemble des travailleurs, mais il insistera aussi pour que cette appropriation soit directe, et non pas exercée par une force élitiste agissant au nom du prolétariat. Bref, il sera contre « l’organisation de la production par le gouvernement. Car en ce cas il s’agit d’un socialisme d’État… »

Et en citant le marxiste britannique William Paul (1884-1958) :

Le socialisme sera fondamentalement un système industriel ; ses constituants auront un caractère industriel. Ainsi, ceux qui auront des activités sociales et industrielles dans la société seront directement représentés dans les conseils locaux et centraux de l’administration sociale.

(c’est moi qui souligne)

Certes, Chomsky ne veut pas d’un « socialiste d’État », mais à travers les citations qu’il nous propose, il ne semble pas vouloir remettre en cause son caractère « industriel » ni même son organisation en branche (voir la citation de Rocker).
Bizarrement Chomsky n’envisage pas que « le contrôle démocratique de la production » puisse aboutir à remettre en cause l’organisation en branches industrielles héritée du vieux monde.

Et lorsqu’il affirme, toujours dans ces Réflexions sur l’anarchisme,

Ainsi l’État capitaliste, politique ou géographique, sera remplacé par le comité administratif industriel du socialisme. La transition d’un système social à l’autre marquera la révolution sociale. … la république socialiste sera le gouvernement de l’industrie gérée pour le bien de la communauté entière.

on pourrait ironiquement feindre de croire que Chomsky veut confier « Tout le pouvoir au conseil économique et social ! ».
Ce « comité administratif industriel du socialisme », ce « gouvernement de l’industrie » parait bien peu conforme à l’idéal libertaire. Ne s’agit-il pas d’une « administration », d’un « centre de pouvoir » au main d’une « bureaucratie » ? Chomsky pense peut-être échapper à ce travers par l’implication directe des travailleurs, « Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme », 1976 :

Pour commencer, prenons d’abord les deux formes d’organisation et de contrôle en milieu de travail et dans la communauté : on peut imaginer un réseau de conseil de travailleurs et, à un niveau plus élevé, des représentants d’usines ou de secteurs industriels ou corporatifs, et des assemblées générales de conseils de travailleurs qui pourraient être régionales, nationales ou internationales. D’un autre point de vue, on peut penser à un système de gouvernance qui impliquerait des assemblées locales qui seraient également fédérées au niveau régional, qui s’occuperaient de questions régionales touchant à la fois les métiers d’art, les industries, les échanges, etc. ; et de même au niveau national – ou à un niveau plus vaste – par l’intermédiaire de fédérations, etc.

Mais n’avons-nous pas là une forme raffinée de corporatisme ? Chomsky ne veut pas en tout cas renoncer au caractère « industriel » de son socialisme, ainsi dans Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme, 1976

Autrement dit, l’anarchisme doit-il nécessairement relever d’un contexte social préindustriel ou est-il simplement la façon rationnelle d’organiser une société industrielle extrêmement avancée ? Je partage cette dernière opinion, et je pense que l’industrialisation et le progrès technologique entraînent des possibilités d’autogestion à grande échelle, qui étaient encore totalement inexistantes à l’époque précédente.

On croit deviner ses raisons : la technologie « libère » l’homme de travaux pénibles et envahissants et lui donne « des possibilités d’autogestion à grande échelle, qui étaient encore totalement inexistantes à l’époque précédente ». Mais Chomsky n’évoque pas les contraintes qu’elle impose en retour : une plus grande division du travail et donc une diminution de son intérêt, le pouvoir d’une caste d’experts qu’elle peut contribuer à ériger etc....

Mais même si l’on écarte le caractère plus ou moins industriel ou technologique de son socialisme, Chomsky ne songe pas à des communautés ou des territoires développant une large autonomie (ou bien il ne semble l'envisager qu'à un niveau « national »). Il n’envisage pas de « communes autonomes », il ignore les « bolos », mais se réfère à une structure centralisée fédérant des activités productives bien séparées.

Chomsky ne remet pas même en cause les communautés nationales, puisqu’il semble considérer la nation comme un niveau pertinent de prise de décision, Théorie & pratique de l’anarcho-Syndicalisme, 1976 :

… Il me semble que les structures anarchistes – ou, dans ce cas, les structures de la gauche marxistes –, fondées sur le système de conseils de travailleurs et de fédérations, offrent justement un ensemble de niveaux de prise de décision qui permet de décider nationalement. Les sociétés socialistes étatiques comportent de même un niveau de prise de décision, disons national, auquel les plans peuvent être appliqués. …

Plus inquiétant encore, ce rôle de planification qu’il voudrait voir confier à des agents spécialisés chargés d’informer les conseils ouvriers :

Aux yeux des anarchistes et des marxistes de gauche (ou comme pour les conseils de travailleurs ou les conseils communistes qui étaient marxistes), ces décisions sont prise par la classe ouvrière informée et au moyen de leurs représentants directs, qui vivent et travaillent parmi eux. Dans le système socialiste étatique, le plan national est élaboré par la bureaucratie nationale qui accumule toutes les informations pertinentes, prend des décisions et les offre à la population. Et parfois, certaines années, la bureaucratie s’adresse à la population en disant : « Vous pouvez désignez celui-ci ou moi-même, mais nous faisons tous deux partie de cette bureaucratie distante. »

Il est certain que dans toute société industrielle complexe, il devrait y avoir un groupe de techniciens dont la tâche serait de faire des plans, d’exposer aux gens qui doivent prendre les décisions que si la décision va dans tel sens nous aurons probablement telle conséquence – puisque c’est ce que le modèle de programmation indique –, et ainsi de suite. Mais l’important est que ces systèmes de planification soient des industries en soi, qui aient leurs conseils de travailleurs et qui soient partie intégrante du système global. La différence est que ces systèmes de planification ne prendront pas de décision. Ils produisent des plans, tout comme un constructeur automobile fait des voitures. Les plans sont alors mis à la disposition des conseils de travailleurs et des assemblées de conseils, tout comme les voitures sont mises à la disposition des usagers. Bien sûr, cela suppose une classe de travailleurs informée et instruite. Mais c’est précisément ce que nous pouvons réaliser dans les sociétés industrielles avancées.

On reproche parfois à Chomsky d’être un anarchiste d’état… Il semble être plus précisément un anarchiste de « branche industrielle », un « anarcho-corporatiste » adepte de la planification centralisée !

Enfin, sur les moyens d’atteindre le socialisme libertaire, il faut revenir sur le « réformisme » de Chomsky. Cet aspect a notamment été critiqué par Claude Guillon, l’un de ceux qui reprochent à Chomsky d’être « anarchiste d’État ».

Citant un extrait du texte « Responsabilité des intellectuels » de 1998 :

L’idéal anarchiste, quelle qu’en soit la forme, a toujours tendu, par définition, vers un démantèlement du pouvoir étatique. Je partage cet idéal. Pourtant, il entre souvent en conflit direct avec mes objectifs immédiats, qui sont de défendre, voire de renforcer certains aspects de l’autorité de l’État [...]. Aujourd’hui, dans le cadre de nos sociétés, j’estime que la stratégie des anarchistes sincères doit être de défendre certaines institutions de l’État contre les assauts qu’elles subissent, tout en s’efforçant de les contraindre à s’ouvrir à une participation populaire plus large et plus effective. Cette démarche n’est pas minée de l’intérieur par une contradiction apparente entre stratégie et idéal ; elle procède tout naturellement d’une hiérarchisation pratique des idéaux et d’une évaluation, tout aussi pratique, des moyens d’action.

Claude Guillon montre que Chomsky présente comme un objectif, ce qui ne devrait être que la conséquence passagère de la lutte contre la privatisation croissante des « services », créant ainsi un faux conflit et une inutile hiérarchisation entre des idéaux présentés comme opposés.

Il est vrai que la position de Chomsky sur le réformisme est plutôt ambiguë. Ainsi dans l’entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science » de 2001 :

Si « réformiste » signifie se soucier des conditions de vie des gens qui souffrent, et travailler pour les améliorer, alors, toute personne avec qui il vaut la peine de parler est « réformiste ». Pour être concret, les « réformistes », dans ce sens, militent pour des mesures qui visent à améliorer la sécurité sur les lieux de travail, à s’assurer qu’il y ait de la nourriture, des soins de santé et de l’eau potable pour tout le monde, etc.

Je passerais sur la très critiquable manœuvre rhétorique consistant à donner une définition qui oblige à adhérer au réformisme, si du moins on veut se ranger du côté des personnes « avec qui il vaut la peine de parler ». Claude Guillon dénonce d'ailleurs ce genre de procédé dans son article.

On pourrait nuancer en remarquant que Chomsky répond – peut-être de manière agacée – à la question « Vous êtes parfois accusé par d’autres anarchistes d’être réformiste. Quelle est votre réponse ? ». Mais il semble bien poser une pétition de principe lorsqu’il affirme : « …les réformistes… militent pour des mesures » (C’est moi qui souligne).

Cela semble signifier qu’il y a une instance (l’état ?) qui doit appliquer des « mesures » préalablement revendiquées. Et effectivement, telle est bien l’attitude réformiste, mais elle n’est pas la seule attitude possible, si l’on se soucie « des conditions de vie des gens qui souffrent ». Car on peut améliorer ces conditions sans « réclamer des mesures », mais par des actions concrètes, par des productions autonomes, par un refus des circuits marchands. Il est vrai que ces actions ne peuvent aboutir ou avoir un effet véritable, que si l’on dispose des conditions matérielles d’émancipation. Mais là encore, ces n’est pas nécessairement par des « mesures » que l’on peut y parvenir, ainsi que Chomsky semble lui-même le reconnaître comme nous l’avons vu dans l’extrait de « Comprendre le pouvoir » : « Vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’une institution vous dise : “ Aidez-moi à m’autodétruire ”. Ce n’est pas comme cela que les institutions fonctionnent. »

Lorsque Chomsky affirme :

La révolution est un moyen, pas un but. Si nous nous engageons en faveur d’objectifs donnés, quels qu’ils soient, nous chercherons à les réaliser pacifiquement, par la persuasion et le consensus si possible – du moins, si nous ne sommes pas fous et si nous avons un minimum de sens moral. Cela est vrai, notre but fût-il révolutionnaire ou pas. Il n’existe pas de formule générale pour savoir si – ou quand – d’autres moyens seraient nécessaires et appropriés. Même le révolutionnaire le plus ardent est d’accord avec cela – à supposer qu’il ne soit pas fou et qu’il possède un minimum de sens moral.

il nuance son propos, puisqu’il admet au moins que la révolution est un moyen, à n’employer – peut-être – qu’en cas d’échec du réformisme. Chomsky semble prétendre qu’on ne peut pas savoir quand la révolution se justifie. Il demeure cependant plutôt ambigu en la circonstance, notamment parce que, contrairement à son habitude, il n’a pas défini sérieusement ce qu’il entendant par « réformisme » et par « révolution ».

Lorsqu’il répond à la question de Jean Bricmont « Par contre, le réformisme n’est-il pas toujours récupéré par le système ? » :

Si par « récupération » on entend que demeurent certains aspects d’un ordre injuste, malgré les progrès humain, cela est sans doute vrai ? Mais personne ne pense sérieusement atteindre l’utopie d’un seul coup – ou même l’atteindre un jour. Le progrès dans les affaires humaines est un peu comme l’alpinisme.

il dévoile sa conception du « progrès humain » qui n’est pas sans rappeler l’idéal scientiste. Enfin, lorsqu’il avance :

Mais supposons qu’un jour, nous découvrions des preuves convaincantes montrant qu’il faille maintenir une certaine forme de gouvernement pour que la société puisse survivre. Dans ce cas-là, aucune personne sensée n’irait rejeter cette conclusion pour le plaisir de se dire « anarchiste ». Ce serait là une forme d’égocentrisme obsessionnel frôlant la démence. Il n’est pas très utile d’agiter des drapeaux et de crier des slogans. Nous devons essayer de découvrir quelles sont les formes d’interaction et d’organisation susceptibles de favoriser la liberté, la justice l’épanouissement de chacun, ainsi que de nos autres valeurs.

on pourrait se demander à quels types de « preuve » il fait allusion lui qui avait admis que lorsqu’on abordait de « l’humain », il n’existait pas de véritables théories. Certes, il n’est pas utile « d’agiter des drapeaux et de crier des slogans » pour le plaisir de se dire « anarchiste », mais c’est bien lui qui a revendiqué cette étiquette et agité ce tissu noir.



6) Quel usage faire de Noam Chomsky ou « le moins pire des intellectuels »

Ainsi donc, notre bon monsieur Chomsky est loin d’être infaillible (mais qui l’est ?) et semble même ignorer complètement certaines problématiques. Il est par exemple peu bavard sur les OGM qu’il ne veut considérer que sous l’aspect de leur risque « sanitaire » et non pas sous l’aspect du risque environnemental et social induit par leur pouvoir contaminant, « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 :

Le fait est que je ne connais aucune preuve montrant que les OGM comportent des risques sérieux pour la santé, ou même des risques tout court.

Peut-être a-t-il changé d’avis depuis 2001. Sinon, on pourrait y voir les effets d’un « scientisme latent », de même que l’on pourrait regretter son silence (à ma connaissance) à propos de la problématique de la décroissance (mais on l'a vu, Chomsky est très imprégné de cette vision « industrielle » et « technologique » du socialisme qui souvent se concilie avec l’adhésion inconditionnée au productivisme).

Chomsky a également été beaucoup critiqué à propos de « l’affaire Faurisson ». On sait qu’il a signé une pétition appelant à défendre la liberté d’expression du négationniste français et rédigé un texte expliquant sa décision.
Cette prise de position était tout à fait compréhensible, Chomsky étant un défenseur farouche de la plus complète liberté d’expression, défense d’autant plus crédible qu’elle se rapporte à des opinions contraire à celles que l’on soutient habituellement (Chomsky fait remarquer à cet égard que même Hitler et Staline défendaient la « liberté d’expression »… de ceux qui propageaient leurs idées !). Le problème est que son texte, confié à une tierce personne, s’est retrouvé en préface d’un ouvrage de Robert Faurisson paru en 1980, lui apportant une bien inopportune caution.
Évidemment, nombre d’intellectuels et d’éditorialistes français – dont l’ignoble Philippe Val – n’ont cessé depuis, d’évoquer cette l’affaire pour discréditer Noam Chomsky en l’accusant d’être lui-même un négationniste.
Cette manœuvre révèle d’abord la mauvaise foi et le recours systématique au mensonge de l’intelligentsia française. Mais elle pourrait également dévoiler une certaine rigidité de Chomsky, qui aurait peut-être du admettre un peu plus clairement qu’il avait été trompé et que l’insertion de son texte – quelque soit même son contenu – en préface d’un des ouvrage de Faurisson pouvait avoir de très regrettables effets.

Car Chomsky sait bien qu’il est considéré, autant par ses détracteurs que par ses admirateurs, comme « le plus grand intellectuel vivant ». Même si lui-même s’en amuse, il doit en supporter la responsabilité. Surtout, il devrait plus facilement admettre ses erreurs3, pour à dissiper cette aura d’infaillibilité qui l’entoure parfois et pour empêcher qu’un quelconque culte de la personnalité ne s’érige autour de lui (à cet égard, le début de Manufacturing consent me semble entretenir ce travers).

Mais c’est sans doute son statut même d’intellectuel que Chomsky devrait plus ou moins questionner.

Car qu’est-ce qu’un intellectuel ? Au nom de qui et au nom de quoi parle-t-il ?

Chomsky nous explique patiemment que les intellectuels contribuent à la « fabrique de l’opinion publique », qu’ils déforment la vérité pour plaire au pouvoir ou bien qu’ils confisquent les idéaux d’émancipation pour imposer les règles de la « bureaucratie rouge ».
Mais lui-même, qui est-il alors ? Un traître à cette caste ? Un agent infiltré dans le camp des exploiteurs ?
Chomsky pourrait répondre qu’il est avant tout un être humain qui essaye de dépasser ses propres déterminants de classe pour défendre une conception générale de l’émancipation et qu’à cet égard, il serait stupide de ne pas profiter des avantages que lui offre son statut pour diffuser son propre discours et contredire le discours dominant imposé par les pouvoirs économique et politique.
Cette position est très certainement soutenable. Peut-être serait-elle encore mieux perçue si l’attitude de Chomsky était moins dogmatique et plus systématiquement modeste.

En définitive, à quoi peut donc bien servir Noam Chomsky ?

Je pense qu’il est beaucoup plus efficace et crédible dans son rôle de dénonciateur, lorsqu’il s’agit de dévoiler les horreurs de l’ordre existant, ses mensonges et ses falsifications. La rigueur et l’abondance de ses arguments y concourent, mais aussi précisément son « statut » de professeur reconnu, qui permet à un certain public – qui n’est pas disposé à se pencher sur les sources d’information trop radicales ou tout simplement indépendantes – de s’intéresser à son discours.
Ce public, c’est celui de la classe moyenne ou moyenne-supérieure, dont Chomsky explique qu’il est précisément le premier à se laisser prendre aux mensonges des médias.
Pour ce public, Chomsky peut en effet constituer une sorte d’antidote au mensonge médiatique et une étape en vue d’une prise de conscience plus complète. C’est d’ailleurs sans doute précisément pour cela que les intellectuels vendus au pouvoir l’attaquent avec tant de hargne.
Mais passé cette étape, Chomsky doit être mis de côté, car sa contribution positive, sa conception de la société « idéale » paraît bien contestable. Tout au plus permet-elle d’engager un débat.

Ainsi donc, je suis tenté de considérer le « renégat » Chomsky comme entrant dans la catégorie des « moins pires intellectuels ».

Lucrèce, janvier 2010


1Chomsky fait référence au « There Is No Alternative » de Margaret Thatcher.(retour au corps du texte).
2A rattacher peut-être également à sa dénonciation des idées reçues, Chomsky conteste que la planification soviétique, si l’on écarte son caractère anti-démocratique et contraire à l’idéal socialiste, soit un échec, entretien « Sur la nature humaine, le changement et la science », 2001 : « …Je ne sais pas non plus ce que cela signifie de dire que la « planification a échoué ». Le système soviétique était une monstruosité totale, mais, en tant que modèle de développement économique, en fonction de quel critère a-t-il échoué ? Cela n’était certainement pas le point de vue des dirigeants occidentaux, qui se souciaient sérieusement des réussites de la planification soviétique et craignaient qu’elles n’inspirent d’autres pays et ne les encouragent à imiter cette planification … L’idée que le système a été une « faillite » se fonde souvent sur une comparaison entre les sociétés de l’Est et celles de l’Ouest… La dernière époque où l’Europe de l’Est et celle de l’Ouest furent plus ou moins au même niveau économique date probablement du XVe ciècle. Depuis, la disparité s’est élargie jusqu’à ce que l’Europe de l’Est soit dégagée des relations quasi coloniales qui s’étaient développées, et se soit mise à suivre le cours d’un développement indépendant, brutal et pénible. …
Existe-t-il des alternatives préférables à la planification centralisée dictatoriale, aux systèmes monstrueux imposés au tiers-monde, ou aux systèmes du capitalisme d’État, dans lesquels la planification est réalisée principalement par un réseau d’institutions fondamentalement totalitaires …
Le contrôle démocratique des lieux de travail et des communautés, qui peut prendre une multitude de formes, n’est qu’un point de départ pour des alternatives préférables.
»(retour au corps du texte).
3D’après ce que j’ai cru comprendre, cette propension à ne pas admettre ces erreurs, ou plutôt, à se placer en position de n’avoir jamais tort, se retrouve également dans ses travaux de linguiste et dans l’école qu’il a contribué à créer au sein des sciences cognitives.
Mais il n’est pas forcément utile d’avoir toujours raison.
Il y a quelques années, certains marxistes s’exprimaient de manière à ne pouvoir jamais être contredits, mais cela n’a pas aboutit à la suppression de la société de classe. De même, Guy Debord semble parfaitement irréfutable, mais nous ne nous sommes pourtant pas débarrassés de la société du spectacle. Enfin, comme nous l’avons vu lors d'un autre débat, l’Insurrection qui vient se place sans doute au-dessus de toute critique, et pourtant, tout le pouvoir n’échoit pas aux communes. La clôture d’une théorie sur elle-même, son irréfutabilité ne garantit donc pas son applicabilité, ou sa transformation en une pratique véritable. Le fait même de le reconnaître (comme Guy Debord par exemple) ne change rien et ne fait que prolonger cette quête stérile de l’irréfutabilité. (retour au corps du texte).

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