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Bolo'Bolo

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Bolo'Bolo

Bolo’Bolo est un essai écrit en 1983 par le mystérieux « PM », un écrivain suisse de langue allemande que l’on suppose né en 1946 (à moins qu’il ne s’agisse d’un non moins mystérieux collectif « Post-Moderne »). Après avoir rappelé les horreurs bien connues de la « Machine Travail » planétaire, PM propose un nouvel agencement qui nous permettrait de lui échapper. Cet agencement repose sur les « bolos », des sortes de communautés productives, dotées d’une identité culturelle particulière, des « foyers d’appropriation des valeurs d’usage » susceptibles de se fédérer librement dans des ensembles plus vastes. Une nouvelle langue l’« Asa’Pili », est élaborée pour définir les éléments de bases du nouveau contrat planétaire qui lie les bolos entre eux.
« BOLO‘BOLO est l'une de ces manœuvres irréalistes, amorales et égoïstes qui détournent l'attention des luttes contre le pire. BOLO‘BOLO est aussi une modeste proposition pour un nouvel arrangement sur notre vaisseau spatial après la disparition de la Machine. »
En 1998, Bolo’bolo a été enrichie d’une préface intitulée « La mort lente de l’économie », dans laquelle PM nous donne quelques indications sur les possibles manières de réaliser Bolo’bolo et sur la phase de transition qui doit nous y conduire.

A noter que certains concepts proposés par Bolo'Bolo ont également été esquissés dans le livre de Yona Friedman « Utopies réalisables », également consultable à partir de la bibliothèque.

A lire sur cette page d'Esprit68 ou sous la forme d'un livre imprimable de 172 pages, à télécharger ici , ou .

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SOMMAIRE

Quelques citations, pour donner un avant goût de la lecture

La mort lente de l'économie (En guise de préface à l'édition de 1998)

Une terrible gueule de bois

LA MACHINE-TRAVAIL PLANÉTAIRE
LES TROIS ÉLÉMENTS DE LA MACHINE
LES TROIS DEALS EN CRISE
LE DEAL A
LE DEAL B
LE DEAL C
La fin du réalisme politique
La seconde réalité
BOLO'BOLO n'est pas moral
SUBSTRUCTION
DYSCO
TRICO

Calendrier provisoire

ASA'PILI

IBU, BOLO, SILA, TAKU, KANA, NIMA, KODU, YALU, SIBI, PALI, SUFU, GANO, BETE, NUGO, PILI, KENE, TEGA, DALA, FUDO, SUMI, ASA, BUNI, MAFA, FENO, SADI, FASI, YAKA.

NOTES



Quelques citations, pour donner un avant goût de la lecture :

« La condition sine qua non d’une véritable alternative au capitalisme est donc une réforme de la vie quotidienne, une organisation sociale plus fondamentalement collective. »

« Ce dont nous avons besoin aujourd’hui ce ne sont pas de grandes discussions idéologiques sur l’égalité, la socialisation des moyens de production, la question du pouvoir, la propriété, etc., mais une espèce de tableau de la répartition des tâches ménagères planétaires, un peu à l’image de ceux sur lesquels fonctionnaient les belles communautés des années soixante-dix (ou en tout cas celles dont je faisais partie). »

« Quoi qu’il en soit, l’alternative au Capital sera le fruit des luttes du prolétariat, toujours en plus grand nombre sur cette planète, et non celui des planificateurs alternatifs. »

« La vie sur cette planète n'est pas aussi agréable qu'elle pourrait l'être. Quelque chose a mal tourné sur notre vaisseau spatial appelé Terre. »

« La Machine ne se soucie guère d'être dirigée par des multinationales ou par des bureaucraties d'État. Son but est le même partout : nous voler notre temps pour produire davantage. »

« BOLO‘BOLO est l'une de ces manœuvres irréalistes, amorales et égoïstes qui détournent l'attention des luttes contre le pire. BOLO‘BOLO est aussi une modeste proposition pour un nouvel arrangement sur notre vaisseau spatial après la disparition de la Machine. Bien que BOLO'BOLO ait débuté comme simple recueil de désirs, nombre de réflexions sur la possibilité de réalisation de ces désirs se sont ensuite accumulées autour de lui. BOLO'BOLO peut être réalisé à l'échelle mondiale en cinq ans si nous commençons maintenant. Personne ne mourra de faim, de froid ou plus tôt qu'aujourd'hui pendant la période de transition. Il y a très peu de risques. »

« La Machine Travail Planétaire (MTP) doit être démantelée soigneusement car nous ne voulons pas mourir avec elle. N'oublions pas que nous sommes une partie de la Machine et qu'elle fait partie de nous-mêmes. Nous ne voulons détruire que notre rapport à la Machine. »

« Si une partie importante de tous les IBUs se regroupe pour former des BOLOs, l'économie monétaire meurt et ne peut pas renaître. L'auto-subsistance presque totale du BOLO garantit son indépendance. Les BOLOs sont le cœur d'un nouveau mode personnel et direct d'échanges sociaux. Sans BOLOs, l'économie réapparaît et l'IBU est de nouveau seul avec son travail, son argent et sa dépendance des subventions, de l'État, de la police. »

« Dans une grande ville on risque de trouver les BOLOs suivants: Alcolo-BOLO, Sym-BOLO, Sado-BOLO, Maso-BOLO, Végé-BOLO, Les-BOLO, Franco-BOLO, Italo-BOLO, Play-BOLO, No-BOLO, Retro-BOLO, Thai-BOLO, Sun-BOLO, Bleu-BOLO, Paléo-BOLO, Dia-BOLO, Punk-BOLO, Krishna-BOLO, Taro-BOLO, Jésus-BOLO, Tao-BOLO, Nécro-BOLO, Possi-BOLO, Impossi-BOLO, Para-BOLO, Basket-BOLO, Coca-BOLO, Inca-BOLO, Techno-BOLO, Indio-BOLO, Snow-BOLO, Mono-BOLO, Hebro-BOLO, Ara-BOLO, Freak-BOLO, Proto-BOLO, Her-BOLO, Macho-BOLO, Pyramido-BOLO, Sol-BOLO, Tara-BOLO, Foot-BOLO, Sparta-BOLO, Bala-BOLO, Gam-BOLO, Tri-BOLO, Logo-BOLO, Mago-BOLO, Anarcho-BOLO, Ecolo-BOLO, Dada-BOLO, Digito-BOLO, Bom-BOLO, Hyper-BOLO, Ras-le-BOLO, etc. D'autre part il y a aussi des BOLOs tout ce qu'il y a de plus normaux où les gens vivent une vie raisonnable et riche (quoi qu'on entende par là). »

« Les BOLOs ne doivent véritablement dépendre que d'eux-mêmes. Chaque IBU est un paysan. »

En note : « La catastrophique famine planétaire permanente est due au fait que la production et la distribution des aliments ne se font pas sous le contrôle de la population locale. La faim n'est pas un problème de production locale, mais elle est créée par le système économique mondial….La ruine économique de la planète est essentiellement causée par les 20% qui utilisent 80% de l'énergie et des autres ressources. »

Est-ce que l'IBU est d'un naturel bon, aimable et gentil ou est-ce qu'il est querelleur, réservé et violent ? Est-il agressif seulement parce le cauchemar du travail et de la répression l'a rendu envieux, frustré et irritable? Peut-être! Et pourtant la jalousie, la fierté offensée, la rage de détruire, l'antipathie, le goût du meurtre, la mégalomanie, la fièvre de chasser, l'obstination, l'agressivité, la rage folle, la folie furieuse, ça existe. Ou du moins de telles envies ne peuvent-elles pas être exclues. Voilà pourquoi le YAKA est nécessaire. »

En note : « Depuis l'apparition de l'IBU, on n'a pas cessé de se préoccuper de lui et de se poser des questions telles que: l'homme est-il violent ou non-violent, est-il « bon » ou « mauvais » par « nature » (on n'a pas cessé de se préoccuper également de la « nature »). Toutes les définitions de cet être étrange appelé « homme », spécialement les définitions « humanistes » et positivistes ont toujours eu des conséquences catastrophiques. Si l'homme est bon, que faut-il faire de ceux qui (exceptionnellement bien sûr) sont mauvais ? La solution historique a été de les placer dans des camps et de les rééduquer. Si cela ne réussit pas (on leur avait pourtant laissé une chance), on les met dans des asiles psychiatriques, on les tue, on les gaze ou on les brûle. Thomas More était un humaniste mais, dans son utopie, il voulait punir l'adultère de la peine de mort. Dans ces conditions, on préfère ne pas être humaniste. L'IBU peut être violent, il peut avoir du plaisir à attaquer directement d'autres IBUs. Il n'existe pas d'IBU normal. »



La mort lente de l'économie (En guise de préface à l'édition de 1998)

Nous nous trouvons aujourd’hui devant une situation paradoxale : d’un côté le capitalisme (ou l’« économie », qui n’a jamais été que capitaliste) semble parvenu à son terme ; de l’autre, il semble qu’il n’y ait pas réellement d’alternative à lui opposer (qui soit autre chose que son prolongement sous un autre nom, comme le furent les différentes formes de « socialismes » au cours de ce siècle). Ceux qui s’attachent à faire l’inventaire des contradictions et des ravages du capitalisme sont obstinément muets sur ce que pourrait être son « lendemain », comme si la guérison les effrayait plus que le mal lui-même. Le bilan du système est catastrophique : 35 000 enfants meurent chaque jour des suites des maladies causées par la pauvreté, la part du revenu du cinquième de la population la plus pauvre de la planète est passée de 4 à 1 % entre 1960 et 1990, 389 milliardaires gagnent autant que la moitié du reste des habitants de cette planète, la misère liée au chômage, l’exclusion, la vie dans les favelas, les banlieues, les slums, etc. Mais, aussi bizarre que cela puisse paraître, le système n’est pas plus à l’avantage de la minorité qui est « dedans », qui « travaille » et qui « profite » de la civilisation occidentale, que de la grande majorité qui s’en trouve exclue, marginalisée, en attente d’un accès légal ou illégal au « paradis ».

Tandis que les uns sont tués peu à peu par des rythmes de travail de plus en plus insupportables, les autres sombrent dans un vide social, dans une situation exaspérante de recherche d’emplois précaires, d’espoirs déçus, de doutes. À la misère sociale s’ajoute la destruction écologique, du fait que nous utilisons six fois plus de ressources que ne peut le supporter la Terre. Nous avons déjà largement entamé le capital de notre planète et la soudaine généralisation du mode de vie occidental provoquerait une catastrophe écologique quasi immédiate. Or, il ne fait pas de doute que nous sommes en route vers cette « croissance ».

L’économie robotisée est capable de produire de plus en plus de biens avec de moins en moins de travailleurs, mais le salaire, lié à des emplois de plus en plus rares et techniquement superflus, reste le moyen de distribution des biens nécessaires à la vie. André Gorz et d’autres auteurs ont évoqué le caractère irrationnel et archaïque de ce principe1. On a pu croire qu’il s’agissait exclusivement d’un problème de distribution et non plus de production, c’est pourquoi on a fait des propositions telles qu’un revenu garantissant une existence décente pour tous, payé par l’État. Or cette proposition présuppose une économie fondée sur la circulation monétaire, florissante et capable de « produire »les impôts nécessaires pour financer ce salaire minimum. De plus, elle suppose également que les frontières nationales ou européennes soient protégées et surveillées... De la même manière, une politique se limitant à défendre les « acquis sociaux2 » contre l’aberration qui porte le nom de néo-libéralisme, n’est pas plus cohérente. Ces « acquis sociaux » dépendent précisément d’une économie capitaliste de profit et de concurrence – et donc : néo-libérale.

En réalité, le « travail » n’est pas en voie de disparition. Au contraire. L’économie globalisée est désespérément à la recherche de travail bon marché. En Asie, en Amérique du Sud, des millions d’emplois sous-payés sont créés chaque jour dans les maquillas, les sweat-shops, les ateliers illégaux des multinationales ou de leurs fournisseurs et sous-traitants. Aux États-Unis, par exemple, ou en Grande Bretagne, l’économie dite « de service » a connu une véritable explosion. Le « miracle américain » montre bien que l’économie est tout à fait capable de créer des emplois, si on renonce aux niveaux de salaire pratiqués jusqu’alors, si on réduit les charges sociales et si on ne prend pas de vacances. Le problème, c’est l’idée « européenne » d’un emploi décent, sécurisé, congés payés et suffisant pour que la famille puisse se reproduire en toute tranquillité. Pour le capitalisme mondial, ce problème « régional » sera résolu soit par des mesures telles que la flexibilité, la fragmentation du marché du travail, l’augmentation accélérée de la productivité, des subventions d’État, soit par la délocalisation de la production. Malheureusement cette offensive néo-libérale n’est pas uniquement une « idéologie ou une théologie » comme veut le croire Pierre Bourdieu, mais une dure nécessité du fonctionnement de ce capitalisme mondial. Les mécanismes du système financier mondial ont créé une masse énorme de capital qui est à la recherche de travail humain pour garantir sa valeur. C’est pour cette raison qu’à travers les interventions du FMI, de la Banque Mondiale, etc. les derniers paysans du Sud de la planète sont chassés de leurs terres et poussés vers les petits boulots des nouvelles mégalopoles3. Un peu de marxisme suffit à nous faire comprendre que la nouvelle misère monétarisée, la prolifération des petits emplois précaires payés jusqu’à cent fois moins que chez nous, et l’expansion du capital financier ou boursier doivent se correspondre. Contrairement à ce que voudraient nous faire croire nos bons amis postmodernes, non seulement le travail n’est pas mort, mais l’économie en est de plus en plus avide – et le problème est loin de n’être qu’«un simple problème de distribution». Inculquer un peu de logique au Capital sera sans effets. Le Capital mondial est un vampire assoiffé de travail humain vivant. La situation est à la fois plus sérieuse et plus prometteuse, d’autant plus paradoxale qu’elle est ridicule.

En effet, cette planète peut aisément nourrir sa population, mais chaque jour des dizaines de milliers de gens meurent de faim. Il y a déjà assez d’industries pour fournir tous les biens nécessaires à la construction, aux ménages, aux transports. Pour ce qui concerne les valeurs d’usage, nous ne manquons ni de médicaments, ni de téléphones, ni de vêtements. Nous disposons en excédent d’un très grand nombre de biens, qui font par contre cruellement défaut à d’autres populations du globe : moyens de transport, machines, textiles, appareils électroniques, etc. Un cinquième des denrées alimentaires est jeté sans être consommé. Ainsi, si le problème de la distribution reste central, il se double bien évidemment d’un problème de pouvoir.

Mais la logique du pouvoir ignore la valeur d’usage pour ne tenir compte que de la valeur d’échange. Pour son financement l’État est à ce point lié à l’économie, qu’il hésite à distribuer des biens – et préfère payer des salaires ou des allocations. Le pouvoir des grandes machines monétarisées est fondé essentiellement sur l’atomisation des individus. Cette division sociale, qui a commencé par celle entre les hommes et les femmes grâce au « putsch patriarcal », permet de faire passer ces régulations capillaires, qui n’ont jamais fonctionné véritablement et qui sont en contradiction avec la réalité sociale. Sans cette « fiction individualiste », travail, salaire, argent, État, Capital – bref, le système tout entier devrait imploser.

Nous craignons tous cette implosion, dans la mesure où l’atomisation est associée au progrès. Nous craignons – à juste titre – un « retour » aux communautés idiotiques de tribus (patriarcales), de clans oppressifs, de villages isolés. Nous ne supportons qu’à grand-peine les contraintes des familles modernes réduites au minimum. Avec l’esclavage du travail salarié, le progrès capitaliste nous a aussi donné la « liberté ». Or, la politique de la Gauche n’est pas autre chose que l’effort (illusoire) d’abolir l’un sans renoncer à l’autre. Bien qu’il n’y ait pas d’issues au dilemme : garanties collectives = contraintes sociales ; et libertés individuelles = risque ; de nouvelles combinaisons et de nouvelles formes d’organisation sont possibles. Nous ne voulons plus aller de l’avant avec le capitalisme, il nous faut donc faire marche arrière, mais pas forcément vers le même passé. À en croire les postmodernes, nous serions arrivés à la fin de l’histoire – cela devrait donc nous permettre de combiner des formes sociales issues des périodes historiques les plus diverses en une sorte d’éclectisme post-économique. Nous pourrions conserver la république bourgeoise avec ses institutions de défense des droits individuels (justice), et même ses « acquis sociaux » et ses « services publics ». Nous pourrions en même temps créer des néo-tribus, sous la forme d’associations libres de droit public ou de sociétés anonymes de droit privé. À partir de ces nouveaux « foyers d’appropriation des valeurs d’usage » (= bolo), nous pourrions laisser fonctionner un peu de capitalisme régional pour produire des biens industriels. Nous pourrions transformer et amalgamer des institutions internationales (Nations Unis, FMI, EU) et des organisations non-gouvernementales pour créer un organisme mondial de distribution des produits et des ressources nécessaires. L’alternative ne sera donc pas un nouveau système unique, mais un mélange équilibré entre possibilités et risques humains. Toutefois il ne faut pas se faire une idée idyllique ou utopiste de ce pastiche post-capitaliste. Le risque de voir une « société anonyme bourgeoise de masse » se convertir en Auschwitz ou une « communauté intime autonome » basculer vers Jonestown est toujours à craindre.

J’ai dit que l’alternative au Capital est un problème de pouvoir. Or, le pouvoir implique une organisation, la création d’un collectif. Les organisations traditionnelles des travailleurs ont toujours été orientées vers la conquête et la défense des valeurs d’échange, vers l’État et les patrons. Il y a eu quelques tentatives de création de coopératives, mais ces entreprises ont soit disparu, soit sont devenues des firmes comme les autres. En ce qui concerne les communautés, dites utopistes, elles n’ont pas été capables de surmonter leurs limites idéologiques, religieuses, ou même géographiques. Leur orientation vers la vie isolée et rurale, leur insistance sur la rupture avec la culture « normale », les ont fait glisser dans le sectarisme ou l’autoritarisme, quand elles n’ont pas carrément disparu. Cependant, il ne faut pas sous-estimer ces expériences, qui ont presque toutes connu un succès « économique » surprenant, garantissant un niveau de vie excellent pour l’époque, et introduisant des innovations agriculturelles et artisanales qui n’ont pas encore été dépassées (cf. Shakers, Mennonites, Hutterers, Kibbutzim). De même que ces communautés utopistes étaient le contre-modèle du libéralisme naissant, nous pourrions concevoir, par symétrie et avec toutes les réserves que cela suppose, une alternative néo-utopiste au néo-libéralisme. (Espérons, que nous n’arriverons jamais à une époque néo-néo-quelque chose !)

La condition sine qua non d’une véritable alternative au capitalisme est donc une réforme de la vie quotidienne, une organisation sociale plus fondamentalement collective. En face des grandes machines de masse modernes cette approche semble curieusement innocente. Mais si nous considérons la quantité du travail accompli sur cette planète, 50 à 80% consistent en travail ménager ou proche des ménages. Ce travail, réalisé surtout par les femmes, est resté invisible pour la simple raison qu’il n’a jamais été rémunéré4. La valorisation de l’ensemble de la production capitaliste passe ultérieurement par les ménages – c’est pourquoi quand nous parviendrons à boucher ces « tuyaux d’échappement » du système, toute la machine sera asphyxiée. La sous-productivité étrangement archaïque des mini-ménages d’environ 2,5 personnes dans les sociétés capitalistes, par ailleurs tellement « avancées », s’explique par le fait qu’ils n’ont pour seule fonction que la consommation destructrice de masse. De moindres changements à la base auront donc des répercussions immenses dans la sphère de l’économie mondiale « sérieuse ». Si, par exemple, la voiture individuelle était remplacée par des locations collectives (environ 30 voitures pour 500 personnes), assez étendues pour qu’il y ait toujours une voiture disponible à domicile pour chaque participant, la production automobile pourrait être réduite de dix fois, de même que les emplois dans ce secteur qui représente un sixième de l’économie. Des « économies ». semblables seraient possibles pour les appareils ménagers, les meubles, le chauffage, l’équipement électronique, etc., sans perte de confort. L’usage collectif rendrait même possible des luxes inaccessibles aux petits ménages, comme des piscines, des médiathèques, certains sports – comme c’est le cas dans ces clubs de vacances, qui peuvent justement les offrir à bas prix du fait d’une productivité ménagère avancée. Alors, si nous passions « nos vacances de rêve » à la maison, nous pourrions en même temps vivre mieux, travailler moins, réduire la production industrielle à un cinquième du chiffre actuel, résoudre tous les problèmes écologiques, créer un style de vie généralisable à la planète tout entière et donc donner les bases d’une solution au conflit nord/sud, ce qui nous débarrasserait tout à la fois des horreurs de l’économie, du néo-libéralisme, du capitalisme, du chômage, etc. De plus, la réintégration d’une grande partie de la production industrielle et des fonctions d’un système ultra-diversifié dans l’espace du voisinage, du quartier ou de la ville permettrait de réduire les transferts et livraisons nécessaires, le nombre des voitures (déjà en location), des autoroutes, des transports en commun, des systèmes de communications, etc.

Ce n’est pas un hasard si un cercle international de femmes, dites « co-féministes », s’est intéressé depuis plusieurs années aux recherches sur la « perspective de subsistance5 ». Partant des luttes de communautés paysannes en Inde et en Amérique Latine, ces femmes ont étudié les alternatives à l’invasion de l’agrobusiness international. Elles ont découvert des méthodes de production agricole, traditionnelles ou récentes (biologiques), extrêmement avantageuses. Elles ont également mis en évidence la relation d’interdépendance entre production agricole locale, structure coopérative ou communautaire et pouvoir des femmes (c’est-à-dire la fin de l’oppression patriarcale). Ainsi, la réinsertion des hommes dans un travail ménager élargi (maison, enfants, champs, production artisanale complémentaire) est la condition de l’abolition des structures patriarcales et, en dernière conséquence, du capitalisme. En effet, le départ des hommes pour des expéditions d’abord guerrières, puis économiques, et l’abandon du travail ménager aux femmes cloîtrées dans leur rôle social ont créé tous les organismes de répression étatique et d’expansion économique folle en même temps qu’ils ont affaibli ou dissous les communautés. Mais la « perspective de subsistance » n’est pas seulement conçue comme une stratégie défensive rurale ou pour des situations « sous-développées », elle constitue une alternative pratique dans les métropoles du nord. Ces femmes citent des exemples de production agricole sur le territoire d’une ville comme Tokyo, où des « jardiniers urbains » sont parvenus à une auto-suffisance de 100% en légumes et de 70% en riz, avec des cochons, des chèvres et des poules en sus. Le lien entre la terre et les ménages collectifs (dans les villes) est en effet la condition d’une production agricole soutenable et d’une autonomie réelle des communautés. Ce qui ne signifie nullement un retour à une société paysanne arriérée ou la dissolution des villes telle qu’a voulu la réaliser Pol Pot. Si les communautés urbaines ont une certaine taille minimale (de 500 à 1000 personnes), la superficie nécessaire pour produire leur nourriture correspond à environ 100 hectares, ce qui, théoriquement, pourrait représenter une surface suffisante pour des méthodes agriculturelles industrialisées (dont on n’aura même plus besoin). Évidemment il n’y aucune raison pour instaurer un système rigide de ravitaillement à 100% entre une seule ferme et « sa » communauté urbaine. Cependant, des accords directs entre les consommateurs et « leurs » fermiers nécessitent, pour des raisons d’efficacité de transport et de distribution et donc écologiques, une certaine organisation collective des premiers. Si nous imaginons ces communautés urbaines, qui ont réduit aussi bien le travail externe industriel à 20% que le travail ménager interne à la moitié (services collectifs, etc.), le travail temporaire à la campagne n’est plus une corvée gênante, mais au contraire un besoin élémentaire, un changement enrichissant, une espèce de « vacances à la ferme », bref un type de séjour pour lequel de plus en plus de gens sont prêts à payer très cher aujourd’hui.

Du point de vue politique le rétablissement des liens directs entre la ville et la campagne est indispensable pour reconquérir un pouvoir réel contre la domination de l’économie, dont la base ultérieure est toujours le chantage au ravitaillement. Cette révolution peut se faire pas à pas et, de fait, elle est en marche un peu partout, surtout dans des situations de débâcle économique (Europe de l’Est, et très récemment en Corée du Sud), mais aussi de chômage prolongé ou de démantèlement de l’État social (États-Unis).

Le développement de ces communautés urbaines ou rurales est donc inévitable et reste un problème simplement pratique. Chez nous elles ne sont imaginables que comme des associations civiles ouvertes, dont les conditions d’entrée, de participation démocratique, de sortie, les droits et les devoirs, sont réglés clairement et préalablement. Ces bolos (comme je les ai appelés pour faire « joli ») auront des degrés différents d’intégration, des quasi-couvents aux appart’hôtels avec services pour les individualistes. Tenant compte de la situation actuelle d’anonymat, d’isolement et de méfiance extrême, toute tentative de créer quelque chose de collectif se heurte à un mélange de malentendus, de peurs, d’habitudes. La plus grande peur est peut-être celle de devoir sacrifier l’individualisme, la sphère privée. Dans ce contexte, il est amusant de constater que cet individualisme « de masse » est le plus souvent un conformisme parallèle : plus les gens font la même chose, plus ils se cramponnent à l’illusion de leur individualité. Illusion ou non : la création de ces organisations de subsistance quotidienne n’a rien à voir avec l’abolition de l’individualité. Au contraire: elles donnent plus de liberté aux voisinages de développer leur particularité loin des supermarchés, des MacDonalds, de la consommation et de la production de masse. On peut donc concevoir deux modèles de base de bolo : un type minimal, sans définitions culturelles, ouvert, « tranquille ». J’ai imaginé ce modèle comme des « Life Maintenance Organisations6 » (LMO), des « organisations de maintien de la vie », des firmes qui fournissent à leurs membres une certaine formule comprenant logement, nourriture, services, ateliers, sans autre obligation et sans interférence dans la vie privée, quel que soit leur type (famille, couple, individu, groupe, etc.).

L’autre modèle serait celui de la communauté intentionnelle, d’un groupe de personnes qui veulent vivre ensemble sur la base d’un accord sur un certain style de vie (gastronomique, ascétique), d’une philosophie, d’une activité productive, d’un NIMA. Entre les deux, il peut y avoir toutes sortes de formes plus ou moins « actives » ou « tranquilles ». La réalité multi-culturelle et multi-ethnique actuelle ne permet pas de proposer un mode de vie unique – il suffit d’un accord minimal sur les ordres de grandeur et de quelques règles d’échange, un contrat minimal planétaire. Il est évident que les discussions sur ces points seront difficiles, mais si nous considérons l’autre terme de l’alternative, nous n’avons pas le choix. On ne peut évidemment pas imaginer qu’une vie organisée sur la base d’un emploi à plein temps soit compatible avec des exigences, même minimales, d’une participation à la gestion de ces organisations. C’est pour cette raison qu’une réduction du temps de travail doit aller de pair avec les initiatives de subsistance (voir les propositions de transition ci-après).

Les BOLOs s’insèrent dans le contexte des institutions sociales comme un nouvel élément à partir duquel celles-ci peuvent être transformées, rédimensionnées et recombinées. Des connexions de bolos (disons : une vingtaine) formeront un espace communal de démocratie directe, avec ses services publics, ses industries coopératives, ses institutions régulatrices. Ces espaces communaux, à leur tour, feront partie d’une ville ou d’une micro-région de quelques centaines de milliers de personnes ou, dans des cas exceptionnels, d’une mégalopole de plusieurs millions d’habitants. De cette manière, les villes seront reliées organiquement aux régions environnantes, remplaçant ainsi les subdivisions administratives actuelles qui ne correspondent plus à la vie réelle des individus. Une vingtaine de ces régions agro-urbaines pourra représenter une région autonome, de la taille des régions actuelles, des États américains, des Länder allemands ou de petites nations comme la Suisse, la Lituanie ou l’Ecuador. Ces régions ou mini-États seront suffisants pour garantir des institutions politiques démocratiques, des services sociaux complétant l’auto-suffisance de base sans créer des dynamiques nationalistes ou même impérialistes. D’un point de vue pragmatique, géographique, le niveau de coopération groupant ces régions autonomes ne sera pas la grande nation unifiée typique du dix-neuvième siècle, mais des réseaux subcontinentaux, comme les deux Amériques, l’Inde, l’Australie, une Europe élargie, l’Afrique subsaharienne, etc. Ce seront des cadres idéaux pour une production industrielle supplémentaire de pointe, fournissant une gamme de composants techniques (un système lego industriel) qui pourront être montés et combinés dans les régions ou même les bolos selon les besoins locaux.

On comprend bien que cette esquisse7 n’a pas le caractère d’une utopie ou d’un système basé sur une théorie particulière, mais qu’il s’agit d’un ensemble de propositions pratiques, sur lesquelles nous pourrions discuter dans l’avenir. On pourrait nommer cet ensemble d’idées une pragmatopie, un agenda, une shopping list de l’alternative au Capital. Ce dont nous avons besoin aujourd’hui ce ne sont pas de grandes discussions idéologiques sur l’égalité, la socialisation des moyens de production, la question du pouvoir, la propriété, etc., mais une espèce de tableau de la répartition des tâches ménagères planétaires, un peu à l’image de ceux sur lesquels fonctionnaient les belles communautés des années soixante-dix (ou en tout cas celles dont je faisais partie).

Quoi qu’il en soit, l’alternative au Capital sera le fruit des luttes du prolétariat, toujours en plus grand nombre sur cette planète, et non celui des planificateurs alternatifs. On ne peut imaginer un mouvement furieux de construction des douze millions de bolos qui renverserait le pouvoir du Capital. Les luttes se développent en même temps sur tous les niveaux, dans les voisinages ou villages, au niveau national, contre les organisations internationales comme le FMI, ou des entreprises multinationales. Elles assument des formes sociales, syndicales, politiques, culturelles. Si mes propositions peuvent donner une meilleure idée de ce processus, et si elles peuvent encourager des discussions plus pratiques et ainsi réduire les peurs du «lendemain», elles auront atteint leur but. Plus nous aurons une idée claire de ce que nous voulons, moins nous aurons peur du chaos du «lendemain», et plus nous nous sentirons encouragés à la résistance constructive.

Quelles sont les possibilités immédiates d’une intervention politique pouvant réaliser l’alternative au Capital ? Concernant les bolos, un renouveau du mouvement coopératif du logement, avec un développement des services internes, combiné à un lien direct avec la campagne, est réalisable. En effet, il y a de multiples initiatives dans ce domaine, aussi bien dans les pays pauvres du sud (par exemple la lutte des Zapatistes pour les ejidos, des initiatives dans des barrios mexicains, etc.) que dans les villes du nord. Une possibilité de construire des bolos expérimentaux est offerte par la présence d’un grand nombre de terrains industriels abandonnés dans et autour des grandes villes. Pourquoi ne pas créer des coopératives de pionniers urbains pour développer ces espaces? De plus, on ne devrait pas hésiter à mobiliser les forces politiques pour demander des subventions à l’État afin de faire démarrer de telles entreprises. Sur le plan politique, on peut lancer un programme d’investissement dans des structures d’auto-suffisance locale. Ce genre de subventions donnerait beaucoup plus de pouvoir réel au prolétariat que les paiements individuels de l’assistance sociale actuelle. Pourtant une combinaison entre subsistance, travail normal rémunéré, salaire garanti, services publics gratuits est parfaitement imaginable. Ainsi, une semaine de travail typique de la période de transition pourrait se présenter comme suit:

Travail (à temps partiel) rémunéré20 heures
Travail interne mutuel10 heures
Travail communautaire4 heures
Travail ménager6 heures

Tandis que le travail interne mutuel est comptabilisé (points, dollars, euros, dinars) et donne droit à des prestations internes de la même valeur, il n’est pas monétarisé. Le travail communautaire est forfaitaire et garantit une gamme de services gratuits. Le travail ménager reste gratuit, mais est largement réduit du fait desdits « services ». Au fur et à mesure que la sphère strictement économique se rétrécit et que celle de la subsistance s’élargit, le travail salarié peut être réduit aux dépens des autres formes.

La proposition du revenu garanti payé par l’État pour chaque citoyen, qui est actuellement en discussion pour résoudre « le problème de la distribution », remonte aux années 50. À l’origine c’était une proposition des néo-libéraux comme Milton Friedman ayant pour but de simplifier la bureaucratie welfare et de faire des économies dans les dépenses sociales. Ce salaire garanti a besoin d’un cadre étatique solide, qui soit capable de le contrôler, d’en assurer le financement et surtout d’en exclure 90% de la population mondiale qui n’y aurait pas « droit ». Il est évident que cette proposition ne sera jamais généralisable au plan planétaire, encore moins qu’un développement capitaliste homogène (ne serait-ce que pour les raisons écologiques mentionnées). Si on distribuait le revenu mondial (ca. 30 billions de dollars) à tous les habitants (six milliards) de la planète, on arriverait à 5000 dollars, ce qui serait 5 fois moins pour nous, mais 5 fois plus pour un Mozambiquais. Avec un marché mondial réduit à 25%, et en utilisant la moitié du revenu restant (impôts !), on pourrait payer une espèce d’argent de poche planétaire, environ 500 dollars (ou : globos) pour chacun. Ce salaire planétaire (organisé par les grandes banques, la Banque Mondiale, le FMI, Visa, EC, Mastercard, sous forme électronique?) pourrait servir de base égalitaire minimale dans la sphère d’un capitalisme résiduel.

Pour l’individu le revenu pourrait être composé de la manière suivante :

Salaire individuelca. 20 %«capitalisme»
revenu garanti (en GLOBOs)ca. 10 %«socialisme»
services publics gratuitsca. 10 %«communisme»
base de subsistanceca. 60 %«éco-féminisme»

Ce schéma peut garantir un emploi (à temps partiel) pour chacun, cédant légèrement sur le salaire, mais impliquant des investissements dans la base de subsistance, et augmentant ainsi l’indépendance vis-à-vis du Capital. En effet, le caractère non capitaliste est uniquement garanti par les proportions des autres formes de survie, notamment une prédominance de la base de subsistance. Si on ne peut pas abolir le capitalisme, c’est-à-dire l’économie, il faut le rendre superflu.

En ce qui concerne les forces politiques réellement existantes prêtes à mener une telle politique on pourrait imaginer une gauche encore un peu plus « plurielle », enrichie d’une tendance subsistance /communauté /antipatriarcat, des mouvements agro-urbains de base, la multiplication de fondements de « firmes » LMO, un syndicalisme international garantissant les acquis sociaux pendant cette période de transition délicate. La fin de l’économie n’est pas exclusivement une affaire politique, comme le soulignent les éco-féministes, mais un produit de transformations multiples et souvent « invisibles » dans la vie quotidienne (cf. Dysco et Trico). Comme partenaire institutionnel de ce mouvement de base, une force responsable, circonspecte, forcément réformiste, pourrait être utile, car toute rupture « révolutionnaire », toute pose macho, aurait pour conséquence un massacre généralisé (il suffit de penser au manque de médicaments indispensables [voir toutefois BETE et notes 22 et 23]). Seule une telle force socio-politique, travaillant sur la base d’un programme transparent, détaillé, pratiquable et graduel, peut contribuer à réduire «la peur du lendemain», et donner plus de courage et d’audace aux luttes de résistance et aux initiatives alternatives.

Les discussions sur la résistance au capitalisme néo-libéral sont menées actuellement à plusieurs niveaux, liées également aux initiatives des Zapatistes lors des encuentros « intergalactiques » au Chiapas, à Madrid et sur Internet. Les luttes des chômeurs, des (agro-)prolétaires sous-payés dans beaucoup de pays, des ménagères, des habitants des slums, des favelas, des barrios, des mégalopoles s’orientent de plus en plus vers des alternatives quotidiennes et pratiques de subsistance. Souvent ces mouvements ne se considèrent pas comme des mouvements politiques, parce qu’ils sont aussi invisibles que le travail ménager des femmes l’a toujours été.

*

Le texte bolo’bolo qui suit est la traduction du texte original allemand de 1983. J’ai résisté à la tentation d’une mise à jour, pour permettre ainsi au public français d’évaluer le degré de précision de quelques prévisions. Tandis que celles concernant l’Union Soviétique et la RDA n’étaient pas trop mal vues, il faudra attendre encore un peu pour celles concernant les États-Unis (bien que les tendances fédéralistes récentes aillent un peu dans ce sens). En somme, un taux de réussite de 50% n’est pas mauvais, et, comme disait mon grand-père, à propos des prévisions météo confirmées pour moitié, « c’est déjà mieux que rien du tout ! ». Tout ce que je peux dire, c’est qu’il semble qu’en France nous ayons perdu quinze bonnes années (ou plus précisément deux septennats).

L’utilisation du genre littéraire poussiéreux de l’utopie, un certain penchant pour l’ironie, la parodie, le cynisme et l’humour macabre ont causé, chez certains lecteurs, des malentendus. Étant donné la sophistication du public français, je ne crains plus rien à cet égard. On ne va pas me demander où l’on peut acheter les takus ou les nugos...

Depuis 1983, bolo’bolo a été publié en anglais, italien, russe, néerlandais et portugais8. Des traductions en arabe et chinois existent, mais n’ont jamais pu être publiées. La version allemande (Verlag Paranoia City, Zürich) a connu six éditions, celle en anglais (Semiotext(e) Autonomedia, Brooklyn NY) deux. La version française présente est la deuxième. Sans aucune publicité bolo’bolo a circulé dans les milieux les plus inattendus. Il semble être devenu une espèce de passeport des membres d’une Ligue anti-économique mondiale informelle. Je profite de l’occasion pour remercier tous ceux qui ont aidé à traduire, publier et faire circuler ce petit livre.

Soyons réalistes, faisons – enfin – le possible !

P. M. 8 mai 1998

Une terrible gueule de bois

« Si tu es seul à rêver,
ce n'est qu'un rêve,
si vous rêvez à plusieurs,
c'est la réalité qui commence.
»

(chant populaire brésilien)

La vie sur cette planète n'est pas aussi agréable qu'elle pourrait l'être. Quelque chose a mal tourné sur notre vaisseau spatial appelé Terre.

Mais quoi ? Peut-être était-ce une erreur fondamentale quand la nature (ou quelqu'un d'autre) a eu l'idée de produire l'homme ? Pourquoi un animal devrait-il se déplacer sur deux pieds et commencer à penser? Il semble pourtant que nous n'ayons plus le choix: nous devons vivre avec cette erreur de la nature, avec nous-mêmes. Les erreurs sont faites pour qu'on en tire des leçons.

Dans les temps préhistoriques, il semble que le deal n'ait pas été si mauvais. À l'Âge de pierre (il y a de cela 50 000 ans) nous étions peu nombreux. La nourriture (gibier et plantes) était abondante et assurer la survie ne nécessitait que peu de temps de travail et d'efforts. Pour cueillir les racines, les noix, les fruits, les baies (n'oublie pas les champignons!) et pour tuer (ou, avec moins d'effort encore, pour piéger) quelques lapins, kangourous, poissons, oiseaux ou cerfs, il nous fallait deux à trois heures par jour. Dans nos campements nous partagions la viande et le produit de la cueillette, et nous passions le reste du temps à dormir, rêver, nous baigner, danser, faire l'amour et la conversation. Certains d'entre nous se sont mis à peindre les murs des cavernes, d'autres à tailler des os ou des bâtons, d'autres à inventer de nouveaux pièges de chasse ou des chansons. Nous traversions les contrées en bande de 25 personnes environ sans emporter quoi que ce soit qui nous appartienne et avec aussi peu de bagages que possible. Nous préférions les climats doux comme l'Afrique et il n'y avait pas de « civilisations » pour nous chasser dans les déserts, les tundras ou les montagnes. L'Âge de pierre a dû être un bon deal si l'on en croit les dernières découvertes anthropologiques. C'est la raison pour laquelle nous nous y sommes complus pendant plusieurs dizaines de milliers d'années, une période longue et heureuse, comparée aux 200 dernières années de notre cauchemar industriel. À un certain moment quelqu'un a dû se mettre à s'amuser avec des graines et des plantes : il a inventé l'agriculture. Cela semblait une bonne idée, car nous n'avions plus à nous promener au loin pour trouver les fruits à cueillir. Mais la vie a commencé à être plus compliquée et plus pénible. Il fallait rester au même endroit pendant de longs mois et il fallait garder la semence pour la récolte suivante; il fallait planifier et organiser le travail aux champs. Les terres et les récoltes devaient être protégés contre nos cousins nomades qui cueillaient et chassaient en continuant à penser que tout appartenait à tout le monde. Des conflits ont surgi entre les agriculteurs d'une part et les chasseurs ou les cueilleurs de baies d'autre part. Nous avons dû expliquer aux autres que nous avions « travaillé » pour accumuler nos provisions, nous avons dû expliquer cela à des gens qui n'avaient même pas un mot dans leur langage pour dire « travailler ». Avec la planification, la conservation de la nourriture, la défense, les clôtures, l'organisation et l'autodiscipline nous avons ouvert la porte à des fonctions sociales spécialisées, comme les prêtres, les chefs, les caporaux. Nous avons créé des religions de la fertilité avec des rites qui devaient nous persuader du bien-fondé de notre nouveau mode de vie car la tentation de retourner au libre mode de vie des cueilleurs de baies ou de chasseurs était restée très forte. Que ce soit par le biais du patriarcat ou par celui du matriarcat, nous étions en route vers l'État.

Avec l'apparition des premières civilisations en Mésopotamie, en Inde, en Chine et en Egypte, l'équilibre entre l'homme et les ressources naturelles a été définitivement ruiné. La future panne de notre vaisseau spatial était programmée. Les organismes centralisés ont développé leur dynamique propre et nous sommes devenus les victimes de nos propres créations. Au lieu de deux heures par jour, nous avons travaillé dix heures et davantage aux champs et sur les chantiers des Pharaons et des Césars. Nous sommes morts dans leurs guerres et nous avons été déportés comme esclaves là où ils avaient besoin de nous. Ceux d'entre nous qui ont cherché à retourner à leur ancienne liberté ont été torturés, mutilés, tués. Avec le début de l'industrialisation les choses ne se sont pas arrangées.

Pour casser la révolte des paysans et l'indépendance grandissante des artisans dans les villes, « ils » ont introduit le système des usines. Au lieu de contremaîtres et de fouets, ils ont utilisé des machines. Ce sont elles qui désormais déterminèrent le rythme de notre travail, nous punirent par des accidents de travail et nous tinrent sous contrôle dans d'immenses usines. Une fois de plus, « progrès » signifia travailler davantage et dans des conditions plus meurtrières. Toute la société et toute la planète furent transformées en une énorme machine de travail. Et cette machine de travail fut en même temps une machine de guerre pour tous ceux qui, à l'intérieur ou à l'extérieur, osèrent s'y opposer. La guerre devint un travail industriel. Nous le savons: la paix et le travail n'ont jamais été compatibles. Nous ne pouvons pas accepter d'être détruits par le travail et empêcher la même machine de détruire les autres. Nous ne pouvons pas refuser notre propre liberté sans attaquer la liberté des autres. La guerre est devenue aussi absolue que le travail.

La Machine-Travail, à ses débuts, engendra de grandes illusions à propos d'un « avenir meilleur ». Après tout, puisque le présent était si misérable, le futur ne pouvait être que meilleur. Même les organisations de la classe ouvrière étaient convaincues que l'industrialisation établirait les fondements d'une société qui offrirait davantage de liberté, davantage de temps libre, davantage de plaisirs. Les utopistes, les socialistes et les communistes croyaient en l'industrie. Marx pensait que, grâce à elle, l'homme serait de nouveau capable de chasser, de faire de la poésie, de jouir de la vie. (Mais, petit père Marx, pourquoi donc un tel détour?) Lénine, Staline, Castro, Mao et d'autres demandèrent davantage de sacrifices pour construire la nouvelle société. Mais le socialisme ne s'avéra qu'un autre truc de la Machine-Travail pour étendre son pouvoir là où le capital privé faisait défaut. La Machine ne se soucie guère d'être dirigée par des multinationales ou par des bureaucraties d'État. Son but est le même partout : nous voler notre temps pour produire davantage.

La machine industrielle de guerre et de travail a définitivement ruiné notre vaisseau spatial : les meubles (jungles, forêts, océans et lacs) sont en morceaux, nos compagnons de jeu ont été exterminés ou sont malades (baleines, oiseaux, tigres, aigles). L'air pue et a perdu son équilibre (CO2, pluies acides), les garde-manger sont vides (combustible fossile, métaux) et l'autodestruction est programmée (guerre nucléaire). Nous ne sommes même plus capables de nourrir tous les passagers de ce vaisseau en perdition. Nous voilà devenus si tendus et irascibles que nous sommes prêts à n'importe quelle guerre nationaliste, raciste ou religieuse. Beaucoup d'entre nous considèrent la guerre nucléaire non plus comme menace, mais semblent l'attendre pour être délivrés de la peur, de l'ennui, de l'oppression et du travail.

5000 ans de civilisation et 200 ans de progrès industriel accéléré ne nous ont laissé qu'une terrible gueule de bois. L'« économie » est devenue un but en soi qui est en train de nous avaler. L'hôtel terrorise ses hôtes. Mais nous sommes à la fois l'hôtelier et les clients de cet hôtel. L'hôte et ses hôtes.

LA MACHINE-TRAVAIL PLANÉTAIRE

Ce monstre que nous avons laissé grandir et qui tient désormais notre planète entre ses griffes a un nom : c'est la Machine-Travail Planétaire (MTP). Si nous voulons faire de notre vaisseau spatial un endroit agréable, il nous faut démanteler cette machine, réparer les dégâts qu'elle a causés et arriver à un accord minimum pour un nouveau départ. Notre première question sera donc : comment la Machine-Travail Planétaire réussit-elle à nous contrôler ? Comment est-elle organisée ? Comment s'articulent ses mécanismes et comment peuvent-ils être détruits ?

C'est une machine planétaire : elle mange en Afrique, elle digère en Asie et elle chie en Europe. Elle est planifiée et organisée par des compagnies transnationales, le système bancaire, le circuit des carburants et des matières premières, etc. Il y a beaucoup d'illusions qui circulent à propos des nations, des États, des blocs, du premier, deuxième, tiers, quart-monde qui ne sont que des subdivisions, des parties du même engin. Bien sûr il y a différents rouages, différents mécanismes de transmission qui exercent des pressions, des tensions, des frictions. La Machine est construite sur la base de ses contradictions internes : ouvriers contre capital, capital privé contre capital d'État, capitalisme contre socialisme, développement contre sous-développement, abondance contre misère, guerre contre paix, femmes contre hommes, etc. La Machine n'est pas une structure homogène, elle utilise ses contradictions pour étendre son contrôle et affiner ses instruments.

Contrairement au fascisme, aux systèmes théocratiques ou aux systèmes du genre 1984 d'Orwell, la Machine-Travail accepte un certain niveau de résistance, de troubles, de provocation et de rébellion.

Elle digère syndicats, partis de gauche, mouvements de protestation, manifestations et changement démocratiques de régime. Si la démocratie ne fonctionne pas, la Machine-Travail utilise la dictature. Si sa légitimité est en crise, elle a en réserve les prisons, la torture et les camps. Toutes ces modalités ne sont pas essentielles pour la compréhension du fonctionnement de la Machine.

Le principe qui régit toutes les activités de la Machine est l'économie. Mais qu'est-ce que l'économie ? Un échange anonyme et indirect de différentes quantités de temps de vie. Tu passes ton temps à construire une pièce qui est montée par quelqu'un d'autre que tu ne connais pas sur un appareil qui, à son tour, est acheté par quelqu'un d'autre encore à des fins que tu ignores. Le circuit de ces morceaux de vie est réglé selon la quantité de travail qui a été investie dans les matières premières, dans d'autres produits et dans toi-même. La mesure de toutes ces choses est l'argent. Ceux qui produisent et échangent n'ont aucun contrôle sur leur production, c'est ainsi qu'il peut arriver que des ouvriers révoltés soient tués justement par les fusils qu'ils ont fabriqués. Chaque marchandise est une arme contre nous, chaque supermarché est un arsenal, chaque usine est un champ de bataille. Voilà le mécanisme de la Machine-Travail : diviser la société en individus isolés, les mettre sous pression séparément par le salaire ou la violence, utiliser leur travail selon ses plans à elle. L'économie signifie donc l'expansion du contrôle de la Machine à toutes ses parties pour rendre ces parties toujours plus dépendantes de la Machine. Chacun de nous est une partie de la Machine-Travail Planétaire, il est la Machine. Chacun de nous la représente face à l'autre. Que nous soyons sous-développés ou pas, salariés ou pas, artisans ou employés, nous servons ses desseins. Là où il n'y a pas d'industrie, elle produit des ouvriers potentiels à exporter dans les zones industrielles. L'Afrique a produit des esclaves pour l'Amérique, la Turquie des ouvriers pour l'Allemagne, le Pakistan pour le Koweit, le Ghana pour le Nigéria, le Maroc pour la France, le Mexique pour les USA. Les zones non touchées servent de décor au commerce touristique international : les Indiens dans leurs réserves, les Polynésiens, les habitants de Bali et les Aborigènes. Ceux qui cherchent à échapper à la Machine remplissent la fonction de pittoresques « outsiders » (clochards, hippies, yogis). Aussi longtemps que la Machine existe, nous nous trouvons tous à l'intérieur. Elle a détruit ou mutilé presque toutes les sociétés traditionnelles ou alors elle les a conduites dans une situation défensive et démoralisante. Si tu cherches à te retirer dans une vallée lointaine pour y vivre tranquillement du produit de tes cultures, tu seras toujours repéré par quelque collecteur d'impôt, agent de recrutement ou flic. Les tentacules de la Machine atteignent n«importe quel endroit de cette planète en l'espace de quelques heures. Même dans le coin le plus retiré du désert de Gobi tu n'es pas certain de pouvoir chier sans être observé.

LES TROIS ÉLÉMENTS DE LA MACHINE

Si l'on examine de plus près la Machine, on peut distinguer trois fonctions essentielles, trois composantes de la force de travail multinationale et trois propositions (trois deals) que la Machine fait aux différentes parties de nous-mêmes. Les fonctions (A, B, C) peuvent être caractérisées de la manière suivante :

A) INFORMATION.

Planification, projet, contrôle, direction, science, communication, politique, production d'idées, idéologies, religions, art, etc.: le cerveau collectif et le système nerveux de la Machine.

B) PRODUCTION.

Production industrielle et agricole de biens, exécution de plans, travail fragmenté, circulation d'énergie.

C) REPRODUCTION.

Production et entretien des travailleurs A, B, C, production d'enfants, éducation, travail à domicile, services, divertissements, sexualité, récréation, soins médicaux, etc.

Ces trois fonctions sont essentielles au fonctionnement de la Machine. Si l'une d'elles vient à manquer, la Machine s'en trouve paralysée tôt ou tard. Pour remplir ces trois fonctions, la Machine a créé trois catégories de travailleurs. Ils sont divisés selon leur niveau salarial, leurs privilèges, leur éducation, leur statut social, etc.

A) LES TRAVAILLEURS TECHNICO-INTELLECTUELS

dans les pays industriels développés (occidentaux); hautement qualifiés, le plus souvent blancs, mâles et bien payés; par exemple les ingénieurs informaticiens.

B) LES TRAVAILLEURS INDUSTRIELS

et les employés dans les zones non encore désindustrialisées, les pays socialistes, moyennement ou très mal payés, hommes ou femmes de qualifications diverses; par exemple les ouvriers de l'industrie automobile ou les femmes employées au montage dans l'industrie électronique.

C) LES TRAVAILLEURS OCCASIONNELS

qui sont engagés dans la petite agriculture ou dans les services, les ménagères, les chômeurs, les criminels sans revenu fixe; principalement des femmes, des gens de couleur dans les bidonvilles de la métropole ou dans le Tiers-Monde, souvent à la limite de la famine.

Toutes ces catégories de travailleurs sont présentes dans toutes les parties de la planète, mais dans des proportions variables. Il est cependant possible de distinguer trois zones géographiques abritant chacune un pourcentage particulièrement élevé de l'une des catégories.

TRAVAILLEURS A :

les pays industrialisés développés du monde occidental: USA, Europe, Japon, etc.

TRAVAILLEURS B :

les pays socialistes et les pays en voie d'industrialisation rapide: URSS, Pologne, Europe de l'Est, Taïwan, Corée, Brésil, etc.

TRAVAILLEURS C :

les pays du Tiers-Monde, les zones agraires « ous-développées » en Afrique, Asie, Amérique du Sud et les bidonvilles de partout.

Les trois mondes sont présents partout. À New-York il y a des quartiers qui peuvent être considérés comme des parties du Tiers-Monde. Au Brésil il y a des zones industrielles et dans les pays socialistes il y a des zones typiquement A. Mais il reste une différence entre les USA et la Bolivie, entre la Suède et le Laos.

Le pouvoir de contrôle de la Machine est fondé sur sa capacité de jouer une catégorie de travailleurs contre une autre. La Machine n'accorde pas de hauts salaires et des privilèges parce qu'elle aime particulièrement une certaine catégorie de travailleurs. La stratification sociale est utilisée pour maintenir le système dans son ensemble. Chacune des trois catégories de travailleurs fait peur aux deux autres. Elles restent divisées par des préjugés, le racisme, la jalousie, l'idéologie politique et les intérêts économiques. Les travailleurs A et B ont peur de perdre leur niveau de vie, leurs voitures, leurs logements, leurs emplois. Mais en même temps ils se plaignent de leur stress et envient l'oisiveté des travailleurs C. Les travailleurs C, à leur tour, rêvent de biens de consommation, d'emplois stables et de vie facile. Toutes ces divisions sont exploitées par la Machine de différentes manières. La Machine n'a même plus besoin d'une classe dominante particulière pour maintenir son pouvoir. Les capitalistes privés, les bourgeois, les aristocrates, les chefs sont des fossiles sans influence décisive sur l'exécution matérielle du pouvoir. La Machine peut exister sans capitalistes et sans propriétaires comme le montre l'exemple des États socialistes et des entreprises occidentales nationalisées. Les organismes de répression sont, eux aussi, constitués de travailleurs de la Machine : policiers, soldats, fonctionnaires. Nous sommes sans cesse confrontés avec les métamorphoses de nos propres enfants.

La Machine-Travail planétaire est un système fait de gens dressés les uns contre les autres pour garantir son fonctionnement. C'est pourquoi il faut nous demander: pourquoi acceptons-nous un genre de vie que, de toute évidence, nous n'aimons pas ? Quels sont les avantages qui nous font oublier notre mécontentement ?

LES TROIS DEALS EN CRISE

Les contradictions qui font avancer la Machine sont aussi les contradictions internes de chaque travailleur, ce sont nos contradictions. Bien sûr la Machine sait que nous n'aimons pas cette vie et qu'il ne suffit pas de réprimer nos désirs. Si le travail n'était fondé que sur la répression, la productivité serait basse et les coûts de contrôle seraient trop élevés. C'est la raison pour laquelle l'esclavage a été aboli. En réalité une moitié de nous-mêmes accepte le deal de la Machine et l'autre moitié se révolte contre elle.

La Machine a quelque chose à proposer. Nous lui donnons une partie de notre temps, mais pas toute notre vie. En échange elle nous donne une certaine quantité de biens, mais pas exactement autant que nous en voudrions et pas exactement ceux que nous voudrions. Chaque catégorie de travailleurs négocie son deal catégoriel et chaque travailleur individuellement négocie son deal privé avec son salaire et sa position particulière. Comme chacun s'imagine que son deal est le meilleur (il y aura toujours quelqu'un de moins bien servi), il s'accroche à son deal privé et se méfie des changements. C'est ainsi que son inertie interne protège la Machine des réformes ou des révolutions.

Ce n'est que lorsqu'un deal est devenu trop inégal que l'insatisfaction et la propension au changement peuvent se développer. La crise actuelle, qui est surtout visible au niveau économique, est causée par le fait que tous les deals proposés par la Machine sont devenus inacceptables. Les travailleurs A, B et C se sont tous mis à protester, chacun à leur manière, contre leurs deals respectifs. Et pas seulement les pauvres; les riches aussi sont mécontents. La Machine est en train de perdre ses perspectives. Le mécanisme de la division interne et de la répulsion mutuelle est en train de s'effondrer. La répulsion se retourne contre la Machine elle-même.

LE DEAL A

Qu'est-ce que le deal A ? Entrecôte, chaîne stéréo, vidéo, planche à voile, Chivas-Regal, disco, jazz, nouvelle cuisine, Taï-chi, drogues, Acapulco, Alfa-Romeo, vacances d'hiver ? Est-ce là le meilleur deal de la Machine ? Ou n'est-ce pas plutôt ce petit matin gris dans le bus ? Un sentiment de dégoût, de colère ou d'angoisse qui t'envahit d'un coup. D'habitude on sent cet étrange sentiment de vide juste au moment où on se trouve entre le temps de travail et le temps de la consommation, quand on attend et qu'on se rend compte que ce temps ne nous appartient pas. La Machine a peur de ces moments-là et nous aussi. Voilà pourquoi on est toujours sous tension, occupé et en train d'attendre quelque chose. L'espoir nous tient en forme. Le matin on pense au soir, pendant la semaine on rêve au week-end, on supporte la vie quotidienne en préparant les prochaines vacances. Ainsi on s'immunise contre la réalité et on est paré contre toute baisse d'énergie.

Le deal A n'est pas devenu pourri (ou mieux, sensiblement plus pourri) à cause d'une diminution de la quantité ou de la variété des biens de consommation. Mais la production de masse a nivelé la qualité de ces biens et la fascination de leur nouveauté a disparu définitivement. La viande n'a plus de goût, les légumes sont pleins d'eau, le lait n'est plus qu'un liquide blanc produit avec son emballage. La télévision est ennuyeuse, conduire une voiture n'est plus un plaisir, les quartiers sont ou trop bruyants ou déserts. Et, parallèlement, les choses vraiment bonnes, comme la nature, les traditions, les relations sociales, les identités culturelles, les environnements urbains, etc. sont détruits. Malgré une avalanche de biens, la qualité de la vie décroît. Notre vie est standardisée, rationalisée, rendue anonyme. La Machine guette chaque seconde inoccupée, chaque centimètre carré inoccupé. Elle offre des vacances dans des endroits exotiques à des milliers de kilomètres, mais dans la vie quotidienne notre marge de manœuvre est toujours plus réduite.

Même pour les travailleurs A le travail reste le travail : manque d'énergie, stress, tension nerveuse, échéances, compétitions, contrôle hiérarchique. Les biens de consommation ne peuvent pas combler le vide laissé par le travail. La passivité, la solitude, l'inertie, le vide ne peuvent pas être compensés par les gadgets électroniques qui remplissent les appartements, par les voyages au bout du monde, les stages de méditation, les ateliers de relaxation, les cours de créativité, de gymnastique ou simplement la drogue. Le deal A est empoisonné et se venge par des dépressions, le cancer, les allergies, les intoxications, les troubles mentaux et le suicide. Derrière le maquillage parfait, derrière les façades de la société d'abondance, il n'y a plus qu'une nouvelle forme de la misère.

Beaucoup de ces travailleurs A privilégiés s'enfuient à la campagne, cherchent refuge dans des sectes ou essaient de damner le pion à la Machine avec la magie, l'hypnose, l'héroïne, les religions orientales et autres illusions de pouvoir secret. Ils cherchent désespérément à donner quelque structure, raison ou sens à leur vie. Mais tôt ou tard la Machine s'empare de ces refuges et transforme leur rébellion en un nouvel élan pour son développement. Le «sens de la vie » devient alors un nouveau créneau du marché.

Bien sûr, le deal A n'apporte pas que misère. Les travailleurs A jouissent d'indéniables privilèges : ils ont accès à tous les biens, informations, plans et possibilités créatives de la Machine. Les travailleurs A ont la chance d'utiliser cette richesse pour eux-mêmes et même contre les desseins de la Machine. Mais s'ils n'agissent qu'en tant que travailleurs A, leur rébellion sera partielle et défensive. La Machine apprend vite et une résistance sectorielle signifie toujours la défaite.

LE DEAL B

Le deal B est le deal classique du travailleur de l'industrie d'État. Du point de vue des travailleurs, les aspects positifs de ce deal sont: emplois garantis, revenus garantis, sécurité sociale. Nous appelons ce deal « socialisme », parce qu'on le trouve sous sa forme la plus pure dans les pays socialistes ou communistes. Mais le deal B existe aussi dans beaucoup de versions différentes dans les pays à capitalisme privé (Suède, Grande-Bretagne, France et même USA).

Au centre du deal B il y a l'État. Comparé à la dictature anonyme du marché et de l'argent, un État centralisé semble en mesure de nous donner plus de sécurité. Il semble représenter la société (c'est-à-dire nous-mêmes) et les intérêts généraux. Grâce à cette médiation, les travailleurs B peuvent se considérer comme leurs propres patrons. Comme l'État a assumé partout des fonctions essentielles (pensions, service de santé, sécurité sociale, police), il semble être indispensable et toute attaque contre lui équivaut apparemment au suicide. L'État n'est en fait qu'une autre face de la Machine et non son abolition. Comme le marché, il constitue son anonymat au moyen de la massification et de l'isolement, mais dans ce cas c'est le parti (ou les partis), la bureaucratie ou l'appareil administratif qui remplissent cette fonction. (Dans ce contexte on ne parle pas de démocratie ou de dictature. Un État socialiste pourrait en fait être parfaitement démocratique. Il n'y a pas de raison intrinsèque pour que le socialisme, même en URSS, ne devienne pas un jour démocratique. La forme même de l'État signifie toujours dictature, mais sa légitimation est toujours organisée selon un degré très variable de démocratie.) Nous sommes face à l'État (« notre » État) comme des individus sans pouvoir, munis de « garanties » qui ne sont que de papier et qui n'établissent aucune forme de contrôle social direct. Nous sommes seuls et notre dépendance par rapport à la bureaucratie d'État n'est que l'expression de notre faiblesse.

En période de crise, de bons amis seront plus importants que notre carte de sécurité sociale ou que notre livret d'épargne. L'État n'apporte qu'une sécurité trompeuse.

Dans les pays socialistes, où le deal B existe sous sa forme pure, règne le même système de contrainte par salaire et travail qu'à l'Ouest. Tu travailles pour les mêmes buts économiques. Quelque chose qui ressemble à « un style de vie socialiste » pour lequel il vaudrait la peine d'accepter des sacrifices n'a cours nulle part et n'est même pas prévu. Les mécanismes de motivation sont les mêmes qu'à l'Ouest: société industrielle moderne, société de consommation à l'occidentale, voitures, télévision, logements et résidences secondaires, petite famille, disco, coca-cola, jeans, etc. Comme le niveau de productivité de ces pays est relativement bas, ces buts ne peuvent être que partiellement atteints. Le deal B est particulièrement frustrant parce qu'il prétend réaliser des idéaux de consommation qu'il n'est pas en mesure d'atteindre.

Mais le socialisme n'est pas que frustration, il a aussi ses avantages. Sa productivité est faible parce que les travailleurs exercent un niveau de contrôle relativement élevé sur leurs rythmes et conditions de travail et sur le niveau de qualité (y compris le niveau de mauvaise qualité). Puisque les risques de chômage n'existent pas et que le licenciement est très improbable, les travailleurs B prennent les choses tranquillement. Les usines sont surpeuplées, le sabotage est une pratique quotidienne et l'absentéisme (pour faire les courses, se saoûler ou pour toutes sortes d'affaires privées ou illégales) est largement répandu. On travaille aussi au ralenti parce que de toute façon les biens de consommation qui pourraient être motivants n'existent pas en nombre suffisant. Ainsi le cycle de la sous-productivité est bouclé. La misère de ce système se reflète dans une démoralisation profonde, un mélange d'alcoolisme, d'ennui, de disputes familiales et de carriérisme.

Dans la mesure où les pays socialistes sont intégrés dans le marché mondial, leur basse productivité a des conséquences catastrophiques : ils ne peuvent vendre leurs produits qu'à des prix de dumping et sont ainsi exploités comme des colonies à bas salaires. Les quelques produits qui seraient utiles s'écoulent vers l'Ouest et font défaut dans leur pays de production: une raison de plus pour accroître la colère et la frustration. Les événements de Pologne ont montré que de plus en plus de travailleurs B refusent le deal socialiste. On comprend pourquoi ils entretiennent de grandes illusions concernant la société de consommation et les possibilités de l'atteindre par des mesures économiques d'État. (Lech Walesa a été fasciné par le modèle japonais.) Beaucoup de gens dans les pays socialistes (par exemple en Allemagne de l'Est) commencent à se rendre compte qu'une société de consommation hautement productive n'est qu'un autre genre de misère et non une solution. Les illusions de l'Ouest comme de l'Est sont en train de s'effondrer. Le choix n'est pas entre capitalisme et socialisme, car l'un et l'autre terme de l'alternative sont offerts par la même Machine. Il faudra une nouvelle « solidarité » non pas pour construire une meilleure société industrielle ou pour enrichir la famille consommatrice catholique et socialiste, mais pour tisser des relations directes d'échange matériel entre les paysans et les citadins, afin qu'ils deviennent indépendants de l'industrie d'État. Les travailleurs B à eux seuls ne seront pas en mesure de réaliser cela.

LE DEAL C

Avant que la Machine-Travail industrielle ne colonise l'actuel Tiers-Monde, il y régnait la pauvreté. La pauvreté, cela veut dire que les gens possèdent peu de biens matériels et qu'ils n'ont pas d'argent, mais assez à manger, et que tout ce dont ils ont besoin pour vivre à leur façon est disponible. La richesse signifie d'abord du software et n'est pas déterminée par des biens ou des quantités, mais par des formes : mythes, fêtes, contes de fée, manières, érotisme, langage, musique, danse, théâtre, etc. (Il est évident que même la manière dont les plaisirs « matériels » sont perçus est déterminée par les traditions et les conceptions culturelles.) La Machine-Travail a détruit les richesses de la pauvreté. Reste la misère.

Quand l'économie monétaire s'attaque à la pauvreté, le résultat est le développement de la misère ou le développement tout court. Le développement peut être colonialiste, indépendant (dirigé par des élites indigènes ou des bureaucraties), socialiste (capital d'État), capitaliste privé ou tout à la fois. Le résultat est toujours le même : destruction de ressources alimentaires locales (une agriculture tournée vers l'exportation remplace l'agriculture de subsistance), soumission au marché mondial (détérioration des termes de l'échange), différence de productivité, exploitation, répression, guerres civiles entre les cliques rivales briguant le pouvoir, dictature militaire, intervention des grandes puissances, dépendance, tortures, massacres, déportation, famine.

L'instrument principal de contrôle du deal C, c'est la violence directe. La Machine-Travail déploie ses mécanismes de contrôle ouvertement et sans se gêner. Les cliques au pouvoir ont pour mission de construire des États centralisés et donc d'écraser toutes les tendances et mouvements tribaux, traditionalistes, autonomistes, « arriérés » ou prétendument « réactionnaires ». Les territoires aux limites souvent absurdes, hérités des puissances coloniales, doivent être transformés en États nationaux « modernes ». La Machine-Travail planétaire ne peut fonctionner qu'avec des rouages bien définis, normalisés et stables. C'est là le sens des « ajustements » actuels dans le Tiers-Monde et c'est pour en arriver là que des millions de gens doivent mourir ou sont déplacés.

L'indépendance nationale n'a pas apporté la fin de la misère et de l'exploitation. Elle n'a fait qu'ajuster le vieux système colonial aux besoins de la Machine-Travail. Le colonialisme n'était pas assez efficace. La Machine avait besoin de masques nationaux, de promesses de progrès et de modernisation pour obtenir le consentement temporaire des travailleurs C. Malgré la bonne volonté de quelques élites (par exemple N'Krumah, Nyerere, etc.) le développement n'a fait que préparer le terrain pour une nouvelle attaque de la Machine-Travail, démoralisant et désillusionnant les masses C.

Le centre du deal des travailleurs C, c'est la famille, éventuellement le clan, la tribu ou un village. Les travailleurs C ne peuvent se fier à l'économie monétaire car leur travail salarié est précaire et misérablement payé. L'État n'est pas en mesure d'offrir de garantie sociale. Ainsi la famille n'est que la forme minimale de la sécurité sociale. Mais la famille elle-même a un caractère ambigu : elle offre la sécurité pour les bons et les mauvais jours, mais, en même temps, elle est un instrument de répression et de dépendance. C'est vrai pour les travailleurs C dans le monde entier, même dans les pays industrialisés (surtout pour les femmes). La Machine-Travail détruit la tradition familiale tout en l'exploitant. Les familles rapportent du travail non payé car elles produisent du travail bon marché pour des emplois non stables. Le ménage privé ou commercialisé est le lieu de travail des travailleurs C.

En tant que travailleurs C, nous nous trouvons dans une situation ambiguë : nous avons renoncé à l'ancien (famille, village), mais le nouveau ne nous assure pas une base de survie suffisante. Nous arrivons dans les villes et devons habiter les bidonvilles. Nous apercevons de nouveaux biens de consommation, mais nous ne gagnons pas assez pour les acheter. Nos villages et leur agriculture se dégradent. Ils sont tombés entre les mains d'une caste dirigeante corrompue et désabusée. Ce deal a au moins l'avantage d'être relativement peu contraignant et de laisser une certaine disponibilité. Nous sommes peu liés à notre emploi ou à l'État; il n'y a pas de chantage possible sur des garanties à long terme (pensions, etc.); nous pouvons tirer avantage de chaque situation qui se présente. Nous avons gardé quelques bribes de la vieille liberté des chasseurs ou cueilleurs de baies. Nous pouvons facilement changer de vie, les possibilités de retour au village donnent une sécurité que les travailleurs A et B n'ont pas. Cette liberté totale est en même temps un fardeau, car chaque jour est un nouveau défi, la vie est pleine d'imprévus, la nourriture du lendemain n'est pas assurée et les risques sont élevés. Des organisations criminelles ou des cliques politiques peuvent exploiter la situation et manipuler les petits délinquants, les trafiquants et les mercenaires.

Malgré le harcèlement publicitaire des multinationales et malgré la propagande pour le développement, de plus en plus de travailleurs C se rendent compte que la société de consommation restera toujours un mirage ou tout au plus une maigre récompense pour les dix pour cent de serviteurs privilégiés de la Machine. Les modèles capitalistes et socialistes ont échoué, le village n'est pas une alternative praticable. Aussi longtemps qu'il n'y aura que le choix entre différents types de misère, il n'y aura pas d'issue pour les travailleurs C. Reste à dire que, pour un nouveau mode de vie autosuffisant, leurs chances de départ seraient meilleures car les structures industrielles et étatiques sont faibles et beaucoup de problèmes sont plus faciles à résoudre que dans les zones métropolitaines (énergie, habitat, nourriture). Mais si les travailleurs C essaient de retourner à leurs villages avant que la Machine-Travail Planétaire ait été complètement démantelée ailleurs aussi, ils seront doublement floués. Il n'y a de solution que globale.

La fin du réalisme politique

Misère dans le Tiers-Monde, frustration dans les pays socialistes et déception à l'Ouest : la dynamique principale de la Machine est le mécontentement réciproque et la logique du moindre mal. Que pouvons-nous faire ? Les politiciens réformistes proposent d«aménager la Machine, de la rendre plus humaine et plus agréable à vivre en utilisant ses propres mécanismes. Le réalisme politique nous conseille de procéder par petits pas. Selon les « réalistes », la révolution microélectronique serait en mesure de nous fournir de nouveaux moyens pour les réformes. Il y a même des propositions réformistes qui sonnent assez bien : la semaine de 20 heures, la distribution du travail à tout le monde, le revenu minimum garanti (par exemple par une taxe négative), l'« élimination du chômage », l'utilisation du temps libre pour l'auto-organisation dans les quartiers, la création d'un secteur « autonome » avec de petites entreprises à faible productivité, les investissements dans les technologies douces et moyennes (pour le Tiers-Monde aussi), la réduction du trafic privé, la conservation de l'énergie (pas de nucléaire, isolation thermique, charbon), les investissements dans l'énergie solaire et les transports publics, la diminution des protéines animales (davantage d'auto-subsistance pour le Tiers-Monde), le recyclage des matières premières (aluminium), le désarmement, etc.

Ces propositions sont raisonnables, même réalisables et certainement pas extravagantes. Elles constituent le programme plus ou moins officiel des mouvements alternatifs, socialistes, verts, pacifistes en Europe occidentale, aux États-Unis et dans d'autres pays. S'il était réalisé, la Machine-Travail aurait un air plus supportable. Mais même ce programme « radical » n'implique qu'un réajustement de la Machine, non pas sa destruction. Aussi longtemps que la Machine (le secteur dur et « hétéronome ») existe, l'autoadministration et l'« autonomie » ne peuvent qu'être utilisées comme espace de récréation pour la réparation des travailleurs épuisés. Et qui peut nous assurer qu'on ne sera pas épuisé par 20 heures hebdomadaires autant qu'on l'est aujourd'hui par 40 heures ? Aussi longtemps qu'on n'aura pas rejeté le monstre dans l'espace intersidéral, il continuera de nous dévorer.

Le système politique est d'ailleurs conçu pour bloquer de telles propositions ou pour transformer ces réformes en nouvelles impulsions pour le développement de la Machine. La meilleure illustration de ces faits est la politique gouvernementale que finissent par mener les partis réformistes. Aussitôt que la Gauche est au pouvoir (par exemple en France, en Grèce, en Espagne, en Bolivie), elle s'embrouille dans la jungle des « réalités » et des nécessités économiques et n'a plus d'autre choix que de renforcer les mêmes programmes d'austérité qu'elle attaquait quand la Droite gouvernait. Après Giscard, c'est Mitterrand qui envoie la police contre les grévistes. (Les socialistes ont toujours été de bons ministres de la police.)

La « reprise économique » (c'est-à-dire la relance de la Machine-Travail) est la base de toutes les politiques nationales. Les réformes doivent encourager les investissements, créer des emplois, augmenter la productivité, etc. Au fur et à mesure que les « nouveaux mouvements » adoptent le réalisme politique (comme les Verts en Allemagne), ils entrent dans la logique d'une « saine économie », sans quoi ils disparaissent de la scène politique. Outre des illusions détruites, une résignation accrue et une apathie générale, la politique réformiste n'apporte rien. La Machine-Travail est planétaire ; toutes ses parties sont interconnectées ; toute politique nationale réformiste ne fera qu'exacerber la compétition internationale et le jeu des travailleurs des différents pays les uns contre les autres. Elle perfectionnera le contrôle que la Machine exerce sur eux.

C'est bien parce qu'ils ont expérimenté ce réalisme politique et cette gestion réformiste que de plus en plus d'électeurs se sont mis à voter pour des politiciens néo-conservateurs comme Reagan, Thatcher ou Kohl. Les représentants les plus cyniques de la logique économique sont préférés aux ratiocineurs de gauche.

La confiance que la Machine a en elle-même chancèle. Personne n'ose plus croire en son avenir, mais tout le monde s'y accroche. La peur des expériences nouvelles est plus grande que la croyance en des promesses démagogiques. Pourquoi réformer un système qui va de toutes façons s'écrouler ? Pourquoi ne pas chercher à jouir des quelques aspects positifs, des deals personnels ou nationaux avec la Machine ? Et pourquoi donc ne pas voter pour des politiciens « optimistes », confiants et conservateurs ? Ils ne promettent même pas de résoudre des problèmes comme le chômage, la faim, la pollution, la course aux armements nucléaires. Ou alors, s'ils le font, ils prennent soin d'expliquer que cela ne fait pas partie de leurs priorités. Ils ne sont pas élus pour résoudre des problèmes, mais pour représenter la confiance et la continuité. Pour la reprise, il n'y a besoin que d'un peu de calme, de stabilité, de rhétorique optimiste et de la sécurité qui en découle pour encaisser les profits produits par les derniers investissements. Dans ces conditions, la reprise sera plus terrible que la crise ne l'a été. On ne demande à personne de croire en Reagan ou Kohl. On n'a qu'à continuer de sourire avec eux et oublier nos doutes. La Machine-Travail supporte mal nos doutes. Les régimes néo-conservateurs nous laissent au moins tranquilles jusqu'à la prochaine reprise ou la prochaine catastrophe. Mis à part l'agitation, la mauvaise humeur et les remords, la Gauche n'a rien de mieux à offrir. Le réalisme politique est devenu irréaliste car la réalité se trouve à un tournant.

La seconde réalité

La Machine-Travail Planétaire (MTP) est omniprésente et ne peut pas être arrêtée par la politique. La Machine sera-t-elle notre destin jusqu'à ce que nous mourrions à 65 ou 71 ans ? C'est donc ça notre vie ? L'avions-nous imaginée ainsi ? Est-ce que l'ironie résignée est notre seule issue ? Nous aidera-t-elle à cacher notre déception pendant les années que nous avons à vivre ? Peut-être n'y a-t-il pas de problème : nous ne sommes qu'un tout petit peu trop « dramatiques ».

Ne nous y trompons pas : même si nous mobilisons tout notre esprit de sacrifice, tout notre courage, nous ne pouvons rien faire. La machine est parfaitement équipée contre les kamikazes politiques comme l'ont montré les expériences de la Fraction Armée Rouge (RAF), des Brigades Rouges, des Monteneros et d'autres. La Machine peut coexister avec la résistance armée et la transformer en moteur de son perfectionnement. Il n'y a pas de problème moral, ni pour nous, ni pour la Machine.

Que nous nous suicidions, que nous réussissions un superdeal, que nous trouvions un créneau ou un refuge, que nous gagnions à la loterie, lancions des cocktails-molotov, que nous adhérions à un parti de Gauche, que nous nous grattions derrière l'oreille ou que nous jouions au tireur fou : nous sommes à bout de course. Dans cette réalité, il n'y a rien à espérer. L'opportunisme ne paie pas. Le carriérisme n'amène rien et ne cause qu'ulcères, psychoses, mariages ou obligations. « Alternative » ne signifie qu'auto-exploitation, ghettos, meetings. L'intelligence est fatigante. La stupidité est ennuyeuse.

Il serait logique de se poser des questions simples, telles que : « Comment voudrais-je vivre ? » « Dans quelle sorte de société ou de non-société ? » « Qu'est-ce que j'aimerais faire ? » « Où voudrais-je aller ? » « Quels sont mes vœux et mes désirs indépendamment de ce qui semble réalisable ou pas ? » Et tout ceci non pas dans un avenir lointain (les réformistes parlent toujours d'un avenir qui commence dans 20 ans), mais de notre vivant, pendant que nous sommes encore en bonne santé, disons : dans cinq ans. Rêves, visions idéales, utopies, vœux, alternatives : ne s'agit-il là que de nouvelles illusions pour nous convaincre de participer au progrès ? Ne les connaissons-nous pas depuis le néolithique, ou simplement depuis le dix-septième siècle ? Et aujourd'hui avec la science-fiction et la littérature fantastique ? Ne succombons-nous pas une nouvelle fois au charme de l'Histoire ? L'avenir n'est-il pas justement la préoccupation principale de la Machine ? N'y a-t-il pas d'autre choix que de se plier aux rêves de la Machine ou de refuser toute activité comme dans le taoïsme ? Il existe une espèce de rêves qui est censurée scientifiquement, moralement, politiquement quand elle apparaît. La réalité dominante essaie d'expulser cette sorte de rêves. Ce sont les rêves de la seconde réalité.

Les réformistes nous disent que c'est de l'égoïsme à court terme que de suivre ses propres désirs. Nous devrions nous battre pour l'avenir de nos enfants. Nous devrions renoncer (moins d'automobiles, de vacances, de chauffage) et travailler dur afin que nos enfants aient une vie meilleure. Voilà une curieuse logique. Est-ce que les renoncements et les sacrifices de la génération de nos parents, leur dur travail dans les années 50 et 60 ne sont pas justement responsables de l'actuel gâchis ? Nous sommes ces enfants pour qui on s'est sacrifié et pour lesquels on a travaillé. Pour nous, nos parents ont supporté deux guerres et une crise, ont construit la bombe atomique. Ils n'étaient pas égoïstes, ils obéissaient. Toute chose construite sur le sacrifice et le renoncement exige à son tour plus de sacrifices et plus de renoncements. C'est parce que nos parents n'ont pas respecté leur égoïsme qu'ils ne peuvent pas respecter le nôtre... Les parties les moins développées du monde ne sont ni le Tiers ni le Quart-Monde, mais nos désirs égoïstes.

Des moralistes politiques pourraient objecter que nous n'avons pas le droit de rêver d'utopies pendant que des millions de gens meurent de faim, sont torturés dans des camps, déportés et massacrés, privés de leurs droits les plus élémentaires. Pendant que les enfants gâtés du boom économique établissent leur liste de vœux, d'autres ne sauraient même pas comment l'écrire ou n'ont pas le temps de rêver. Et pourtant, certains d'entre nous meurent d'héroïne, d'autres se suicident ou sont malades mentaux : quelle misère est la plus sérieuse ? Pouvons-nous mesurer la misère ? Et même s'il n'y avait pas de misère : nos désirs sont-ils moins réels parce que d'autres sont plus mal lotis, ou parce que notre situation pourrait être pire ? Tant que nous n'agissons que pour prévenir le pire ou parce que d'« autres » sont plus mal lotis nous rendons possible cette situation. On nous force toujours à réagir aux initiatives de la Machine. Il y aura toujours un scandale à dénoncer, une impertinence de trop, une provocation qui ne peut pas rester sans réponse. Et ainsi passent nos 70 années de vie et la vie des autres, les plus mal lotis. La Machine nous occupe toujours pour nous éloigner de nos rêves immoraux. Si nous avions commencé à nous occuper de nous-mêmes, elle serait définitivement en crise. Aussi longtemps que nous ne faisons que réagir sur la base de différences morales nous restons des rouages impuissants, des particules explosantes enfermées dans le moteur du développement. Et comme nous sommes faibles, nous fournissons à la Machine les instruments pour exploiter plus faibles que nous.

Le moralisme est une arme de la Machine, le réalisme en est une autre. La Machine a forgé la réalité et nous a appris à percevoir la réalité à sa manière. Depuis Descartes et Newton, elle a digitalisé nos pensées et la réalité, elle a tracé des chemins de oui/non à travers le monde et notre esprit. Nous croyons à la réalité parce que nous y sommes habitués. Aussi longtemps que nous acceptons la réalité de la Machine, nous en sommes les victimes. La Machine utilise la culture digitale pour pulvériser nos rêves, nos pressentiments, nos idées. Les rêves et les utopies sont stérilisés dans les romans, les films et la musique commerciale. Mais la réalité est en crise. Chaque jour de nouvelles fissures apparaissent et l'alternative oui/non n'est rien moins qu'une menace apocalyptique. La dernière réalité de la Machine est son auto-destruction. Notre réalité, la seconde réalité, celle des anciens et des nouveaux rêves, ne peut pas être enfermée dans un réseau de oui/non. Elle refuse à la fois l'apocalypse et le statu quo. Apocalypse ou évangile, fin du monde ou utopie, tout ou rien : il n'y a pas d'autre possibilité réaliste. Nous pouvons choisir facilement l'une ou l'autre. Des attitudes à mi-chemin telles qu'« espoir », « confiance » ou « patience » ne sont que ridicules et pure tromperie. Il n'y a pas d'espoir. Nous devons choisir maintenant. Le néant est devenu une possibilité réaliste, plus absolue que les nihilistes n'ont jamais osé le rêver. C'est là qu'on reconnaît la perfection de la Machine. Finalement nous avons le néant ! Nous pouvons tous nous tuer ! Nous n'avons plus à survivre. Le néant est en train de devenir un mode de vie réaliste avec ses propres philosophes (Cioran, Schopenhauer, Bouddhisme, etc.), sa mode (noire, inconfortable), sa musique, son mode d'habiter, sa peinture. Les apocalyptiques, nihilistes et misanthropes ont de bons arguments pour justifier leur attitude. Si on transforme en valeurs la vie, la nature ou l'humanité, il y a des risques de totalitarisme : biocratie ou écofascisme avec sa théorie de l'espace vital. On sacrifie la liberté à la survie, de nouvelles idéologies de la renonciation surgissent et contaminent tous les rêves et les désirs. Les pessimistes sont vraiment libres, heureux et généreux. Le monde ne sera plus jamais supportable sans la possibilité de son auto-destruction, de même que la vie de l'individu est un fardeau sans l'issue du suicide. Le néant est là pour durer.

Mais d'autre part le « tout » existe. Il est moins probable que le néant, il est mal défini et à peine élaboré. Il est ridicule, mégalomane et prétentieux. Ne serait-il là que pour rendre plus attractif le néant ?

BOLO'BOLO n'est pas moral

BOLO'BOLO fait partie de la seconde réalité. Il est strictement subjectif, car la réalité des rêves ne peut jamais être objective. Est-ce que BOLO'BOLO est le tout ou le néant ? Il est l'un et l'autre et aucun des deux. C'est un voyage dans la deuxième réalité, un « trip » qui pourrait s'appeler aussi yaplaz, kwendolm, takmas et ul-so. Il y a là-bas beaucoup d'espace pour beaucoup de rêves.

BOLO‘BOLO est l'une de ces manœuvres irréalistes, amorales et égoïstes qui détournent l'attention des luttes contre le pire. BOLO‘BOLO est aussi une modeste proposition pour un nouvel arrangement sur notre vaisseau spatial après la disparition de la Machine. Bien que BOLO'BOLO ait débuté comme simple recueil de désirs, nombre de réflexions sur la possibilité de réalisation de ces désirs se sont ensuite accumulées autour de lui. BOLO'BOLO peut être réalisé à l'échelle mondiale en cinq ans si nous commençons maintenant. Personne ne mourra de faim, de froid ou plus tôt qu'aujourd'hui pendant la période de transition. Il y a très peu de risques.

Bien sûr les conceptions générales de la civilisation postindustrielle ne manquent pas de nos jours. La littérature écologique ou alternative fleurit. Elle s'enrichit de nouveaux thèmes : Ère du Verseau, changement de paradigme, écotopie, nouveaux réseaux, rhizomes, structures décentralisées, sociétés douces, nouvelle pauvreté, petits circuits, troisième vague, ou sociétés de « prosumeurs » (producteurs-consommateurs). On assiste au développement de conspirations douces et la nouvelle société est en train de naître dans des communautés, des sectes, des groupements de citoyens, des entreprises alternatives et des associations de quartier. Dans toutes ces publications et ces expériences, il y a un tas d'idées bonnes et utiles, prêtes à être volées et incorporées dans BOLO‘BOLO. Mais un grand nombre de ces avenirs possibles ne sont pas très appétissants : ils puent la renonciation, le moralisme, le labeur, l'accouchement intellectuel laborieux, la modestie et l'auto-limitation. Bien sûr qu'il y a des limites ! Mais pourquoi y aurait-il des limites au plaisir et à l'aventure ? Pourquoi les plus alternatifs ne parlent-ils que de nouvelles responsabilités et presque jamais de nouvelles possibilités ? L'un des slogans des Alternatifs est : réfléchis globalement, agis localement. Pourquoi ne pas réfléchir et agir globalement et localement. Il y a un tas de propositions et d'idées. Ce qui manque, c'est une proposition pratique globale (et locale), une sorte de langage commun. Il faut que nous puissions nous entendre sur certains éléments de base si nous ne voulons pas tomber dans le prochain piège de la Machine. À cet égard, la modestie et la prudence (académique) sont des vertus qui risquent de nous désarmer. Pourquoi être modestes face à une catastrophe imminente ? BOLO'BOLO peut ne pas être la proposition la meilleure et la plus détaillée, ce n'est pas non plus une proposition définitive pour un nouvel arrangement sur notre vaisseau spatial. Mais ça n'est déjà pas si mal et ça peut servir à beaucoup de gens. Je suis d'avis de commencer tout de suite par un essai et de voir, par la suite, ce qui se passera.

SUBSTRUCTION

En admettant que nous acceptions BOLO‘BOLO, la prochaine question est: comment le réaliser ? N'est-ce pas une fois de plus une proposition de réalisme politique ? Non, BOLO‘BOLO ne peut pas être réalisé à travers la politique; il faut suivre une autre route, une série d'autres routes. Par rapport à la Machine, le premier problème qui se pose est un problème à l'envers : comment pouvons-nous paralyser et éliminer le contrôle de la Machine (c'est-à-dire la Machine elle-même) de manière à ce que BOLO‘BOLO puisse se développer sans être détruit d'emblée ? On peut appeler cet aspect de notre stratégie « désassemblage » ou « subversion ». La Machine Travail Planétaire (MTP) doit être démantelée soigneusement car nous ne voulons pas mourir avec elle. N'oublions pas que nous sommes une partie de la Machine et qu'elle fait partie de nous-mêmes. Nous ne voulons détruire que notre rapport à la Machine. « Subversion » signifie changement des rapports entre nous (les trois catégories de travailleurs) et face à la Machine (qui, à son tour, se présente à chaque catégorie de travailleurs comme un système globalisant). Il s'agit de subversion et non d'attaque, car nous sommes à l'intérieur de la Machine et c'est à partir de là que nous devons la bloquer. Nous ne nous présenterons pas comme un ennemi de l'extérieur. Il n'y aura pas de front, ni de quartier général, encore moins d'uniformes.

Utilisée seule, la subversion n'est pas une solution, elle nous permet de paralyser un certain secteur de la Machine, de détruire une de ses fonctions, mais la Machine sera toujours capable de reconstruire une fonction isolée et de s'imposer à nouveau. Nous devons remplir chaque espace conquis par la subversion avec quelque chose de nouveau, quelque chose de constructif. Nous ne pouvons pas espérer éliminer d'abord la Machine et, une fois la place libre, établir BOLO‘BOLO : nous arriverions toujours trop tard. Des éléments provisoires de BOLO‘BOLO, des rameaux de sa structure doivent occuper tous les interstices libérés, les espaces abandonnés, les zones déjà conquises. Ils préfigurent ainsi les nouvelles relations. La construction doit être combinée avec la subversion pour former un processus unique : la substruction (ou con-version si l'on préfère). La construction ne doit jamais être un prétexte pour renoncer à la subversion. À son tour, la subversion isolée ne produit qu'un feu de paille, des dates historiques et des héros, mais elle ne laisse pas de résultats sur le terrain. Construction et subversion prises isolément sont, l'une et l'autre, une manière de collaboration tacite ou explicite avec la Machine.

DYSCO

Si on examine d'abord le cas de la subversion, il faut noter que chaque travailleur, chaque fonctionnaire de la Machine, dans chaque partie de la planète, possède un potentiel spécifique et personnel de subversion. Il y a différentes manières de causer des dommages à la Machine et chacune n'a pas les mêmes conséquences. Un menu planétaire de la subversion pourrait être décrit de la manière suivante:

A) DYSINFORMATION: sabotage (de la machine ou de ses programmes), vol de temps-machine pour des jeux ou à des fins personnelles, défauts de conception ou de planification, indiscrétions (par exemple Ellsberg et le scandale du Watergate), désertions (de scientifiques ou de fonctionnaires), refus de sélectionner (pour des enseignants), erreurs de management, trahisons, déviations idéologiques, fausses informations; les effets peuvent être immédiats ou à long terme, ils se mesurent en secondes ou en années.

B) DYSPRODUCTION : réduction de cadences, baisse de qualité, sabotage, absentéisme, assemblées d'ateliers, manifestations dans les usines, mobilité, occupations (par exemple grève des ouvriers polonais); les effets sont à moyen terme, ils se mesurent en semaines, en mois.

C) DYSRUPTION : émeutes, barricades, actes de violence, fuites, divorces, disputes de ménage, pillages, guérilla, incendies volontaires, etc. (par exemple Sao-Paulo, Miami, Soweto, El Salvador); les effets sont à court terme, ils se mesurent en heures, en jours.

Naturellement, toutes ces tactiques ont aussi des effets à long terme, mais on n'envisage ici que leur impact direct. Chacune de ces formes de subversion peut faire du tort à la Machine et même la paralyser momentanément. Mais chacune de ces tactiques peut être neutralisée par les deux autres car leur impact est différent dans le temps et l'espace. La dysinformation reste inefficace si elle n'est pas utilisée dans la production ou la circulation physique des biens et des services. Elle reste un pur jeu intellectuel qui se détruit lui-même. Les grèves peuvent toujours être cassées car personne n'empêche l'intervention de la police par des actions dysruptives. La dysruption isolée s'épuise vite car la Machine reçoit du renfort de son secteur de production. La Machine sait depuis longtemps qu'il y aura toujours de la subversion contre elle, que le deal qu'elle a conclu avec les différentes catégories de travailleurs doit en permanence être renégocié et arraché de haute lutte. Elle se limite donc à échelonner les attaques des trois secteurs de sorte qu'ils ne puissent pas se soutenir mutuellement et entraîner un effet multiplicateur pour devenir une sorte de contre-Machine. Les travailleurs qui viennent de gagner une grève (dysproduction) sont en colère contre les chômeurs qui manifestent et dont les barrages routiers (dysruption) les empêchent d'arriver à temps à l'usine. Une entreprise fait faillite et les travailleurs se plaignent des ingénieurs et des cadres ; mais c'était un ingénieur « substructeur », qui avait préparé intentionnellement des plans erronés, allié à un cadre qui voulait saboter l'entreprise (dysinformation). Les travailleurs perdent leur emploi, participent à des manifestations de chômeurs, il y a des émeutes..., les policiers, autres travailleurs, font leur travail en appliquant les consignes. La Machine transforme les différentes attaques des différents secteurs en un mouvement à vide, car rien n'est plus instructif pour elle que les défaites et rien n'est plus dangereux pour elle que de longues périodes de calme (car alors elle ne sait plus ce qui est en train de se passer dans les membres de son organisme).

La Machine ne peut pas exister sans un certain degré de maladie et de mauvais fonctionnement. Les luttes partielles sont des moyens de contrôle, une sorte de thermomètre pour la fièvre, et ce sont elles qui nourrissent l'imagination de la Machine et son dynamisme. Si cela s'avère utile pour elle, elle peut même provoquer des luttes afin de tester ses instruments de contrôle.

Dysinformation, dysproduction et dysruption doivent absolument se cumuler et cela à un niveau massifié afin de produire une situation critique pour la Machine. Une telle conjoncture fatale ne peut se produire que par le dépassement de la séparation des trois fonctions et des trois catégories de travailleurs. Il faut que se constitue un type de communication qui ne soit pas compatible avec le plan de la Machine: la dyscommunication. Voilà pourquoi l'ultime partie qui se joue contre la Machine s'appelle ABC-dysco.

Où peuvent se développer de tels nœuds de dysco ABC ? Difficilement là où les travailleurs se rencontrent en tant que fonctions de la Machine, c'est-à-dire sur leur lieu de travail, au supermarché ou à la maison. L'usine est le lieu-même de l'organisation de la division et les syndicats ne font que refléter cette division sans la dépasser. Sur les lieux de travail, les différences d'intérêts sont particulièrement accentuées: salaire, position, hiérarchie, privilèges constituent autant de barrières. Dans les usines et les bureaux, les travailleurs sont isolés les uns des autres, le niveau de bruit est élevé et les tâches sont absorbantes. La dysco ABC peut difficilement se développer dans le cœur économique de la Machine. Mais il y a des domaines de la vie (que la Machine considère comme des domaines marginaux) qui sont plus propices à la dysco. La Machine n'a pas encore tout digitalisé et rationalisé : la religion, l'expérience mystique, le langage, le rapport aux origines, la nature, la sexualité, toutes sortes de spleens, d'idées folles et d'envies.

La vie dans son ensemble échappe aux voies de la Machine. Évidemment, la Machine connaît son insuffisance dans ces domaines et elle cherche à les soumettre à une rationalité économique. La religion devient le business des sectes, la nature est exploitée par le tourisme et le sport, l'amour du pays dégénère en prétexte idéologique pour les industries d'armements, la sexualité est commercialisée, etc. Il n'y a pas de besoin qui ne puisse être transformé en marchandise, mais en devenant marchandise il est réduit et mutilé. Certains besoins se prêtent particulièrement mal à la production de masse, notamment le besoin d'une expérience personnelle authentique. L'intégration dans la Machine ne réussit que partiellement et de plus en plus de gens demandent une « pause ». Le succès des mouvements écologistes, des pacifistes, des minorités ethniques ou régionalistes, de la « nouvelle religiosité » (les églises progressistes ou pacifistes) et des sous-cultures homosexuelles est probablement dû à ces insuffisances de la Machine-Travail Planétaire. Partout où l'on redécouvre ou bien où l'on crée des identités en deçà de la logique économique, il y a des nœuds ABC. Des intellectuels, des employés, des femmes et des hommes se retrouvent en tant qu'objecteurs de conscience sans se préoccuper de leurs emplois. Les membres des professions les plus diverses se retrouvent en tant qu'homosexuels. Les Indiens, les Basques ou les Arméniens luttent ensemble. Les femmes aussi... Une sorte de nouveau nationalisme (ou régionalisme) dépasse les barrières de la profession et de l'éducation. La Vierge noire de Czestochowa a contribué à unir les travailleurs, les intellectuels et les paysans polonais. Ce n'est pas un hasard si, ces derniers temps, ce sont presque toujours des mouvements de ce genre qui ont atteint une certaine intensité. Leur pouvoir substructeur se fonde sur la multiplication des rencontres ABC. La première réaction de la Machine a toujours été de jouer l'un contre l'autre les éléments de ces rassemblements et de rétablir le vieux mécanisme du rejet mutuel.

Les mouvements mentionnés ci-dessus n'ont produit que des dyscos ABC superficielles et de courte durée. Dans de nombreux cas, les travailleurs des différentes catégories ne se sont rencontrés qu'à l'occasion d'un seul événement puis sont retombées dans leurs divisions quotidiennes. Ceci a créé beaucoup de mystifications. Pour exercer une influence durable, ils devraient aussi être capables de remplir des tâches quotidiennes en dehors de la Machine. Ils devraient essayer d'organiser l'entr'aide, l'échange extra-monétaire de services et de fonctions culturelles concrètes dans les quartiers. Dans ce contexte, ils devraient anticiper les bolos, les accords de trocs et l'autosuffisance alimentaire. Les idéologies (ou les religions) ne sont pas assez fortes pour dépasser des barrières telles que le revenu, l'éducation, la position sociale. Les catégories ABC doivent se compromettre dans la vie quotidienne. Certains niveaux d'auto-suffisance, d'indépendance de l'État et de l'économie doivent être atteints pour stabiliser de tels nœuds de dysco. On ne peut pas travailler 40 heures par semaine et avoir encore assez de temps et d'énergie pour des initiatives de quartier. Les nœuds ABC doivent être plus qu'un décor culturel, ils doivent être capables de remplacer au moins une petite fraction du revenu monétaire et libérer une partie de temps.

Ce n'est qu'expérimentalement que peut être défini ce à quoi ressemblent ces nœuds de dysco ABC. Il peut s'agir de centres de quartier, de coopératives alimentaires, d'échanges agriculteurs-artisans, de communautés de rue, de communes de base, de clubs, d'échanges de services, de coopératives de production et de distribution d'énergie, de bains communaux, de pools d'utilisation de voitures, etc. Tous les points de rencontre pour regrouper les trois catégories de travailleurs sur la base d'intérêts communs sont de potentielles dyscos ABC.

La rencontre de ces nœuds ABC désintègre la Machine, produit de nouvelles conjonctures subversives et protège l'activité de toutes sortes de mouvements de manière invisible. La diversité, l'opacité, la flexibilité, l'absence de noms, de drapeaux et d'étiquettes, le refus de la gloire et des honneurs, le rejet du comportement politique et de toute délégation, tout cela protégera de tels nœuds des yeux et des tentacules de la Machine. Les informations, les expériences et les instruments pratiques peuvent être partagés. Les nœuds de dysco ABC peuvent être les laboratoires de nouvelles formes d'action, énigmatiques et surprenantes car elles peuvent utiliser les trois fonctions et les trois dysfonctions de la Machine. Même le cerveau de la Machine n'a pas accès à cette richesse d'information car il doit se séparer de la réflexion sur lui-même (principe de séparation entre la compétence et la responsabilité). Les nœuds de dysco ABC ne sont donc ni des partis, ni des mouvements, ni des coalitions ou des organisations paravents. Ils ne sont qu'eux-mêmes, c'est-à-dire le cumul de leurs effets séparés. Ils peuvent se rencontrer dans des mouvements de masse ponctuels, tester leur force et la réaction de la Machine et disparaître de nouveau dans la vie quotidienne. Ils combinent leurs forces là où ils se rencontrent, dans la pratique. Ils ne sont pas une contre-Machine, mais le contenu et la base matérielle de la destruction de la Machine.

De par leur volonté de ne pas devenir des organisations, les nœuds ABC sont toujours capables de créer des surprises. La surprise est un élément fondamental car nous souffrons d'un désavantage incurable par rapport à la Machine : nous pouvons être soumis au chantage de mort ou de suicide de la MTP. On ne saurait cependant nier que, comme moyen de subversion, la guérilla ne puisse devenir nécessaire dans certaines circonstances (quand la Machine est déjà en train de tuer). Plus il y a de nœuds ABC, de réseaux et de tissus et plus l'instinct de mort de la Machine est excité. Mais chaque fois que nous devons nous opposer à la Machine avec héroïsme et esprit de sacrifice, c'est que notre défaite est proche. Il vaut mieux accepter le chantage de la Machine. Chaque fois que la Machine commence à tuer, nous devons nous replier. Cela paraît défaitiste, mais c'est une des leçons que nous pouvons tirer du Chili, de la Grenade ou de la Pologne : quand la lutte passe au niveau de la police et de l'armée, nous sommes sur la voie de la défaite. Ou alors, si nous gagnons, ce sera justement notre aspect policier ou militaire qui aura gagné et non pas nous-mêmes. Nous ne serons parvenus qu'à une dictature militaire « révolutionnaire ». Quand la Machine se met à tuer à l'aveuglette, nous avons visiblement fait une erreur. Nous ne devrions jamais oublier que nous sommes aussi ceux qui tirent. Nous ne sommes jamais en face d'un ennemi, nous sommes l'ennemi. Ce fait n'a rien à voir avec les idéologies non-violentes : on peut être très violent et ne pas s'entre-tuer. Infliger de gros dégâts à la Machine ne signifie pas nécessairement utiliser la violence. D'autre part, rien ne sert de mettre des fleurs aux boutonnières des soldats ou d'être gentils avec les policiers. Impossible de les tromper avec le symbolisme, les arguments ou les idéologies : ils sont comme nous. Mais il se peut que le policier ait des voisins, que le général soit homosexuel, que le soldat ait une sœur qui milite dans un nœud de dysco ABC. Quand il y aura suffisamment de dyscos, la sécurité de la Machine sera trouée comme une passoire. Nous devons être soigneux, pratiques et discrets.

Si la Machine tue, c'est qu'il n'y a pas encore assez de nœuds de dysco ABC. Trop de parties de son organisme sont encore en bonne santé et elle peut espérer se sauver par une opération violente. La Machine ne mourra pas d'une attaque et ne découvrira son cancer que lorsqu'il sera trop tard pour l'opérer. Telles sont les règles du jeu. Ceux qui ne les respectent pas doivent abandonner la partie (et deviendront des héros).

La substruction comme stratégie est une forme de méditation pratique. Elle peut être représentée par le yantra ci—dessous qui combine la substruction (aspect du mouvement) et BOLO (la future communauté de base):

TRICO

La Machine-Travail a un caractère planétaire, de sorte que la stratégie de BOLO‘BOLO doit aussi être planétaire dès le début. Des nœuds de dysco qui ne seraient que locaux, régionaux ou même nationaux ne suffiront jamais à paralyser la Machine planétaire dans son ensemble. L'Ouest, l'Est et le Sud doivent commencer simultanément à subvertir leurs fonctions relatives à l'intérieur de la Machine et doivent créer de nouvelles anticipations constructives. Ce qui est vrai pour les trois catégories de travailleurs au niveau du microcosme est aussi vrai pour les trois parties de la planète au niveau du macrocosme. Il faut qu'existent des nœuds de dysco planétaire. Il faut qu'existe un tri-communication entre les nœuds de dysco : la trico. Le truc planétaire, c'est la trico.

La trico c'est la dysco entre les nœuds ABC dans chacune des trois principales parties du monde: l'Ouest industrialisé, les pays socialistes et les pays du Tiers-Monde. Un nœud de trico, c'est la rencontre de trois nœuds de dysco au niveau international.

C'est ainsi que les bolos naissants prennent contact entre eux. Bien sûr ce contact doit être établi à l'extérieur des gouvernements, des organisations internationales ou des organisations d'aide au développement. Les contacts doivent fonctionner directement entre les quartiers, entre les actions quotidiennes de toutes sortes. Il peut y avoir une trico entre Saint-Marks-Place (New York), Gdansk Nord-Est 7 et Mutum Biyu (Nigeria) ou entre Zurich-Stauffacher, Novosibirsk/Block A23 et Vuma (Fidji). De tels nœuds de trico pourraient commencer sur la base d'affinités personnelles surgies accidentellement (lors d'un voyage touristique par exemple). Ensuite ils pourraient être multipliés par l'activité de tricos déjà existants. L'utilisation pratique d'un nœud de trico (et il en faut une) peut être très triviale au début: échange sur une base non monétaire de biens nécessaires (médicaments, disques, épices, habits, équipements). Il est clair que les conditions de l'échange de biens ne sont pas égales entre les trois parties du monde: le partenaire du Tiers-Monde aura besoin de beaucoup de produits de base pour résister à l'exploitation par le marché mondial. Les communautés du Tiers-Monde auront en outre besoin de beaucoup de matériel pour la construction des infrastructures de base (puits, télé phones, générateurs). Cela ne signifie pas que la trico ne soit qu'une sorte d'aide au développement. Les partenaires prendront soin de créer un projet commun, le contact sera de personne à personne, l'aide sera adaptée aux vrais besoins et fondée sur des relations personnelles. Même dans ces conditions difficiles les échanges ne seront pas forcément univoques. Les nœuds de dysco A fourniront beaucoup de biens matériels (qu'ils possèdent en abondance) et recevront en échange des biens culturels et spirituels : ainsi ils pourront prendre connaissance de la nature, du mode de vie d'un village traditionnel, de sa mythologie, des rapports entre ses habitants. D'ailleurs, chaque deal, même le plus misérable, a certains avantages : au lieu d'être effrayés par les désavantages des autres deals, nous échangerons les éléments qui restent valables et forts.

Les nœuds de trico permettent aux nœuds de dysco ABC qui en font partie de démasquer les illusions des différents deals. Ils cassent les manœuvres de division de la Machine Planétaire. Les dyscos occidentales connaîtront la vie quotidienne socialiste et seront ainsi prévenues aussi bien contre la propagande socialiste que contre la propagande anti-communiste. Les partenaires de l'Est renonceront à leurs illusions sur le miracle occidental et, en même temps, s'immuniseront contre l'endoctrinement officiel de leurs propres pays. Les dyscos du Tiers-Monde détruiront les idéologies du développement et la démagogie socialiste pour devenir moins vulnérables au chantage à la misère. Tout cela ne sera pas un processus éducatif, mais une conséquence naturelle de la tricommunication. Un nœud de dysco occidental peut aider le partenaire de l'Est à se procurer gratuitement une chaîne stéréo japonaise car les besoins sont des besoins, même s'ils ont été créés par les stratégies publicitaires de la Machine. Dans le processus d'expansion des tricos, d'échanges mutuels et de développement du BOLO‘BOLO, les besoins authentiques deviendront prédominants. Les danses et les contes de fées de l'Afrique seront plus intéressants que le funky, les chants russes plus attractifs que les magnétophones.

La réalisation de la substruction à une échelle directement planétaire est une condition préalable du succès de la stratégie qui pourrait conduire à quelque chose comme BOLO‘BOLO. Si BOLO‘BOLO ne reste que le spleen d'un seul pays ou d'une seule région, c'est perdu. Ce n'aura été qu'une impulsion de plus au développement.

Les relations planétaires doivent se développer sur la base de la tricommunication. Elles désintégreront les États-nations et les blocs politiques. Comme les nœuds de dysco, les nœuds de trico forment un réseau de substruction qui paralysera la MTP. À partir de ces tricos se développeront des accords de trocs (FENO), l'hospitalité généralisée (SILA), de nouvelles régions définies culturellement (sumi) et un point de rencontre planétaire (ASA'DALA). Le réseau des tricos bloquera les machines de guerre des différents pays depuis l'intérieur. Ce réseau constituera ainsi le seul vrai mouvement pacifiste. Car, justement, il ne s'intéresse pas d'abord à la paix mais à un projet commun.

calendrier provisoire

Si tout va bien BOLO'BOLO peut être réalisé d'ici fin 1987*. Nous sommes nous-mêmes responsables pour d'éventuels retards. Le calendrier suivant peut être utile pour évaluer nos progrès :

* Comme je l'ai écrit dans la préface, je n'ai pas voulu modifier le texte de bolo'bolo qui date de 1983. Pour ce qui concerne le calendrier provisoire, il est vrai que nous avons pris du retard, mais pourquoi ne pas prendre rendez-vous en 2001 pour danser sur les ruines de la Machine-Travail Planétaire ? Vous pouvez en tout cas adresser vos propositions de date et de lieu à l'Éclat ou aux autres éditeurs de bolo'bolo (Semiotext(e)/Autonomedia, Verlag Paranoia City, etc.) !

1984

Les brochures BOLO'BOLO, des autocollants, des posters et des bombages diffusés dans le monde entier dans les principales langues. Développement des nœuds de dysco ABC dans différents quartiers, villes, régions. Création de contacts pour l'auto-subsistance. Apparition des premiers nœuds de trico. Quelques dyscos se transforment en BOLO'BOLO pionniers expérimentaux. Dans certains quartiers les gens étudient l'utilisation possible des bâtiments et des espaces pour des BOLOs, des centres d'échange, et ils font des plans provisoires. De plus en plus de rues sont fermées à la circulation automobile. La Machine politique souffre partout de graves crises de légitimation et a de la peine à maintenir son contrôle. Les organismes d'État remplissent leurs fonctions répressives avec peu de conviction et de soin.

1985

Des réseaux de dysco et de trico apparaissent qui remplissent de plus en plus de tâches pratiques quotidiennes: aide mutuelle pour la nourriture, aide au niveau planétaire, création de relations d'échange avec les agriculteurs et dysco de campagne. Dans certaines régions plus petites la Machine perd son influence et des zones de BOLO'BOLO se développent imperceptiblement. L'appareil d'État souffre d'attaques de substruction.

1986

De plus grandes régions deviennent indépendantes, notamment en Oregon, au Tadjikistan, en Saxe, au Pays de Galles, en Suisse, en Australie, au Ghana, au Brésil. Dans ces zones, l'agriculture est remodelée selon les besoins de l'auto-suffisance, les structures BOLO'BOLO sont mises en place, les relations de troc sont développées au niveau planétaire. Vers la fin de l'année, la planète ressemble à une peau de léopard dont les taches sont les régions autonomes, des BOLOs isolés, des restes de la Machine, des États amputés, des bases militaires. Des désordres généraux éclatent. La Machine cherche à étouffer militairement les BOLOs, mais les troupes se mutinent, les deux superpuissances renoncent à leur jeu de blocs et s'unissent en ussar (United Stable States and Republics). Les ussar construisent comme nouvelle base une zone industrielle décontaminée en Asie centrale: Monomat.

1987

Les systèmes internationaux de transports et communications s'effondrent. 200 régions autonomes tiennent leur première réunion planétaire (ASA'DALA) à Beyrouth. Elles se mettent d'accord pour rétablir les systèmes de communications sur des bases nouvelles. Les ussar ne contrôlent plus que Monomat et le reste du monde leur échappe. En automne, l'autosuffisance est atteinte partout et un système planétaire de secours mutuels est mis en place. La faim et les États sont abolis. Vers la fin de l'année les travailleurs de Monomat désertent et s'enfuient dans la zone BOLO'BOLO. Les ussar disparaissent sans dissolution formelle et sans avoir brûlé leur drapeau rouge et blanc aux étoiles d'azur.

1988-2345

BOLO'BOLO sur toute la planète.

2346

BOLO'BOLO perd sa force quand les 'blancs' (une sorte d'épidémie culturelle) se répandent et remplacent tous les autres types de BOLO. BOLO'BOLO tombe en désuétude tandis que s'installent le chaos et la contemplation.

2764

Début de Yuvuo. Tous les rapports sur la préhistoire (jusqu'en 2763) ont été perdus. Tavohuac glisse une nouvelle cassette dans le magnétophone.



ASA’PILI

IBU
je, tu, elle, il : individu, personne, citoyen, homme, femme, enfant, quelqu'un, personne.

BOLO
communauté de base, tribu, commune, voisinage, quartier, communauté de rue, communauté de vallée, village.

SILA
garantie de vie, hospitalité, tolérance, assistance, loi, existence.

TAKU
propriété, secret, vie privée, malle à souvenirs.

KANA
gang, groupe, ménage, clan, bande, cercle d'amis, club.

NIMA
identité culturelle, style de vie, mode de vie, culture, tradition, philosophie, religion, idéologie, personnalité.

KODU
nature, agriculture, paysage, nutrition, campagne.

YALU
aliments, cuisine, style de cuisine, gastronomie.

SIBI
art, artisanat, architecture, industrie, production d'outils et de machines.

PALI
énergie, production d'énergie, essence, chaleur, utilisation d'énergie.

SUFU
eau, conduite d'eau, fontaine.

GANO
habitation, maison, abri, construction, tente, caverne, logement.

BETE
santé, soins médicaux, médecine, soins du corps.

NUGO
mort, pilule de mort, suicide.

PILI
communication, langage, compréhension, transmission de connaissances, instruction, entraînement, bavardage.

KENE
travail externe, travail obligatoire, travail socialement nécessaire, corvée.

TEGA
arrondissement, voisinage, quartier, village, ville, district, vallée, île.

DALA
assemblée, conseil, comité, association, parlement, réunion, gouvernement.

DUDI
délégué extérieur, espion, contrôleur.

FUDO
comté, ville, commune, petite région, vallée.

SUMI
région, aire géographique, grande île, région linguistique.

ASA
terre, monde, humanité.

BUNI
don, signe.

MAFA
aide mutuelle, réserves, provisions, ressources centrales.

FENO
accord de troc, contrat d'échange, collaboration, coopération.

SADI
marché, foire, centre d'échanges.

FASI
voyage, randonnée, transport, trafic, vie nomade, tourisme, locomotion.

YAKA
bataille, querelle, duel, violence, conflit, guerre, ensemble de règles.

IBU

En fait il y a l'IBU et rien d'autre. Mais l'IBU est inconstant, paradoxal et pervers. Il n'existe qu'un seul IBU, mais il se comporte comme s'il en existait plus de quatre milliards. Bien que l'IBU sache qu'il a inventé lui-même le monde et la réalité, il croit pourtant fermement que ses hallucinations sont réelles. L'IBU aurait pu rêver une réalité agréable et sans problèmes, mais il a préféré imaginer un monde misérable, brutal et contradictoire9.

Il a rêvé une réalité dans laquelle il est tourmenté par des conflits, des catastrophes et des crises. Il est ballotté entre l'extase et l'ennui, entre l'enthousiasme et la déception, entre la tranquillité et l'agitation. Il a un corps qui a besoin de 2000 calories par jour, qui se fatigue, qui a froid, qui tombe malade et qui l'expulse environ tous les 70 ans : toute une série de complications inutiles.

Le monde extérieur de l'IBU est, lui aussi, un cauchemar perpétuel. Des dangers inutiles le maintiennent toujours entre la peur et l'héroïsme.

Et pourtant, à chaque instant, il pourrait en finir avec ce théâtre macabre en se tuant lui-même et en disparaissant pour toujours. Puisqu'il n'existe qu'un seul IBU avec le monde qu'il s'est inventé, il ne doit pas se préoccuper de survivants, d'amis très chers ou de factures non payées. Sa mort n'a aucune conséquence. La nature, l'humanité, l'histoire, l'espace, la logique, tout disparaît avec lui.

Les peines de l'IBU sont pure invention, même s'il dit n'être qu'une partie de la réalité. Pourquoi donc l'IBU se ment-il à lui-même ?

Tout se passe comme si l'IBU était amoureux de son propre cauchemar, masochiste et torturé. Contre le néant, il s'est protégé scientifiquement. Il a défini les rêves comme irréels et c'est ainsi que son cauchemar est devenu le rêve de la non-réalité du rêve. L'IBU s'est enfermé lui-même dans la trappe de la réalité.

Les lois naturelles, la logique, les mathématiques, les faits scientifiques et sociaux forment les parois de cette trappe qu'est la réalité. Et comme l'IBU persiste à rêver sa propre impuissance, le pouvoir lui est venu d'instances extérieures à qui il doit obéissance : Dieu, la Vie, l'État, la Morale, le Progrès, le Bien-être, l'Avenir, la Productivité.

Sur la base de ses aspirations, il a inventé le « sens de la vie » qu'il ne peut, bien sûr, jamais atteindre. L'IBU se trouve toujours coupable et se maintient dans un état de tension malheureuse. Ainsi il s'est oublié lui-même et a oublié son pouvoir sur le monde.

Pour éviter de s'accepter tel qu'il est et d'admettre la nature imaginaire de la réalité, l'IBU a inventé les « autres ». Il croit que ces êtres artificiels sont comme lui. À la manière d'une pièce de théâtre absurde, il entretient des « relations » avec eux, il les aime ou les hait et va jusqu'à leur demander des conseils ou des explications philosophiques. C'est ainsi qu'il a fui sa propre conscience et l'a déléguée aux autres afin de s'en débarrasser. Il a concrétisé les autres IBUs en les organisant en institutions : couple, famille, club, tribu, nation, humanité. Il s'est inventé la société et s'est assujetti à ses règles. Le cauchemar est parfait.

Ce n'est que lorsque son monde de rêve se fissure accidentellement que l'IBU est prêt à s'occuper de lui-même. Mais au lieu d'en finir avec cette existence perverse, il a pitié de lui-même et reste en vie. Le suicide réprimé a été rejeté à l'extérieur, dans la « réalité ». C'est de là qu'il revient à l'IBU sous forme d'apocalypse (guerre nucléaire, catastrophe écologique). Puisque l'IBU a été trop faible pour se tuer lui-même, sa réalité inventée doit le faire pour lui. L'IBU aime être torturé et voilà pourquoi il a imaginé de merveilleuses utopies, des paradis, des mondes harmonieux que, bien sûr, il ne peut jamais réaliser. Ils ne servent qu'à l'enfoncer dans son cauchemar pour lui donner espoir et pour l'inciter à toutes sortes d'entreprises politiques et économiques, toutes sortes d'activismes, de révolutions et de sacrifices. L'IBU se laisse toujours entraîner par les illusions, les désirs. Il ne comprend pas la raison. Il oublie que tous les mondes, toutes les réalités, tous les rêves et sa propre existence sont infiniment ennuyeux et que la seule solution consiste à se retirer, immédiatement, dans un néant confortable.

BOLO

Mais l'IBU est toujours là, refusant le néant. Et voilà qu'il fait un autre rêve, meilleur celui-là. Il est toujours seul, mais croit pouvoir échapper à sa solitude par un accord avec les quatre milliards d'autres IBUs. Existent-ils vraiment ? On n'en sera jamais certain...

Voilà qu'avec 300 à 500 autres IBUs, l'IBU décide de former un BOLO.

Le BOLO, c'est son accord minimum avec les autres IBUs, c'est un contexte direct et personnel pour vivre, produire et mourir10. Le BOLO remplace l'ancien accord fondé sur l'argent. À l'intérieur et autour du BOLO, les IBUs trouvent leurs 2000 calories journalières, l'espace de vie, les soins médicaux, les fondements de leur survie et bien davantage.

L'IBU naît dans un BOLO, il y passe son enfance, on s'y occupe de lui quand il est malade, il y apprend certaines choses, y passe le temps, y est consolé et caressé en cas de besoin, il s'y occupe des autres IBUs, y paresse et disparaît. Aucun IBU ne peut être chassé d'un BOLO. Mais il est toujours libre de partir et de revenir. Le BOLO, c'est le chez-soi de l'IBU sur notre vaisseau spatial.

L'IBU n'est pas obligé de faire partie d'un BOLO, il peut rester seul, former des groupes plus petits, conclure des arrangements particuliers avec des BOLOs. Si une partie importante de tous les IBUs se regroupe pour former des BOLOs, l'économie monétaire meurt et ne peut pas renaître. L'auto-subsistance presque totale du BOLO garantit son indépendance. Les BOLOs sont le cœur d'un nouveau mode personnel et direct d'échanges sociaux. Sans BOLOs, l'économie réapparaît et l'IBU est de nouveau seul avec son travail, son argent et sa dépendance des subventions, de l'État, de la police.

L'auto-subsistance du BOLO est fondée sur deux éléments: d'une part sur les bâtiments et les équipements d'habitation et d'artisanat (SIBI) et d'autre part sur la terre où il produit une grande partie de sa nourriture (KODU). Selon les conditions géographiques, la base agricole est formée de pâturages, de terrains de chasse ou de pêche, de plantations de palmiers, de culture d'algues, de zones de cueillette, etc. Le BOLO est largement autosuffisant pour tout ce qui concerne la nourriture quotidienne de base. Il peut réparer et entretenir ses bâtiments et ses outils par lui-même. Afin de garantir l'hospitalité (SILA), il doit être capable de nourrir 30 à 50 invités ou voyageurs avec ses propres ressources11.

L'auto-subsistance n'implique pas nécessairement isolement ou auto-restriction. Les BOLOs peuvent conclure des accords d'échange avec d'autres BOLOs et disposer ainsi d'une plus grande variété d'aliments ou de services (cf. FENO). Cette coopération est bilatérale ou multilatérale et non pas planifiée par une organisation centrale. Elle est entièrement volontaire. Le BOLO lui-même choisit son degré d'autarcie ou d'indépendance selon son identité culturelle (NIMA). Le nombre d'habitants des BOLOs est approximativement le même dans toutes les parties de la planète. Leurs principes et leurs obligations (SILA) sont les mêmes partout. Mais leurs valeurs (s'il y en a) et leurs formes territoriales, architecturales, organisationnelles, culturelles, sont multiples. Aucun BOLO ne ressemble à un autre, comme aucun ibune ressemble à un autre. Chaque IBU ou BOLO a sa propre identité. BOLO'BOLO n'est pas un système fermé mais un patchwork ouvert de micro-systèmes.

Les BOLOs n'ont pas été construits dans des espaces vides. Ils représentent au contraire un nouvel usage des anciennes structures. Dans les grandes villes un BOLO occupe un ou deux pâtés de maisons, un voisinage rapproché, un complexe de bâtiments contigus. On a construit des arcades, des passerelles pour utiliser le rez-de-chaussée comme espace communautaire, on a pratiqué des ouvertures dans certaines parois, etc. Ainsi un vieux quartier a été transformé en un BOLO de la manière suivante :

Des immeubles plus grands et plus hauts sont utilisés comme BOLOs verticaux. À la campagne, un BOLO correspond à un petit village, un groupe de fermes, un hameau. Dans le Pacifique, c'est une île de corail ou même un groupe de petits atolls. Dans le désert, il n'a même pas d'endroit précis, c'est la route des nomades qui en tient lieu (une ou deux fois l'an tous les membres du BOLO se rencontrent), sur les fleuves et les lacs on peut former des BOLOs de bateaux. Il y a des BOLOs dans d'anciennes usines, dans des palais, des caves, des cuirassés, des monastères, des prisons, etc. Les BOLOs construisent leur nid partout. Leurs seules caractéristiques sont leur taille et leurs principes.

Voici quelques formes possibles de BOLOs :

SILA

Du point de vue de l'ibu, la fonction du BOLO est de garantir sa vie, de la rendre agréable, de lui offrir une habitation ou l'hospitalité quand il voyage. Le contrat entre l'ensemble des BOLOs (BOLO'BOLO) et un IBU particulier est appelé SILA. Comme l'IBU n'a pas d'argent (ni d'emploi), ni aucune obligation de vivre dans un BOLO, tous les BOLOs doivent garantir l'hospitalité à l'IBU de passage. Chaque BOLO est potentiellement un hôtel et chaque IBU est potentiellement un hôte de passage. (Nous ne sommes que des hôtes de passage sur cette planète.)

Avant BOLO'BOLO, l'argent était un contrat social dont l'application était garantie par la police, la justice, les prisons, les hôpitaux psychiatriques. Ce n'était pas une chose naturelle. Aussitôt que les institutions s'effondraient ou entraient en crise, l'argent perdait sa valeur. Puisque l'argent n'était pas protégé, il fallait être idiot pour ne pas voler. D'ailleurs il n'y avait personne pour attraper le voleur12.

Puisque le système monétaire fonctionnait mal et qu'il risquait de ruiner la planète et ses habitants, il a été remplacé par un nouveau contrat, le SILA (règles de l'hospitalité)13.

Le SILA comprend les contrats suivants :

TAKU : chaque IBU reçoit de son BOLO un récipient qui mesure 50 x 50 x 100 cm dont le contenu est à sa libre disposition.

YALU : chaque IBU peut recevoir dans chaque BOLO au moins une fois une ration de nourriture locale de 2000 calories.

GANO : chaque IBU peut être logé pour au moins un jour dans n'importe quel BOLO.

BETE : chaque IBU a droit à des soins médicaux adéquats dans n'importe quel BOLO.

FASI : chaque IBU peut voyager où il veut et à tout moment (pas de frontières).

NIMA : chaque IBU peut choisir, pratiquer et propager son mode de vie, son style vestimentaire, son langage, ses préférences sexuelles, sa religion, sa philosophie, son idéologie, ses opinions où il veut et comme il veut.

YAKA : chaque IBU peut provoquer en duel selon les règles n'importe quel IBU ou communauté plus grande.

NUGO : chaque IBU reçoit une capsule avec un poison mortel et il peut se suicider quand il veut. Il peut aussi se faire aider pour cela.

Le vrai fondement du SILA est constitué par les BOLOs. Car des ibus seuls ne seraient pas en mesure de garantir ces accords de manière permanente. Le SILA est une garantie minimum de vie offerte par les BOLOs à leurs membres et dans une certaine mesure à leurs hôtes.

Un BOLO peut refuser le SILA s'il y a plus de 10% d'hôtes. Un BOLO doit produire 10% de plus de nourriture, de logement, de médicaments qu'il n'en a besoin pour ses membres permanents. De plus grandes communautés, regroupées à l'échelle de ce qu'on appelle arrondissement ou même ville disposent de plus de réserves au cas où certains BOLOs auraient des problèmes ou si plus de 10% d'hôtes se présentaient.

Pourquoi les BOLOs respectent-ils l'hospitalité ? Pourquoi doivent-ils travailler pour d'autres, pour des étrangers ?

Les BOLOs sont composée d'IBUs et ces IBUs sont, eux aussi, des hôtes ou des voyageurs potentiels qui utilisent en retour cette hospitalité. Le risque d'abus ou d'exploitation des ibus sédentaires par les ibus voyageurs est très faible. D'une part, un mode de vie nomade a ses propres désavantages parce qu'on ne peut jamais participer à la riche vie interne d'un BOLO, on doit s'adapter à sa cuisine, à sa culture, on ne peut pas participer à ses entreprises à long terme et on risque, en tout temps, d'être réduit à la portion minimale. D'autre part, les voyageurs représentent un avantage pour la communauté à qui ils rendent visite; voyager peut être considéré comme une sorte de « travail ». Les voyageurs sont nécessaires pour la circulation des nouvelles, des modes, des idées, des savoir-faire, des histoires, des produits, etc. Les hôtes ont intérêt à remplir ces « fonctions » car ils peuvent ainsi s'attendre à une hospitalité qui ne soit pas réduite au minimum. L'hospitalité et les voyages constituent un niveau d'échange social. Une certaine pression pour faire respecter l'hospitalité est exercée sur les BOLOs par l'honneur ou la réputation. Les expériences faites par les voyageurs dans un BOLO sont très importantes, car elles sont répercutées au loin et on en parle partout. La réputation est importante car d'éventuels accords entre BOLOs vont en dépendre. On parlera mal d'un BOLO qui traite mal ses hôtes. Puisqu'il n'y a pas de médiation anonyme à travers la circulation d'argent, les impressions personnelles et la réputation sont essentielles. À cet égard, les BOLOs ressemblent à des lignées aristocratiques qui défendent leur honneur.

TAKU

Le premier et le plus remarquable élément du SILA, c'est le TAKU, un récipient solide métallique ou de bois qui a l'aspect suivant:

Selon les règles de son BOLO, chaque IBU reçoit un TAKU. Tout ce qui a place dans son TAKU est la propriété exclusive de l'IBU. Le reste de la planète est utilisé en commun. L'IBU a un droit d'accès exclusif au contenu de son TAKU. Il peut y mettre ce qu'il veut. Il peut emporter le TAKU avec lui et personne n'a le moindre droit, dans quelque circonstances que ce soit, d'en inspecter le contenu ou de demander des informations à son sujet (même pas en cas de meurtre ou de vol). Le TAKU est absolument insaisissable, sacré, tabou, sacro-saint, privé, exclusif, personnel. Mais seulement le TAKU. L'IBU peut y mettre son linge sale ou un fusil-mitrailleur, des drogues ou de vieilles lettres d'amour, des serpents ou des souris empaillées, des diamants ou des cacahuètes, une chaîne stéréo ou une collection de timbres. Et bien d'autres choses encore. Aussi longtemps qu'il ne pue pas ou ne fait pas de bruit (c'est-à-dire aussi longtemps qu'il n'exerce pas d'influence au-delà de lui-même), on peut tout y mettre.

Comme l'IBU peut être très capricieux (car il est aussi très particulier et pervers), il a besoin d'avoir quelque chose en propre. Il se peut que l'idée de propriété ne soit qu'une dégénérescence temporaire causée par la civilisation, mais qui sait? Le TAKU est la forme pure, absolue et raffinée de la propriété. Mais c'est aussi sa limite. (L'ensemble des IBUs peut toujours s'imaginer être propriétaire de toute la planète.) Le TAKU peut être utilisé par l'IBU pour lui rappeler qu'il n'est pas un abu, ubu, gagu ou quelque chose de pas clair, instable, indéfini ou quelconque, mais qu'il est bien une seule et unique chose: l'IBU. L'IBU a d'autres possibilités d'être sûr de son identité: les miroirs, les amis, les psychiatres, les habits, les bandes magnétiques, les journaux intimes, les grains de beauté, les photos, les souvenirs, les lettres, les prières, les chiens, les ordinateurs, les avis de recherche, etc. L'IBU n'a pas vraiment besoin d'objets pour garder son identité. Et pourtant la perte d'objets intimes pourrait lui être très désagréable et c'est pourquoi il faut l'en protéger. Il se peut que pour être quelqu'un de spécial il ait besoin de contacts secrets avec d'obscurs coffrets, avec des collections, des fétiches, des livres, des amulettes, des joyaux, des trophées ou des reliques. Il a besoin de quelque chose à montrer aux autres IBUs quand il veut prouver sa bonne foi. Seul ce qui est secret et tabou vaut la peine d'être dévoilé. Tout le reste est évident, fade, sans charme ni mystère.

Comme tout droit de propriété sans limite, le TAKU implique aussi quelques risques, mais ils sont d'une gravité relative. Il peut contenir des armes, des poisons, des objets magiques, de la dynamite ou des drogues inconnues. Mais il n'exerce jamais une domination sociale obscure et incontrôlée comme l'argent ou le capital. Il constitue un danger limité, mais aussi un moyen de prouver la solidité de la confiance, de la réputation et des relations personnelles.

KANA

Le KANA est sans doute la subdivision du BOLO la plus fréquente et la plus évidente, car le BOLO peut se révéler trop grand pour une vie communautaire directe14. Un KANA est constitué de 20 à 30 IBUs. Un BOLO compte environ 20 KANAs. Un KANA occupe une grande maison dans une ville ou quelques maisons qui font ménage commun; il correspond à un hameau, une bande de chasseurs, un groupe de parenté, une communauté. Le KANA est organisé autour de la vie domestique dans la maison, la tente, la hutte ou le bateau. Il est surtout défini par le style de vie et l'identité culturelle de son BOLO. Il ne peut pas être indépendant pour son approvisionnement en nourriture ou en biens, car il est trop petit et donc instable (comme l'a montré l'expérience des communautés des années soixante-dix).

Selon le mode de vie du BOLO, d'autres arrangements sont possibles à côté du KANA : couples, triangles, petites familles, parentés, ménages, équipes, etc. Un BOLO peut aussi être constitué par 500 IBUs qui habitent ensemble comme dans un hôtel ou un monastère, chacun pour soi, et qui ne coopèrent qu'à un niveau minimum pour garantir leur approvisionnement et les règles de l'hospitalité. Le degré de collectivisme ou d'individualisme n'est limité que par ces nécessités de base. Chaque IBU peut trouver le BOLO ou le KANA qui lui plaît ou en inventer de nouveaux.

NIMA

Les BOLOs ne sont pas que des unités de voisinage ou des arrangements pratiques. Ceci n'est que leur aspect technique et externe. La véritable raison qui pousse les IBUs à vivre ensemble est leur acquis culturel: le NIMA. Chaque IBU a ses propres convictions et sa vision de la vie, mais certains NIMAs ne peuvent être réalisés que si d'autres IBUs ont le même NIMA. Le BOLO permet à ces IBUs de vivre, de transformer et compléter leur NIMA commun. D'autre part, les IBUs dont le NIMA exclut les formes sociales (ermites, clochards, misanthropes, yogis, fous, anarchistes individualistes, magiciens, martyrs, sages ou sorcières) peuvent rester seuls et vivre dans les interstices de ces BOLOs qui sont partout, mais pas obligatoires.

Le NIMA comprend la mode vestimentaire, le style de vie, la philosophie, les valeurs, les intérêts, les habits, l'art culinaire, les manières, les comportements sexuels, l'éducation, la religion, l'architecture, l'artisanat, les couleurs, les rituels, la musique, la danse, la mythologie, les tatouages: tout ce qui appartient à l'identité culturelle ou à la tradition. Le NIMA définit la vie imaginée par l'IBU dans sa forme pratique et quotidienne.

Il y a autant de sources de NIMAs que de NIMAs. Parmi ces sources, il y a les traditions populaires (vivantes ou redécouvertes), les courants philosophiques, les sectes, les expériences historiques, les luttes communes, les catastrophes, les formes mixtes ou inventées. Un NIMA peut être défini jusque dans les détails (comme dans le cas des sectes ou des traditions populaires) ou bien ne préciser que certains aspects de la vie. Il peut être très original ou n'être qu'une variante d'un autre NIMA. Il peut être très ouvert aux innovations ou fermé et conservateur. Les NIMAs peuvent apparaître comme des modes ou se répandre comme des épidémies et mourir. Ils peuvent être doux ou brutaux, passifs-contemplatifs ou actifs-extravertis15. Les NIMAs sont la vraie richesse des BOLOs. (Richesse = multitude des possibilités spirituelles et matérielles.)

Comme il existe toutes sortes de NIMAs, il est aussi possible que des cliques brutales, patriarcales, répressives, obtuses ou fanatiques s'établissent dans certains BOLOs. Il n'y a pas de règles ou de lois humanistes, libérales ou démocratiques définissant le contenu des NIMAs et il n'y a pas d'État pour les faire appliquer. Personne n'empêche un BOLO de se suicider en masse, de mourir en essayant des drogues, de se tourner vers la folie ou d'être malheureux sous un régime violent. Des BOLOs avec un NIMA de bandits pourraient terroriser des régions entières ou même des continents comme le firent les Huns ou les Vikings. Liberté et aventure, terrorisme généralisé, lois de gangs, raids, guerres tribales, vendettas, pillages, tout est possible.

Mais la logique du BOLO'BOLO pose des limites à l'existence et à l'expansion de ce genre de comportements et de traditions. Le pillage et le banditisme ont leurs propres lois économiques. En outre il est absurde de transposer les motivations des systèmes fondés sur l'argent et la propriété dans le BOLO'BOLO. Un éventuel BOLO de bandits doit être relativement fort et bien organisé et il a besoin d'une structure de discipline interne et de répression. Pour la clique dominante d'un tel BOLO cela signifie une vigilance permanente et une grande quantité de travail répressif. Leurs IBUs peuvent quitter leur BOLO à tout moment, d'autres IBUs peuvent s'opposer à l'évolution d'un tel BOLO dès le début. Ils peuvent envoyer des hôtes, restreindre leurs échanges, ruiner la réputation du BOLO-bandit, aider les opprimés du BOLO contre la clique dirigeante. L'approvisionnement en nourriture, armes et autres biens présente beaucoup de difficultés pour un tel BOLO. Les IBUs du BOLO-bandit doivent d'abord travailler pour s'aménager une base pour leurs raids, d'où la possibilités de rébellion contre les chefs. Sans un appareil d'État d'un niveau relativement développé, la répression nécessite beaucoup de travail et n'est pas profitable pour les oppresseurs. Ni les raids ni l'exploitation ne sont rentables, car il faut transformer les biens volés en une valeur facilement transportable (or, argent, etc.). Personne ne veut faire des échanges avec un tel BOLO. C'est pourquoi il est contraint de voler les biens sous leur forme naturelle, ce qui signifie beaucoup de travail de transport et la nécessité de multiplier les raids. Comme il n'y a que peu de routes, peu de voitures, peu de moyens de transport individuels, un BOLO-bandit ne peut faire des expéditions que contre ses voisins et il épuise rapidement leurs ressources. Ajouté à cela la résistance des autres BOLOs, la possibilité d'intervention des milices de communautés plus larges (TEGA, FUDO, SUMI ou YAKA) et le banditisme est finalement un comportement très peu rentable, un comportement marginal.

Au cours de l'histoire, les pillages et l'oppression entre les nations ont toujours été les effets, soit d'une répression interne, soit d'un manque de possibilités de communication. L'une et l'autre de ces causes n'existent pas dans le BOLO'BOLO: les BOLOs sont trop petits pour une répression effective et, parallèlement, les moyens de communication sont bien développés (réseau téléphonique, réseau d'ordinateurs, facilités de voyage, etc.). Dans un BOLO isolé, la domination ne paie pas et l'indépendance n'est possible que sur une base agricole propre. Les BOLOs prédateurs sont bien sûr toujours possibles, mais seulement comme une sorte d'« art pour l'art » et pour de courtes périodes. De toute façon: pourquoi devrions-nous recommencer puisque nous avons maintenant à notre disposition les expériences historiques? Et qui donc devrait être le contrôleur mondial si nous ne sommes pas capables de comprendre ces leçons ?

Dans une grande ville on risque de trouver les BOLOs suivants : Alcolo-BOLO, Sym-BOLO, Sado-BOLO, Maso-BOLO, Végé-BOLO, Les-BOLO, Franco-BOLO, Italo-BOLO, Play-BOLO, No-BOLO, Retro-BOLO, Thai-BOLO, Sun-BOLO, Bleu-BOLO, Paléo-BOLO, Dia-BOLO, Punk-BOLO, Krishna-BOLO, Taro-BOLO, Jésus-BOLO, Tao-BOLO, Nécro-BOLO, Possi-BOLO, Impossi-BOLO, Para-BOLO, Basket-BOLO, Coca-BOLO, Inca-BOLO, Techno-BOLO, Indio-BOLO, Snow-BOLO, Mono-BOLO, Hebro-BOLO, Ara-BOLO, Freak-BOLO, Proto-BOLO, Her-BOLO, Macho-BOLO, Pyramido-BOLO, Sol-BOLO, Tara-BOLO, Foot-BOLO, Sparta-BOLO, Bala-BOLO, Gam-BOLO, Tri-BOLO, Logo-BOLO, Mago-BOLO, Anarcho-BOLO, Ecolo-BOLO, Dada-BOLO, Digito-BOLO, Bom-BOLO, Hyper-BOLO, Ras-le-BOLO, etc. D'autre part il y a aussi des BOLOs tout ce qu'il y a de plus normaux où les gens vivent une vie raisonnable et riche (quoi qu'on entende par là).

La diversité des identités culturelles détruit la culture de masse, les modes commercialisées de même que les langues nationales standardisées. Comme il n'y a pas de système scolaire centralisé, chaque BOLO parle sa propre langue ou dialecte. Il s'agit là de langues anciennes, d'argots ou de langues artificielles. Ainsi les langues officielles et leur fonction de contrôle et de domination déclinent et on se trouve en face d'une sorte de chaos babylonien, c'est-à-dire l'ingouvernabilité par la dysinformation. Comme ce désordre linguistique cause quelques problèmes pour les voyageurs, ou en cas d'urgence, il y a ASA'PILI, un vocabulaire artificiel de quelques termes de base que tout un chacun peut apprendre facilement. ASA'PILI n'est pas un vrai langage, car il ne comporte que quelques mots tels que IBU, BOLO, SILA, NIMA, etc. et leurs signes correspondants pour les illettrés et les sourds-muets. À l'aide de l'ASA'PILI chaque IBU subvient à ses nécessités de base telles que la nourriture, l'abri, les soins médicaux, etc. S'il veut comprendre mieux la langue d'un BOLO qui lui est étranger, il doit l'étudier. Comme il a beaucoup de temps, ce n'est pas un problème. La barrière de la langue naturelle est aussi une protection contre la colonisation culturelle. Les identités culturelles ne peuvent pas être consommées de manière superficielle. On doit vraiment s'habituer à tous ces éléments et passer du temps avec les gens16.

KODU

Le KODU est la base agricole de l'auto-suffisance et de l'indépendance du BOLO. Le type d'agriculture et le choix des cultures sont influencés par l'acquis culturel de chaque BOLO. Le Végé-BOLO se spécialise en légumes, fruits, etc. plutôt qu'en élevage de bétail. Un Islam-BOLO ne s'occupe jamais de cochons, un Franco-BOLO a besoin d'une basse-cour, d'herbes fraîches et de fromage. Un hasch-BOLO plante du cannabis, un Alcolo-BOLO plante du malte et du houblon (et on trouve une distillerie dans l'une de ses étables), un Italo-BOLO a besoin de tomates, d'ail et d'origan. Certains BOLOs dépendent plus des échanges car leur alimentation est très diversifiée. D'autres, qui font une cuisine plus monotone, se suffisent presque à eux-mêmes.

L'agriculture fait partie de la culture des BOLOs. Elle définit le mode de rapport avec la nature et la nourriture. Son organisation ne peut pas être décrite à un niveau général. Il y a des BOLOs pour lesquels l'agriculture apparaît comme une sorte de « travail » car d'autres occupations sont plus importantes. Même dans ces cas-là, le travail agricole ne pose pas de graves limites à la liberté de l'IBU : il est réparti entre tous les membres du BOLO. Ceci représente finalement un mois de travail agricole par an ou 10% du temps disponible « actif ». Si l'agriculture est un élément central de l'identité culturelle d'un BOLO, il n'y a pas de problème du tout, on le fait avec plaisir ou comme une passion. De toute manière, chacun doit acquérir un savoir-faire agricole et cela même dans le cas de celui qui ne considère pas l'agriculture comme un élément crucial de l'identité culturelle, car c'est là la condition-même de l'indépendance de chaque BOLO. Il n'y a pas de magasins d'alimentation, pas de supermarchés, pas d'importations injustement bon marché en provenance des pays pauvres. Il n'y a pas de distribution centralisée par un appareil d'État (fût-ce sous forme de rationnement). Les BOLOs ne doivent véritablement dépendre que d'eux-mêmes17. Chaque IBU est un paysan.

Le KODU abolit la séparation entre producteurs et consommateurs dans le domaine le plus important de la vie : la production de nourriture. Mais le KODU n'est pas que cela, il définit aussi l'ensemble des relations de l'IBU avec la nature, c'est-à-dire que l'agriculture et la nature ne peuvent pas être comprises comme des notions séparées. (La notion de nature était apparue au moment où nous avons perdu notre contact direct avec elle, lorsque nous avons commencé à dépendre de l'agriculture, de l'économie et de l'État.) Sans une base agricole d'auto-suffisance, les IBUs ou les BOLOs sont exposés au chantage. Ils peuvent avoir autant de « garanties », de « droits », d'« accords » qu'ils le veulent, ce ne sont que des morceaux de papier. En dernière analyse, le pouvoir des États a été fondé sur le contrôle de l'approvisionnement alimentaire. Ce n'est que grâce à un certain degré d'autarcie que les BOLOs peuvent entrer dans un réseau d'échange sans être exploités.

Comme chaque BOLO a sa propre terre, la division entre la population urbaine et rurale n'est pas nécessaire. Il n'y a plus d'intérêt divergeant entre les paysans luttant pour des prix élevés et les consommateurs demandant des aliments bon marché. De plus, personne n'a intérêt au gaspillage, à la pénurie artificielle, à la détérioration et à la mauvaise distribution de produits agricoles. Tout le monde est directement intéressé par une production de biens de qualité et de nourriture saine car chacun en mange et en produit et répond directement de ses soins médicaux (voir BETE). Prendre soin du sol, des animaux et de soi-même devient évident car chaque BOLO est intéressé par une fertilité à long terme et par la préservation des ressources.

L'utilisation de la terre ou d'autres ressources, de même que la distribution de celles-ci entre les BOLOs doivent être soigneusement discutées. Il y a beaucoup de solutions possibles, selon la situation. Pour des BOLOs qui se trouvent à la campagne, il n'y a que peu de problèmes, car ils utilisent les terres alentours. Pour les BOLOs des grandes villes il est utile d'avoir de petits jardins autour des maisons, sur les toits, dans les cours, etc. Autour des villes, il y a une ceinture de jardins où chaque BOLO cultive un plus grand terrain pour produire les légumes, les fruits, le poisson, etc., c'est-à-dire ce dont il a besoin presque chaque jour et qui doit être frais. Ces jardins sont accessibles à pied ou à vélo en quelques minutes et les quantités qui sont transportées restent relativement faibles. La vraie zone agricole, où se trouvent de grandes fermes de plus de 80 hectares, ou plusieurs fermes de plus petite taille, est à 15 kilomètres ou plus du BOLO-ville. (Surtout dans le cas de certaines exploitations telles que lacs, alpages, vignobles, zone de chasse.) Ces fermes BOLOs se spécialisent dans la production à grande échelle d'aliments durables : céréales, pommes de terre, soja, produits séchés, viande, etc. Les transports sont de l'ordre de la tonne (par chars, tracteurs, bateaux). Pour les KODUs de grandes villes un système de trois zones est souvent pratiqué18.

Pour faciliter le fonctionnement du KODU, le dépeuplement des villes de plus de 200.000 habitants continue ou est encouragé par les BOLOs. Dans certaines régions cela conduit au repeuplement de villages désertés. Il peut y avoir de purs Agro-BOLOs, mais en général l'IBU ne doit pas choisir entre la vie citadine ou la vie campagnarde. Les fermes de BOLOs ou hameaux ont la fonction de maisons de campagne ou de villas et chaque « paysan » possède aussi sa maison en ville. Avec le système KODU l'isolement et l'appauvrissement culturel des régions rurales est compensé, de même que peut être arrêté et même inversé l'exode rural qui a ruiné l'équilibre de beaucoup de pays. Les aspects positifs de la vie à la ferme sont combinés avec le style de vie intense de la ville. Les villes deviennent plus urbaines, plus vivantes et la campagne est protégée contre la désolation qu'y ont apportée les autoroutes et l'agro-business. Le paysan ne colle pas à la terre et n'est pas l'esclave de ses vaches. Chaque habitant d'un appartement en ville a sa « résidence » à la campagne sans être confiné aux champs ou dans de monotones résidences secondaires.

YALU

Les BOLOs cherchent à produire leur nourriture aussi près que possible de leurs résidences afin d'éviter de longs déplacements et des transports qui signifient gaspillage d'énergie et de temps. Pour les mêmes raisons, il y a bien moins d'importations de pétrole, de fourrage et d'engrais. Des méthodes de culture appropriées, un usage soigneux du sol, l'alternance et la combinaison de différentes cultures sont nécessaires. L'abandon d'une agriculture industrialisée à grande échelle ne signifie pas nécessairement une réduction des résultats, car cet abandon peut être compensé par des méthodes plus intensives (puisqu'il y a plus de forces de travail dans l'agriculture) et par la préférence accordée aux calories et aux protéines végétales. Le maïs, les pommes de terre, le soja et les autres grains peuvent garantir par leur combinaison une alimentation de base19. La production animale (qui absorbe justement une grande quantité des cultures mentionnées ci-dessus) est réduite et décentralisée, de même que, dans une moindre mesure, la production laitière. Il y a assez de viande et les cochons, les poules, les lapins ou les brebis se trouvent autour des BOLOs, dans les cours et sur les anciennes rues. Ainsi les déchets de toute sorte sont utilisés de manière « capillaire » pour la production de viande.

La cuisine BOLO'BOLO est-elle plus monotone ? La gastronomie se perd-elle à cause de la réduction massive des importations exotiques et de la réduction de la production de masse des steaks, des poulets, du veau et des filets de toutes sortes ?

Les gourmets ont-ils perdu leurs privilèges ? Il est vrai qu'on trouvait un large assortiment de nourriture dans les supermarchés (des noix de coco sur le cercle polaire, des mangues en Europe, des légumes en hiver, toute sorte de fruits et de viandes en boîte). Mais en même temps la nourriture locale était souvent négligée malgré sa fraîcheur et sa qualité. Alors que la variété de la nourriture produite localement était réduite (parce que le profit était trop faible ou parce que la culture demandait trop de travail dans une situation économique donnée) il y avait une foule d'importations coûteuses (en énergie), de mauvaise qualité, sans goût, aqueuses et pâles, produites dans des zones de bas salaires. Cette variété factice a conduit au retour de la « nouvelle cuisine » vers les produits du marché. La production de masse de la nourriture et la distribution internationale n'était pas seulement un non-sens et la raison de la faim dans le monde, c'était aussi un système incapable de fournir de la bonne nourriture.

La vraie gastronomie et la qualité de l'alimentation ne dépendent pas des importations exotiques et de la fourniture de steaks. Un élevage et une culture soigneux, du temps, du raffinement et de la créativité sont plus importants. La famille cellulaire n'était pas adaptée à ces exigences : le temps des repas était trop court et l'équipement était trop pauvre, même s'il était hautement mécanisé. La ménagère (ou un autre membre de la famille) était forcée de réduire ses temps de cuisson et de préparation. Dans de grandes cuisines du KANA ou du BOLO, l'équipement est meilleur, le choix d'aliments à disposition est plus riche, il y a plus de temps et les cuisiniers sont plus raffinés. Il y a souvent un excellent restaurant (gratuit) dans chaque pâté de maison et, en même temps, une réduction du travail, du gaspillage et de l'énergie. Le petit ménage inefficace et de piètre qualité était le pendant de l'industrie agro-alimentaire.

Dans la plupart des cas, la cuisine est un élément essentiel de l'identité culturelle d'un BOLO et, dans ce contexte, elle ne constitue pas un travail, mais elle fait partie des passions productives et artistiques de ses membres. C'est l'identité culturelle (NIMA) qui fait avancer la variété des cuisines et non pas la valeur des ingrédients. Voilà pourquoi beaucoup de plats très simples (et souvent sans viande) d'un pays ou d'une région sont des spécialités dans d'autres endroits. Spaghettis, pizza, mussaka, chili, tortillas, tacos, feijoada, nasi-goreng, curry, cassoulet, choucroute, goulash, pilaf, borchtch, couscous, paella, etc. sont des plats populaires relativement bon marché dans leurs pays d'origine.

La variété possible des identités culturelles dans les BOLOs d'une certaine ville produit la même variété de cuisines. Dans chaque ville, il y a autant de restaurants BOLO typiques qu'il y a de BOLOs et l'accès à toutes sortes de cuisines populaires ou autres est grandement facilité. Il n'y a pas de raison pour que la qualité des restaurants-BOLOs (quelle que soit leur forme ou leur genre) ne soit pas meilleure, car il n'y a ni stress, ni nécessité de rentabilité, pas de bousculade, pas d'heure fixe pour les repas (celle-ci dépend elle aussi de l'identité culturelle de chaque BOLO). Dans l'ensemble il y a plus de temps pour la production et la préparation de nourriture, car c'est là une partie essentielle de la définition que le BOLO se donne. Il n'y a ni multi-nationale de l'alimentation, ni supermarchés, ni garçons de café agités, ni ménagères surchargées, ni cuisiniers...

Comme la fraîcheur des ingrédients est primordiale pour une bonne cuisine, les jardins près des BOLOs sont très pratiques (zone 1). Le cuisinier cueille une partie des ingrédients directement à côté de la cuisine, ou se les procure en cinq minutes dans un jardin avoisinant. Il y a beaucoup de temps et d'espace pour des cultures de dimensions réduites. Beaucoup de rues ont été reconverties ou rendues plus étroites, les parkings, les toits plats, les terrasses, les pelouses décoratives, les parcs d'agrément, les usines, les cours intérieures, les caves, les ponts d'autoroute, les terrains vagues représentent autant de surfaces pour les jardins d'herbes aromatiques, les basses-cours, les porcheries, les étangs pour les poissons et les canards, les clapiers à lapins, les haies de petits fruits, les cultures de champignons, les pigeonniers, les ruches (l'amélioration de la qualité de l'air les a rendues possibles), les arbres fruitiers, les plantations de cannabis, les vignes, les serres, les cultures d'algues, etc. Les IBUs sont entourés par toutes sortes de productions alimentaires de petite taille. (Et les chiens, eux aussi, sont comestibles.)

Les IBUs ont suffisamment de temps pour recueillir de la nourriture dans les bois ou dans d'autres endroits non cultivés. Les champignons, les baies, les écrevisses, les moules, les merlans, les escargots, les châtaignes, les asperges sauvages, les insectes de toutes sortes, le gibier, les orties et autres plantes sauvages, les noix, les fèves, les glands, etc. sont utilisés pour la préparation de mets surprenants. Alors que l'alimentation de base des BOLOs (selon leur identité culturelle) est parfois monotone (maïs, pommes de terre, soja, millet) elle est complétée par une variété innombrable de sauces et de mets d'appoints.

Par ailleurs, la cuisine BOLO est enrichie par les voyages des IBUs, hôtes ou nomades. Ils introduisent de nouvelles épices, des sauces, des ingrédients et des recettes de pays lointains. Comme ces sortes de produits exotiques ne sont nécessaires qu'en petites quantités, il n'y a pas de problèmes de transport. Chaque IBU a, en outre, la possibilité de connaître d'autres cuisines en voyageant : comme il se prévaut partout de l'hospitalité, il goûte gratuitement à tous les plats originaux. Au lieu de transporter des produits exotiques et des spécialités en grande quantité au risque de les détériorer, il est plus raisonnable de faire pour de bon un tour du monde gastronomique. Comme l'IBU a tout le temps qu'il faut, le monde entier se présente à lui comme un vaste « supermarché » ... et un restaurant.

Mettre en conserve, faire mariner, enterrer, mettre en pots, sécher, fumer, mettre au gros sel, surgeler (ce qui est énergétiquement raisonnable pour tout un KANA ou un BOLO), tout cela contribue à la variété des aliments au cours de l'année. Les garde-manger des BOLOs sont beaucoup plus intéressants que les frigos. Les différentes sortes de vins, de bières, de liqueurs, de whisky, de fromages, de tabacs, de sauces et de drogues fleurissent et se multiplient pour devenir la spécialité de certains BOLOs qui les échangent. (Comme cela était le cas au Moyen Âge quand chaque monastère possédait sa propre spécialité.) La richesse des plaisirs qui a été détruite et nivelée par la production de masse renaît et un réseau de relations personnelles des connaisseurs s'étend sur toute la planète.

SIBI

Un BOLO n'a pas seulement besoin de nourriture, il a aussi besoin d'objets et de services. Tout ce qui concerne la production, l'utilisation ou la distribution d'objets est appelé SIBI. Le SIBI comprend entre autres : la construction, l'approvisionnement en essence, électricité et eau, la production d'outils et de machines (principalement pour l'agriculture), les habits, les meubles, les matières premières, les objets de toutes sortes, les transports, l'artisanat, les arts, la quincaillerie électronique, les routes, les égouts, etc.

De même que l'agriculture (KODU), la « fabriculture » (SIBI) dépend de l'identité culturelle d'un BOLO donné. Le fondement du SIBI est le même dans tous les BOLOs: l'entretien des constructions, les petites réparations des machines, les meubles, les habits, la plomberie, les routes, etc. Un BOLO est beaucoup plus indépendant que l'ancien quartier ou même que l'ancienne cellule familiale. Comme il n'y a pas d'intérêt à faire des produits de mauvaise qualité, il y a moins de réparations. À cause de la conception simple et solide des objets, leur réparation est plus facile et leurs défauts ont des conséquences moins graves. La capacité des BOLOs d'assurer eux-mêmes le travail de base des artisans est aussi une garantie de leur indépendance et réduit le gaspillage d'énergie et de temps (les électriciens et les plombiers ne doivent plus traverser toute la ville). Le BOLO est suffisamment grand pour permettre un certain degré de spécialisation parmi ses membres.

Le contenu principal du SIBI est l'expression des passions productives d'un BOLO. On appelle productives des passions directement liées à l'identité culturelle d'un BOLO. Il y a des BOLOs-peintres, des BOLOs-cordonniers, des BOLOs de cuir, des BOLOs électroniques, des BOLOs de guitares, des BOLOs d'habits, des BOLOs-danseurs, des BOLOs-sculpteurs sur bois, des BOLOs-mécaniciens, des BOLOs d'avions, des BOLOs-photographes, etc. Certains BOLOs ne se spécialisent pas et font différentes choses, d'autres réduisent la production et l'usage des biens au minimum (Tao-BOLO). Puisqu'on ne travaille pas pour un marché et que l'échange n'est qu'accessoire, il n'y a pas de distinction artisanat-art, vocation-métier, temps de travail-temps libre, penchant naturel-nécessité économique (à l'exception de certains travaux d'entretien). On procède à l'échange de ces produits typiques et de ces prestations entre les BOLOs, comme c'est le cas pour certains produits agricoles. Les objets manufacturés circulent de différentes manières : dons, accords permanents, pools de ressources (MAFA), marchés locaux ou foires spécialisées.

Dans le contexte d'un BOLO ou d'un TEGA (arrondissement), la production artisanale ou industrielle se fait sous le contrôle direct des consommateurs qui sont en mesure de connaître et d'influencer tout le processus de production. Les objets ont un caractère typé et personnalisé, l'usager connaît le producteur. Ainsi les objets défectueux sont retournés et le feed-back entre l'application et la conception permet des améliorations du produit, des ajustements. De cette relation directe entre producteurs et consommateurs découle une technologie de type différent, pas forcément moins sophistiquée que la technologie industrielle de masse, mais orientée vers des applications spécifiques, donc des prototypes sur mesure qui sont indépendants par rapport aux grands systèmes, interchangeables, de taille réduite, à faible consommation d'énergie, faciles à réparer, etc20.

Le domaine de la production et de l'usage de biens durables est plus varié et moins sujet à une limitation « naturelle » que le domaine de l'agriculture. C'est donc là que les BOLOs développent les échanges et la coopération. Prenons l'exemple de l'eau, de l'énergie, des matières premières, des transports, des technologies de pointe, de la médecine, etc. Dans ces domaines, les BOLOs ont intérêt à se coordonner et à coopérer à des niveaux sociaux élevés: villes, vallées, régions, continents (et pour les matières premières, même au niveau mondial). Cette dépendance est inévitable car notre planète a une forte densité de population. Mais, dans ce domaine, un BOLO ne peut être mis sous pression qu'indirectement ou à moyen terme. D'autre part, il a la possibillité d'influencer directement de grandes communautés au moyen de ses délégués (cf. DALA).

La coopération dans certains domaines est également rationnelle du point de vue de l'énergie. Certains outils, machines ou équipements doivent être utilisés par plus d'un BOLO. Pourquoi chaque BOLO devrait-il avoir un moulin pour les céréales, des machines de chantier, des laboratoires médicaux, des camions, etc.? Ces équipements parallèles sont très coûteux et exigent beaucoup de travail superflu. L'utilisation commune d'un équipement est organisée de manière bilatérale, par arrondissement ou autrement (cf. TEGA, FUDO, SUMI), grâce à des pools de machines, de petites usines, des dépôts de matériel, des ateliers spécialisés. On peut envisager la même solution pour la production de biens nécessaires qui ne sont pas ou ne peuvent pas être manufacturés dans un BOLO (parce qu'il peut se trouver qu'il n'y ait pas de BOLO-cordonnier dans une ville). Ainsi les IBUs de différents BOLOs se regroupent selon leurs penchants dans des ateliers d'arrondissement ou de ville. S'il n'y a pas d'ibus disposés à faire un tel travail et si, par ailleurs, une communauté donnée insiste sur la nécessité de ce travail, la solution ultime est le recours au travail obligatoire (KENE): chaque BOLO est obligé de fournir une certaine quantité de travail pour accomplir de telles tâches. C'est le cas pour des travaux nécessaires, mais non ludiques tels que: la garde des déchets nucléaires, le nettoyage des égouts, l'entretien des routes, la destruction et le ramassage des structures en béton des autoroutes, etc. Le travail obligatoire est de toute façon exceptionnel et soumis au principe de la rotation. Il ne peut pas être en opposition totale avec les préférences individuelles des IBUs.

PALI

L'indépendance d'un BOLO est déterminée par son degré d'autosuffisance en ressources énergétiques. L'agriculture et la fabrication de biens non périssables sont considérées comme deux méthodes pour résoudre ce problème21. L'énergie (PALI) est nécessaire pour l'agriculture elle-même (tracteurs), pour les transports, le chauffage et la réfrigération, la cuisine, les utilisations mécaniques et la transformation d'énergies. BOLO'BOLO n'est pas nécessairement une civilisation à énergie réduite, car la réduction de la consommation énergétique n'est pas motivée par des efforts « écologiques », mais c'est la conséquence de la diversité culturelle, du rétrécissement des processus à forte intensité de travail, de l'absence de contrôle et de discipline. Les systèmes à haute intensité d'énergie demandaient une attention continue, un contrôle des contrôleurs et une grande disponibilité, car les risques provoqués par une panne étaient élevés. BOLO'BOLO a besoin de moins d'énergie à cause de son mode de vie différent ou plutôt à cause de la variété de ses modes de vie qui, chacun, ont des besoins en énergie différents.

L'autosuffisance locale et la vie communautaire dans les BOLOs, le temps plutôt que la vitesse, voilà qui réduit le trafic et la consommation de pétrole pour le chauffage et les utilisations mécaniques. Une grande partie de l'énergie était utilisée pour réunir des choses et des gens qui avaient été séparés par les fonctions d'un système centralisé: habitat et lieu de travail, production et consommation, loisirs et vie quotidienne, ville et campagne. La consommation énergétique augmentait proportionnellement à l'isolement des individus et des cellules familiales et représentait une dépense purement négative.

La grandeur et la structure des BOLOs permet de faire plus avec moins d'énergie, car les différentes applications se complètent et se soutiennent mutuellement. Les BOLOs utilisent chaque forme d'énergie de manière optimale. L'électricité est utilisée pour l'éclairage, pour les équipements électroniques ou électro-mécaniques et pour certains moyens de transports (chemins de fer, tramways). L'approvisionnement électrique de base est produit dans les BOLOs (spécialement pour l'éclairage) par des éoliennes, des cellules photo-voltaïques, de petits barrages hydrauliques, des générateurs de biogaz, etc. L'énergie solaire passive, les collecteurs, les systèmes géothermiques sont utilisés pour le chauffage et l'eau chaude. Le pétrole n'est utilisé que pour atteindre de hautes températures : pour cuisiner là où ne suffisent plus le biogaz, le bois, le charbon ou le gaz, pour les machines à vapeur (camions, bateaux à vapeur, générateurs) et pour certains moteurs à explosion (essence, diesel ou kérosène pour les ambulances, les avions de secours, les pompiers, les véhicules d'urgence de toutes sortes).

Un BOLO est un système énergétique intégré dans lequel sont combinées les ressources locales et externes. La déperdition de chaleur des fours et des machines dans les ateliers est utilisée pour le chauffage, car les lieux de travail et d'habitat sont identiques dans 80 % des cas. Toute une série de locaux sont utilisés de manière commune (par exemple les bains, les douches, les salons, les saunas, les « restaurants »). Les excréments et les détritus sont transformés en biogaz (méthane) au lieu de polluer les eaux. La taille des BOLOs facilite une distribution efficace des énergies, car les installations et même les systèmes de contrôle électronique se trouvent dans un rapport raisonnable avec leur output nécessaire. (Ce qui n'était pas le cas pour des maisons particulières ou des familles cellulaires: la plupart des technologies alternatives installées dans des maisons particulières était un luxe.)

Dans les climats chauds, un BOLO est énergétiquement indépendant à 90 %. Dans des zones tempérées et froides l'indépendance énergétique se situe entre 50 et 80%. Les BOLOs coopèrent entre eux et le reste est pris en charge par de plus grandes communautés, comme les arrondissements ou les comtés (TEGA et FUDO). À un niveau plus élevé, les régions autonomes (SUMI) concluent des accords d'importation/exportation d'énergie (électricité, charbon, pétrole). Il existe aussi une coordination mondiale de la distribution des combustibles fossiles (voir ASA'DALA).

Une consommation élevée d'énergie semblait être liée au confort, à un niveau de vie élevé, à la mobilité. Risque-t-on des temps difficiles en réduisant rigoureusement cette consommation? Pas du tout. La plus grande partie de l'énergie était utilisée pour garantir la journée de travail industriel et non le plaisir individuel. Le rythme de la journée de travail (de 8 à 17 heures ou plus) déterminait la consommation de pointe, la nécessité d'une climatisation rapide et standardisée (21 degrés et 55 % d'humidité). Comme le travail était l'élément central, on n'avait pas de temps pour s'occuper directement des « éléments énergétiques » comme le feu, le vent, l'air et les combustibles. Le climat, les rythmes journaliers et saisonniers, au lieu d'apporter la variété, n'étaient considérés que comme des sources de troubles, car ils dérangeaient le travail (la neige en hiver, la pluie, l'obscurité, etc.). Ainsi on créait un confort artificiel de « passivité énergétique » causant une immense dépense de travail social qui ne permettait plus de se réjouir du chaud ou du froid. (Voilà pourquoi certaines personnes avaient besoin d'un feu de cheminée juste à côté de leur chauffage central, car la chaleur ne se mesure pas seulement à un certain nombre de degrés Celsius ou Réaumur.)

L'utilisation de l'énergie doit être liée aux conditions naturelles. En hiver, on ne s'invente pas de printemps artificiel dans toutes les chambres. La température peut n'être que de 18 degrés dans certaines pièces et seules quelques pièces de séjour sont plus chaudes. Les IBUs portent plus de pull-overs, ils vivent plus près les uns des autres, vont au lit plus tôt, mangent des repas plus gras – ils vivent de manière hivernale comme on le faisait en vacances d'hiver à la montagne. Le froid n'est pas une nuisance en soi (sans quoi il n'y aurait pas d'esquimaux). Il n'est une nuisance que par rapport à une journée de travail standardisée. L'hiver se distingue aussi par le fait qu'il y a moins de travail (l'agriculture est pratiquement au repos), mais plus de temps pour s'occuper des fours, des systèmes de chauffage, de la vie communautaire, etc.

Certains IBUs ou BOLOs évitentles problèmes de l'hiver en émigrant vers des climats plus doux, comme certains oiseaux. Les BOLOs peuvent avoir des accords d'hivernage avec réciprocité en été. Par exemple entre les BOLOs scandinaves et espagnols, entre les mexicains et les canadiens, entre les sibériens et les chinois du Sud, entre les polonais et les grecs, etc.

SUFU

Outre la nourriture et l'énergie, l'eau est un élément essentiel pour la survie de l'IBU (pour autant qu'il tienne à sa survie). Alors qu'en plusieurs endroits de la planète le problème des ressources en eau n'était pas résolu, ces ressources ailleurs étaient gaspillées pour le nettoyage ou pour l'évacuation des excréments et des ordures. Contrairement au SUFU, l'eau n'était pas utilisée pour ses qualités intrinsèques, mais comme moyen de transport (égouts).

La plupart des lavages, rinçages, nettoyages et douches n'avaient plus rien à faire avec le bien-être physique et avec la jouissance de l'élément SUFU. La douche du matin ne se prenait pas pour le plaisir de voir couler de l'eau, mais seulement pour un réveil propre et désinfecté, afin de produire un corps nettoyé, apte à accomplir sa journée de travail. La production de masse portait en elle-même le danger de l'infection de masse qui, à son tour, nécessitait une hygiène disciplinée. C'était une partie du maintien de la force de travail au service de la Machine-Travail. Se laver, changer chaque jour de sous-vêtements, avoir un col propre, tout cela faisait partie du rituel de la discipline de travail et servait de moyen de contrôle aux chefs pour mesurer la soumission de leurs subordonnés. Il n'y avait pas, dans ces gestes, de rapports directs avec la productivité ou avec une fonction hygiénique. D'ailleurs le fait de se laver trop souvent, d'utiliser trop de savon, de shampoing ou de déodorant constitue un risque pour la santé; la peau s'abîme et des cultures bactérielles utiles sont éliminées. Cette fonction disciplinaire du lavage se révélait en particulier pendant les vacances lorsqu'on se douchait moins souvent, qu'on changeait moins souvent de linge et qu'on négligeait sa toilette. La saleté et le droit d'être sale étaient devenus un luxe. (Comme le droit à la paresse.)

En plusieurs endroits de cette planète, le rapport à la saleté (aux substances dysfonctionnelles) était devenu névrotique en raison surtout de l'éducation ou en raison de la fonction disciplinaire de la « propreté ». Mais la propreté n'est pas objective, elle est déterminée culturellement. La propreté extérieure est une forme de répression des problèmes internes. La saleté ne peut pas être éliminée de ce monde, elle ne peut qu'être transformée et déplacée. (C'était particulièrement vrai pour la plupart des variétés de saleté dangereuses, comme les déchets chimiques ou radioactifs qui n'étaient pas touchés par le syndrome de la propreté.) La saleté rejetée par les ménages réapparaissait ensuite dans les eaux mélangée aux détergents chimiques sous une forme plus nocive. Mais cette forme était moins visible. Il fallait ensuite construire des usines d'épuration des eaux qui nécessitaient d'énormes quantités de béton et d'acier et qui, à leur tour, provoquaient des pollutions industrielles considérables. Les dégâts (ou les travaux) ainsi provoqués par le nettoyage exagéré étaient sans commune mesure avec le prétendu gain de confort. Mais le nettoyage ne produisait pas seulement de la saleté sous forme d'eau polluée, il engendrait aussi de la fatigue et de la frustration parmi les nettoyeurs. (Le travail fatigant et pénible était la principale forme de pollution de l'environnement. Pourquoi un corps pollué devrait-il prendre soin de la « nature »?)

Puisque les fonctions de lavage et les grands processus industriels qui nécessitent de l'eau ont disparu, les BOLOs réduisent la consommation d'eau à un tiers ou moins. Les exploitations de petite dimension fonctionnent de manière « propre » car leurs composantes peuvent être dosées exactement et chaque substance est utilisée correctement. Comme le BOLO est suffisamment grand pour rendre facile et efficace le recyclage, la plus grande partie de la « saleté » et des « déchets » est utilisée comme matière première pour d'autres exploitations. La pollution atmosphérique est faible, tout comme la pollution due au travail régulier, et chacun a intérêt à éviter les travaux de nettoyage à la source, car ils doivent être effectués par ceux qui sont responsables de la « saleté ».

Beaucoup de BOLOs sont en mesure d'assurer leur autosuffisance en eau en recueillant les eaux de pluie dans des réservoirs ou en utilisant des sources, des rivières et des lacs. Pour d'autres, il est plus aisé d'organiser la distribution d'eau au niveau de la ville, de la vallée ou de l'île. Les BOLOs des régions arides ont besoin de l'aide d'autres BOLOs (sur une base bilatérale mondiale, cf. «trico») pour trouver des sources ou construire des citernes. Par le passé, le problème de l'approvisionnement en eau a même été résolu dans des conditions de difficultés extrêmes (déserts, îles, etc.). La crise mondiale des ressources en eau a été provoquée surtout par l'excès d'urbanisation, par la destruction des techniques agricoles traditionnelles et par l'introduction de nouvelles technologies et de nouveaux produits mal adaptés. L'utilisation et la présence suffisante d'eau est un facteur culturel et non pas un simple problème technique.

GANO

Pour l'IBU, BOLO'BOLO n'est pas seulement une manière de conquérir plus de temps, c'est aussi une manière d'avoir plus d'espace (GANO). Les surfaces qui étaient occupées par des magasins, des garages, des bureaux ou des supermarchés, beaucoup de rues, de places ou d'usines sont à la disposition des BOLOs ou des IBUs. Puisqu'il n'y a ni propriété foncière, ni police des constructions, toutes les sortes de restrictions privées, de spéculation, de sur-utilisation ou de sous-utilisation ont disparu. Les BOLOs utilisent leurs bâtiments à leur guise, ils les transforment, les relient entre eux, les peignent, les divisent selon leurs nécessités culturelles (NIMA). Bien sûr, des problèmes ou des conflits surgissent, par exemple pour savoir à quel BOLO appartient tel ou tel bâtiment ou espace. Ces problèmes sont discutés et résolus dans le cadre de communautés plus larges (quartiers, villes, régions) où chaque BOLO est représenté par ses délégués (voir TEGA, FUDO, SUMI). Même si de sérieux différents apparaissent, personne ne peut réclamer de contrôle sur des bâtiments qu'il n'utilise pas personnellement. Contrairement au système de propriété, cela peut prévenir la plupart des abus.

Les BOLOs ne doivent pas nécessairement construire de nouveaux bâtiments, ils préfèrent utiliser ceux qui existent, utiliser et réutiliser tous les matériaux de construction qui ont été accumulés de toute part. Les BOLOs préfèrent les matériaux locaux car le transport utilise beaucoup d'énergie et de travail. Dans ce contexte, des technologies abandonnées s'avèrent fort utiles et sont remises à l'honneur: construction avec de l'argile, du bois, des feuilles de palmier, des roseaux, etc. Les méthodes de constructions dépendent aussi du système énergétique de chaque BOLO, par exemple en ce qui concerne l'énergie solaire passive, les zones d'insolation, les serres, le chauffage et le refroidissement.

L'architecture internationale de verre et d'acier utilisait beaucoup d'énergie et était particulièrement mal adaptée à la plupart des climats. Il en était de même en ce qui concerne les villas individuelles standardisées qui constituaient des habitats mornes et dispendieux sans fonctions communautaires ni culturelles. La réutilisation de telles constructions ou quartiers par les BOLOs est problématique, mais devient possible grâce à certaines modifications. Les constructions à étages sont en partie transformées en terrasses qui sont plantées, ou transformées en serres afin de réduire la déperdition énergétique. Dans les climats tempérés, les pièces au nord-est et au nord-ouest, plus froides, sont fermées pendant l'hiver ou servent de dépôts ou ateliers, car les chauffer suppose une trop grande consommation d'énergie. Entre les étages on construit des escaliers afin de relier les pièces pour des ménages plus nombreux (KANA).

Les pavillons de banlieue sont reliés par des arcades, des constructions intermédiaires, des halls communs, des ateliers, etc. afin de former des BOLOs. D'autres maisons sont abattues pour faire de la place aux jardins ou pour obtenir les matériaux nécessaires à d'autres groupes (KANA).

En général les résidences de banlieue peuvent être facilement transformées en BOLOs qui fonctionnent car il y a autour d'elles beaucoup de terrain et d'espace, contrairement à certains sites urbains dont la densité de population est trop élevée.

Comme chaque BOLO exprime son identité culturelle dans son architecture, la monotonie des quartiers a disparu. Les zones urbaines redeviennent vivantes et variées en raison de l'abolition de la division entre le centre urbain et la périphérie. Il n'y a plus de distinction entre les quartiers à activités culturelles et les quartiers dortoirs. À chaque moment de la journée (même la nuit et le dimanche, en admettant que certains BOLOs persistent à utiliser des catégories aussi perverses que « semaines », « mois », « années ») il y a des IBUs dans les rues, sur les places ou dans les cours. Les périodes de repos général ont disparu en même temps que la journée de travail. Il n'y a pas de magasins (en dehors du marché de quartier; voir SADI) et il n'y a donc pas d'heures de fermeture ni de rues vides. Les BOLOs sont toujours « ouverts ».

L'imbrication, la variété, le besoin de transformations permanentes et les adaptations aux changements culturels donnent aux villes un aspect plutôt chaotique, médiéval ou oriental (les villes rappellent le temps où elles étaient vivantes). L'improvisation, les structures provisoires de toutes sortes, la diversité des matériaux et des styles sont les caractéristiques de l'architecture. Les tentures, les huttes, les arcades, les passerelles, les ponts, les tours, les tourelles, les ruines, les tunnels, les passages couverts se multiplient, car on veut atteindre les différentes parties des BOLOs sans être exposé aux intempéries. D'autre part entre les BOLOs adjacents, il existe beaucoup d'institutions communes. La marche est le moyen de se déplacer le plus commun.

D'immenses anciens supermarchés et surfaces commerciales sont disponibles et beaucoup d'espace est utilisé de manière commune. Chaque IBU trouve de la place pour son atelier, son local d'exercice, son cabinet, son laboratoire ou son poste de travail. La distribution de l'espace n'est pas réglée par des « lois » (par exemple, chaque IBU aurait droit à 40 m2) car les besoins sont déterminés par l'identité culturelle. Certains modes de vie ont besoin de dortoirs, d'autres de chambres individuelles, de locaux communs, de chapelles, de hamacs, de tours, de caves, de réfectoire, de beaucoup de murs, de peu de murs, de plafonds hauts, de voûtes croisées, de longues maisons, de toits en pente, etc.


BOLO DANS UN ENTREPÔT DE PNEUS À TOKYO

Bien que la vraie raison de nombreuses formes de violence sociale (agressions, viols, hold-up) ne soit pas seulement le caractère anonyme des quartiers du passé, l'animation permanente des espaces publics et « privés » par les IBUs locaux contribue efficacement à rendre impossible de tels actes. Les BOLOs ont fait naître une forme de contrôle social spontané, une sorte de « police passive »... Le « désavantage » d'un système basé sur les contacts personnels est que chacun est pratiquement connu de chacun et qu'un étranger est tout de suite reconnu. On ne se risque pas volontiers à ruiner sa réputation... En outre, chaque BOLO décide de ses propres standards moraux.

BETE

À vrai dire, il est impossible de définir les soins de santé (BETE) comme une tâche séparée. La maladie et la santé ne dépendent pas simplement d'une intervention médicale, ils dépendent de facteurs sociaux et culturels qui caractérisent le mode de vie dans son ensemble. BOLO'BOLO, par son existence même, est la contribution la plus importante à la santé, car il a éliminé de nombreuses maladies qui étaient auparavant les conséquences directes ou indirectes de la société industrielle: les accidents de la circulation, les guerres généralisées, les maladies provoquées par le stress et l'environnement, de nombreuses maladies et accidents du travail, les maladies psychosomatiques et psychiques. Le travail et le stress étaient la cause principale de nombreuses maladies et la disparition du travail salarié a été le meilleur remède.

Les BOLOs eux-mêmes définissent la santé et la maladie (sauf en cas d'épidémies). Tout comme celle de la beauté, de la moralité ou de la vérité, la définition du bien-être varie avec la structure culturelle. Si certains aiment les mutilations rituelles ou les cicatrices décoratives, personne ne peut s'y opposer. Il n'y a pas de distinction absolue entre la normalité et la folie. Les BOLOs décident librement du type de médecine qu'ils considèrent comme appropriée à leur mode de vie22.

Chaque BOLO doit être capable de s'occuper de simples blessures et des maladies courantes sans aide extérieure. Il organise une clinique BOLO et une équipe permanente d'ibus expérimentés qui sont de garde. Il y a quelques locaux réservés aux soins médicaux, une pharmacie contenant les 200 médicaments les plus utiles, quelques lits, des trousses d'urgence et des moyens de transport. Toute l'assistance médicale est meilleure que par le passé, car personne n'est abandonné à lui-même.

Dans le BOLO, les malades et les autres ne vivent pas séparément (car tous les IBUs sont plus ou moins sains ou malades). Ceux qui doivent garder le lit, les malades chroniques, les vieux, les femmes enceintes, les malades mentaux, les invalides ou les handicapés, peuvent rester dans leur BOLO et ne sont pas isolés dans des institutions spécialisées. Autrefois, la concentration et l'isolement des personnes inaptes au travail (donc malades?) dans des hôpitaux, des asiles de vieillards, des asiles psychiatriques, des maisons de correction, etc. était la conséquence de la faiblesse de la cellule familiale. Celle-ci était tellement rationalisée et enfermée entre le travail et le ménage qu'elle ne supportait plus la moindre perturbation. Même les enfants étaient un problème pour cette famille-là23.

Il est aussi possible que certains BOLOs transforment une maladie ou un « défaut » en élément de leur identité culturelle. La cécité peut devenir un mode de vie dans un BOLO où tout est arrangé pour des aveugles. Des BOLOs d'aveugles ou des BOLOs d'handicapés (nous sommes tous des handicapés) peuvent aussi être combinés. Il peut y avoir des BOLOs de sourds-muets où tout le monde communique selon un langage gestuel. (Il n'est pas question de ghetto, mais d'une possibilité de choix.) Il y a peut-être, dans le même ordre d'idées, des BOLOs de fous, de diabétiques, d'épileptiques, d'hémophiles etc., ou rien de tout cela.

Alors que les BOLOs sont largement autosuffisants dans le domaine de l'assistance médicale de base, ils ont besoin d'institutions plus sophistiquées pour les cas particuliers. Pour les cas d'urgence, les accidents et les maladies graves, et pour la prévention des épidémies, il existe un système médical qui utilise aussi les techniques de pointe. À l'échelle des comtés (FUDO) ou des régions (SUMI), les IBUs ont accès à un traitement médical de qualité. Les effectifs pour les soins médicaux sont néanmoins beaucoup plus réduits que par le passé. Dans les rares cas d'urgences, les ambulances, les hélicoptères et les avions sont rapides et il n'y a pas de raison de ne pas les utiliser.

En général, les IBUs sont en meilleure santé qu'avant le BOLO'BOLO. Mais comme il n'y a plus de définition médicale officielle de la santé, la longévité n'est pas une valeur générale. (La longévité a été une valeur officielle, car elle signifiait que la force de travail était en bonne forme et qu'elle pouvait être utilisée pendant longtemps par la Machine.) Il y a des tribus où la vie est courte mais intéressante et il y a d'autres cultures où la longévité fait partie du système des valeurs. Certaines apprécient davantage le risque et l'aventure, d'autres la tranquillité et la durée.

NUGO

Le NUGO est une capsule métallique de 3,7 cm de longueur et de 1 cm de diamètre qui est fermée par un cadenas à combinaison numérique dont les 7 chiffres ne sont connus que de celui qui la porte.

Ce récipient métallique contient une pilule d'une substance qui provoque une mort immédiate. Chaque IBU reçoit son NUGO de son BOLO comme c'est le cas du TAKU. L'IBU peut porter son NUGO avec la clef de sa mallette de propriété à une chaînette autour du cou afin de l'avoir à disposition à chaque instant. Si un IBU se trouve dans l'impossibillité d'ouvrir sa capsule ou d'avaler sa pilule mortelle (paralysie, accidents des mains, etc.), les autres IBUs sont obligés de l'aider (voir SILA).

Si l'IBU en a marre du BOLO'BOLO ou de lui-même, ou de TAKU, SILA, NIMA, YAKA, FASI, etc., il est toujours libre de déclarer forfait et d'échapper à ses cauchemars qu'ils aient été réformés ou pas. La vie n'est pas une excuse. On ne peut pas contraindre l'IBU à la responsabilité face au BOLO'BOLO, à la société, au futur et à d'autres illusions.

Le NUGO rappelle à l'IBU que le BOLO'BOLO n'a pas de sens en soi, que personne ni aucune forme d'organisation ne peut aider l'IBU dans sa solitude et son désespoir. Si la vie était prise au sérieux, elle deviendrait un enfer. Chaque IBU est muni d'un billet de retour.

PILI

À moins qu'il ne préfère se retrouver seul, l'IBU entretient avec les autres IBUs une grande variété de formes de communication et d'échanges. Il leur fait des signes, leur parle, les touche, travaille avec eux, leur raconte ses expériences. Tout ce qu'il sait fait partie du PILI, communication, éducation, échange d'informations, expression des pensées, des sentiments, des désirs.

La transmission et le développement des connaissances fait partie de l'identité culturelle (NIMA). Chaque culture possède sa propre « pédagogie ». La fonction de la transmission culturelle a été usurpée par des institutions spécialisées de l'État comme les écoles, les universités, les prisons, etc. Dans les BOLOs, ces institutions n'existent plus; l'apprentissage et l'enseignement sont des éléments directement intégrés à la vie. Chacun est à la fois un élève et un maître. Comme les jeunes IBUs accompagnent leurs aînés dans les ateliers des BOLOs, dans les cuisines, dans les fermes, dans les salles d'opération ou dans les laboratoires, ils peuvent apprendre directement à partir de situations pratiques. La transmission de la sagesse, du savoir-faire, des théories et des styles accompagne chaque processus de production ou de réflexion. Chaque activité est « dérangée » par son enseignement.

À l'exception de l'apprentissage du vocabulaire de base de BOLO'BOLO (ASA'PILI), il n'y a pas de scolarité obligatoire. Les BOLOs peuvent apprendre à lire, à écrire et à compter à leurs jeunes IBUs s'ils estiment que c'est nécessaire à leur culture. Il se peut que certains BOLOs développent une passion ou des qualifications pédagogiques particulières, de sorte que les jeunes IBUs d'autres BOLOs s'y rendent pour apprendre certaines choses. Ou bien, s'il y a suffisamment d'entente dans un arrondissement dans un comté (TEGA, FUDO), des espèces d'écoles sont organisées. Mais tout cela est complètement volontaire et change selon les endroits. Il n'y a ni système scolaire standardisé ni programme officiel.

Au niveau d'entreprises plus spécialisées ou plus grandes (hôpitaux régionaux, chemins de fer, usines électriques, petites fabriques, laboratoires, centres de calcul, etc.) les connaissances sont acquises sur le tas. Chaque ingénieur, médecin ou spécialiste a quelques étudiants dont il s'occupe personnellement. On peut bien sûr arranger des cours spéciaux pour eux ou les envoyer chez d'autres « maîtres » ou dans des BOLOs spécialisés. L'acquisition des connaissances se fait partout sur une base pratique, personnelle et volontaire. Il n'y a pas de sélection standardisée, de titres, de diplômes, etc. (Chacun peut s'appeler « docteur » ou « professeur ».)

Afin de faciliter la circulation de connaissances et de savoir-faire, les arrondissements ou les communautés organisent des centres d'échanges culturels, des marchés de connaissances. Dans ces « académies réciproques » (NIMA'SADI), chacun offre des cours et en suit d'autres. Les anciens bâtiments d'école sont réutilisés et adaptés en y ajoutant des portiques, des colonnades, des bains, des bars, etc. Dans les bâtiments, il peut y avoir des théâtres, des cinémas, des cafés, des bibliothèques, etc. Le « menu » de ces académies peut aussi faire partie d'un réseau informatisé afin que chaque IBU sache où trouver tel type de renseignements ou d'enseignement.

Comme les IBUs ont beaucoup de temps à disposition, la transmission des connaissances scientifiques, magiques et pratiques se développe considérablement. L'expansion de l'horizon culturel est l'une des activités principales de l'IBU, mais elle se fait sans formalisme. La disparition des systèmes centralisés, à haute consommation d'énergie et à haute technologie rend superflue la science centralisée, bureaucratique et formaliste. Il n'y a pourtant pas de risque que se développe un nouvel « âge sombre ». Il y a d'infinies possibiIlités d'information et de recherche, la science est à la portée de chacun et les méthodes analytiques traditionnelles existent parmi d'autres sans avoir le statut privilégié qu'elles ont eu depuis le dix-septième siècle. Les IBUs évitent soigneusement de dépendre de spécialistes en n'utilisant que des techniques qu'ils maîtrisent eux-mêmes.

Comme cela se produit pour d'autres spécialisations, certains BOLOs ou académies (NIMA'SADI) sont célèbres à cause des connaissances qu'on peut y acquérir et on leur rend visite du monde entier. Les maîtres, gourous, sorcières, magiciens, sages, enseignants de toutes sortes qui ont une grande réputation dans leur domaine sont entourés d'étudiants. Les règles planétaires de l'hospitalité (SILA) encouragent ce type de tourisme scientifique bien plus que le système des bourses. L'Université est enfin devenue universelle.

La communication a beaucoup changé dans les conditions du BOLO'BOLO. Au lieu d'être fonctionnalisée et centralisée, elle est orientée vers la compréhension mutuelle, les contacts et les échanges horizontaux. Les centres de l'information (TV, radio, maisons d'édition, bases de données électroniques) ne décident plus de ce dont nous avons besoin pour que notre comportement s'adapte au fonctionnement de la Machine-Travail. Comme le système n'est plus fondé sur la spécialisation, le cloisonnement et la centralisation, l'information ne sert plus à l'empêcher de se détraquer. Avant BOLO'BOLO, les nouvelles étaient faites de manière à ce que personne n'ait le temps de se préoccuper de ce qui se passait dans son propre quartier. On était obligé d'écouter la radio pour savoir ce qui se passait dans sa propre ville. Moins on avait le temps de s'intéresser aux choses et plus on avait besoin d'informations. Comme on perdait contact avec le monde réel, on dépendait d'une réalité artificielle et trompeuse qui était produite par les médias. C'est ainsi qu'on perdait la faculté de percevoir directement son propre environnement.

Grâce à l'intensité de sa vie interne et grâce à ses échanges mutuels, le BOLO'BOLO réduit le nombre des événements non vécus directement et par conséquent le besoin d'information. Les nouvelles locales ne doivent plus être transmises par les journaux ou les médias électroniques car les IBUs ont suffisamment de temps et de possibilités pour échanger oralement des nouvelles. Les bavardages et commérages au coin de la rue, au marché et à l'atelier sont plus intéressants qu'un journal local. Le type de nouvelles a changé : pas de politique, de scandales politiques, de guerres, de corruption, pas d'activités des gouvernements ou des multinationales. Comme il n'y a pas d'« événements centraux », il n'y a pas de nouvelles à leur propos. Il se passe peu de choses, c'est-à-dire que le théâtre du quotidien s'est déplacé de l'univers abstrait des médias dans la cuisine du BOLO.

La première victime de cette situation a été la presse de masse. Non seulement ce média permettait peu de communication bi-directionnelle (le courrier des lecteurs n'était qu'un alibi), mais, de plus, il gaspillait du bois, de l'eau et de l'énergie. L'information sur papier se limite aux bulletins de toutes sortes, aux rapports d'arrondissements ou d'assemblées de comté (DALA) et aux revues.

La liberté de presse a été rendue aux utilisateurs. Il y a davantage de revues publiées irrégulièrement par toutes sortes d'organismes, de BOLOs, de collectifs d'écrivains, d'individus, etc.

Le rôle et l'utilisation des livres ont changé. La production de masse de livres a été fortement réduite car beaucoup moins de livres sont nécessaires pour les bibliothèques des BOLOs. Même s'il y a 100 fois moins de livres, l'accès aux livres pour chaque IBU n'en est que plus facile. Grâce aux bibliothèques des BOLOs, on évite un immense gaspillage de bois, de travail et de temps. Chaque livre est de qualité et sa valeur n'en est que plus estimée. Il n'est plus une source d'information jetée après usage (livres de poche). L'information technique et scientifique, accessible à tout endroit et à tout moment, peut être stockée dans des bases de données électroniques et n'est imprimée que quand cela est nécessaire. Le livre comme objet redevient un objet d'art, comme au Moyen Âge. Dans certains BOLOs, on étudie la calligraphie et on produit des copies manuscrites avec des enluminures. Elles sont notamment offertes comme cadeaux ou échangées sur les marchés.

BOLO'BOLO n'est pas une civilisation électronique, car les ordinateurs restent des systèmes centralisés et dépersonnalisés. Les BOLOs peuvent se passer complètement d'électronique car leur autarcie dans de nombreux domaines fait qu'ils se passent de beaucoup d'échange d'information. D'autre part le matériel existant peut aussi être utilisé par les BOLOs à d'autres fins. Les réseaux de radio et de télévision et les réseaux de données électroniques sont efficaces du point de vue énergétique et permettent plus que d'autres médias un contact horizontal entre les usagers. Des réseaux de télévision locale, des stations radio et des bibliothèques vidéo sont installés par des organismes locaux (voir TEGA, FUDO) et rester sous le contrôle collectif des usagers.

Là où l'électronique est utilisée par les BOLOs, peu de matériel est nécessaire et il n'y a aucune commune mesure avec le cas des ordinateurs domestiques sous-utilisés comme on les a connus. Peu d'usines (une ou deux par continents) produisent l'équipement nécessaire et surtout les pièces de rechange. Le réseau téléphonique doit être complété pour que chaque BOLO ait au moins un appareil. Ceci signifie qu'il peut être relié aux ordinateurs et aux banques de données régionales et planétaires. Chaque BOLO doit bien sûr décider, sur la base de son identité culturelle, s'il a besoin de ces moyens de communication ou pas.

Comme les transports sont plus lents, moins fréquents et de capacité réduite (cf. FASI), un réseau de communication électronique peut se révéler utile. Pour contacter un BOLO, un coup de fil, c'est si facile. Chaque IBU peut en principe atteindre n'importe quel IBU. Un réseau de communication horizontale est un complément idéal à l'autosuffisance. Indépendance ne doit pas devenir synonyme d'isolement. Il y a peu de risques pour les BOLOs de devenir dépendants de ces technologies et de quelques spécialistes, car ils peuvent toujours en revenir aux contacts personnels. (Sans les BOLOs et leur autarcie relative, les ordinateurs risqueraient d'être les moyens de contrôle d'une machine centralisée.)

Une information complète et rapide signifie une plus grande richesse pour les BOLOs, c'est-à-dire l'accès à une plus grande variété de possibilités. Les BOLOs isolés appellent différents « menus » d'une base de données pour savoir où se procurer certains biens, services ou savoir-faire à une distance raisonnable et selon la qualité requise. C'est ainsi que des dons, des accords permanents d'échange, des voyages, etc. sont facilement organisés sans recourir à l'argent.

KENE

Dans les accords entre IBUs et entre BOLOs, on peut organiser des contacts qui ne soient pas que des échanges d'information mais bel et bien des entreprises communes. Chaque BOLO est libre de participer à de telles entreprises. L'organisation sociale est une trappe. Le prix qu'il faut payer pour être pris dans cette trappe s'appelle KENE, c'est-à-dire le travail obligatoire externe.

Les entreprises communes comme les hôpitaux, la distribution d'énergie, les technologies de pointe, la médecine, la protection du paysage, les transports, les moyens de communication, la distribution d'eau, l'extraction de minerai, la production de masse de certains objets spéciaux, les technologies lourdes (raffineries, aciéries, stations d'épuration, construction de bateaux et d'avions, etc.), tout cela exige qu'un certain nombre d'ibus soient prêts à faire un tel travail. La plupart des IBUs sont volontaires, car ils réalisent dans de telles entreprises l'une ou l'autre de leurs passions productives. D'autre part, tous ces secteurs ont été sérieusement redimensionnés et soumis à la volonté des communautés qui participent aux projets. (Il n'est pas indispensable de construire des bateaux; le rythme et la qualité du travail sont définis par ceux qui le font; il n'y a ni salaires, ni patrons; il n'y a rien qui presse, il n'y a plus de profits.) Les entreprises industrielles des BOLOs, arrondissements ou régions (il n'y a pas d'entreprise de type privé) sont relativement lentes, sans danger et à faible productivité, elles ne doivent pas être trop rébarbatives pour les IBUs qui s'y sont engagés. Il est raisonnable d'organiser certaines productions industrielles ou certaines institutions de manière centralisée: une aciérie de dimension moyenne, soigneusement étudiée et équipée de manière écologique est moins polluante qu'un petit haut-fourneau dans la cour de chaque BOLO. (Ce qui est petit n'est pas toujours beau.)

Si un certain nombre de BOLOs ou autres communautés décident de mettre sur pied de telles entreprises de moyenne dimension et si, d'autre part, il n'est pas possible de réunir suffisamment d'ibus pour faire un travail volontaire, il y a un problème. Il y a alors un « reste » (KENE) et ce reste doit être distribué entre les communautés participantes et être déclaré obligatoire. En retour, ces communautés reçoivent gratuitement les biens ou les services qu'elles produisent. La quantité de KENE (travail social ou externe) dépend de la situation. La plupart des sociétés traditionnelles connaissent bien ce système et, en temps de crise ou quand le système économique était moribond, elles y sont retournées spontanément pour autant qu'elles n'en aient pas été empêchées par l'intervention de l'État ou par les limitations de propriété. On peut imaginer que le BOLO donne 10 % de son temps actif (c'est-à-dire 50 IBUs par jour pendant quelques heures) pour les travaux communs d'un arrondissement. Cette communauté (TEGA) peut donner à son tour 10 % de son travail pour la cité (FUDO) et ainsi de suite jusqu'aux institutions planétaires. À l'intérieur du BOLO il y a un système de rotation ou d'autres méthodes selon les coutumes et les structures. Ce travail restant sera principalement non qualifié, rébarbatif, mais en quelque sorte nécessaire sans qu'il puisse répondre à aucune vocation personnelle. Le travail que l'IBU a accepté de faire volontairement ne peut pas devenir obligatoire. L'IBU peut l'abandonner à tout moment, changer de BOLO ou essayer de persuader son BOLO de se retirer des accords. C'est une question de réputation. (Refuser ou accepter le travail obligatoire risque de ruiner la réputation de quelqu'un.)

TEGA

Des communautés plus grandes que les BOLOs sont possibles pour résoudre les problèmes d'information (PILI) et d'activités communes (KENE). La forme de ces confédérations, coordinations ou autres combinaisons de BOLOs varie d'une région et d'un continent à l'autre. Certains BOLOs restent seuls ou ne forment que des groupes de deux ou trois. Ils ont entre eux des arrangements plutôt vagues ou travaillent ensemble de manière très coordonnée, presque comme des « États ». On trouve ainsi des superpositions, des accords temporaires, des enclaves, des exclaves, etc.

Avec 10 à 20 BOLOs, il est possible de former un TEGA, c'est-à-dire un village, une petite ville un grand quartier, une vallée, une petite région de campagne, un arrondissement, etc. Le TEGA est déterminée par la convenance géographique, par l'organisation urbaine, par des facteurs historiques ou culturels, ou par simple prédilection. Un TEGA (appelons-le arrondissement) remplit certaines tâches utiles pour ses membres: la voirie, les canalisations, l'eau, les usines d'énergie, les petites fabriques et les ateliers, les transports publics, l'hôpital, les eaux et forêts, les dépôts de matériaux de toutes sortes, le service du feu, les règles du marché (SADI), l'aide générale et les réserves de crise (MAFA). Les BOLOs organisent une sorte d'auto-administration et d'auto-gouvernement à l'échelle locale. La grande différence avec de telles formes dans les sociétés passées (conseils de quartiers, comité de blocs, « soviets », municipalités, etc.) est qu'elles sont déterminées par le « bas » (elles ne sont pas les canaux administratifs d'un régime centralisé) et que les BOLOs eux-mêmes, à cause de leur indépendance, limitent les pouvoirs de tels « gouvernements ».

L'arrondissement assume aussi (si les BOLOs le veulent) des fonctions sociales. Il gère les conflits entre BOLOs, supervise les duels (voir YAKA), fonde des BOLOs, dissout des BOLOs inhabités, organise des BOLOs pour les IBUs qui ne peuvent pas trouver un mode de vie commun, mais qui veulent tout de même vivre dans un BOLO... Dans le cadre de l'arrondissement, la vie publique est organisée de manière à ce que différents styles de vie puissent coexister et que les conflits restent possibles, mais pas trop exacerbés. D'autres formes de vie hors des BOLOs trouvent place dans les arrondissements: les ermites, les restes des familles cellulaires, les nomades, les clochards, les communes, les célibataires. L'arrondissement doit aménager la survie de ces gens-là, les aider à conclure des accords avec des BOLOs concernant leur nourriture, leur travail, leurs activités sociales, leurs ressources, etc. Un arrondissement organise autant d'institutions communes que les BOLOs qui y participent le désirent: des piscines, des patinoires, des mini-opéras, des théâtres, des ports, des restaurants, des fêtes, des champs de course, des foires, des abattoirs, etc. Il peut aussi y avoir des fermes d'arrondissement sur la base de travail commun (KENE).

Dans tout cela les BOLOs prennent soin de ne pas perdre trop de leur auto-suffisance au profit de l'arrondissement car le premier pas vers un État central est toujours le plus bénin et le plus inconscient ...

DALA, DUDI

L'un des problèmes que posent les institutions sociales, même quand elles remplissent les fonctions les meilleures et les plus innocentes, est qu'elles sont entraînées par une dynamique propre de centralisation et qu'elles ont tendance à se détacher de leurs parties constituantes. Toute société court le risque de retour à l'État, au pouvoir et à la politique. La meilleure barrière contre ces tendances est l'auto-suffisance des BOLOs. En dehors de cela, toutes les autres méthodes de la démocratie formelle sont sans effet, qu'il s'agisse du principe de la délégation par le bas, du système de rotation des mandats, de la publicité des débats, du droit à une information complète, de la délégation tirée au sort. Il n'y a pas de système plus démocratique que celui qui garantit l'indépendance matérielle et existentielle de ses membres. Il n'y a pas de démocratie possible pour les exploités, les économiquement faibles et ceux qui sont soumis au chantage24.

Une fois posée l'autonomie des BOLOs, certaines propositions doivent minimiser les risques de renaissance de l'État. À l'intérieur des BOLOs il n'y a pas de règles, car leur organisation interne est déterminée par leur style de vie et leur identité culturelle. Mais au niveau de l'arrondissement et de toutes les institutions plus « élevées », la procédure peut être la suivante (les BOLOs de chaque arrondissement trouvent naturellement leur propre système) :

Les affaires de l'arrondissement sont discutées et mises en train par l'assemblée d'arrondissement (DALA) à laquelle chaque BOLO envoie deux délégués. Il y a, en plus, deux délégués externes (DUDIs) venant d'autres assemblées (voir ci-dessous). Les délégués de BOLOs sont tirés au sort et la moitié des délégués sont de sexe masculin (afin que les femmes ne soient pas en trop grand nombre, elles qui forment déjà une « majorité » naturelle). Tout le monde participe à ce tirage au sort, y compris les enfants (ils peuvent y amener leurs mères). Personne ne peut superviser ou imposer un tel système, car il n'existe que comme un accord entre les BOLOs.

L'assemblée d'arrondissement (DALA) choisit deux DUDIs parmi ses membres, tirés au sort, eux aussi. Ces délégués externes sont envoyés par un autre système de tirage au sort dans d'autres assemblées (celles d'autres arrondissements, comtés ou régions) d'un autre niveau, dans une autre zone. Ainsi un arrondissement de Marseille envoie ses observateurs auprès d'une assemblée de la région de Toscane (voir FUDO), l'assemblée du comté de Forêt Noire envoie ses observateurs à une assemblée d'arrondissement de Berlin, la région de Malte envoie ses observateurs auprès d'une assemblée de comté à Helsinki et ainsi de suite. Ces observateurs ou délégués ont le droit de vote et ne sont pas tenus à la discrétion; au contraire, ils doivent pratiquer l'indiscrétion et l'interférence dans les affaires des autres.

Ces observateurs cassent le jeu de la corruption locale, introduisent des opinions complètement étrangères et développent des comportements qui dérangent le déroulement des séances. Ils servent notamment à empêcher les assemblées de développer des tendances isolationnistes et des égoïsmes régionaux.

En outre, les assemblées à tous les niveaux sont limitées dans le temps (élection pour une année seulement), le débat est public, la retransmission télévisée est assurée et chacun a le droit d'être entendu pendant les sessions.

Chaque BOLO définit le statut de ses délégués qui sont plus ou moins indépendants des instructions reçues. Leur mandat est impératif ou ne l'est pas, suivant le type de BOLO qu'ils représentent, plus libéral ou plus « socialisé ». Les délégués sont responsables de l'exécution de leurs décisions (ceci est une autre limitation des tendances bureaucratiques) et leurs activités sont considérées comme faisant partie du travail obligatoire (KENE).

Les DALAs à tous les niveaux ne sont pas comparables à des parlements, des gouvernements ni même des organismes d'auto-administration. Ils ne font que gérer quelques relations sociales et les accords entre BOLOs. Leur légitimation est faible (tirage au sort), leur indépendance aussi et leurs tâches sont pratiques et limitées localement. Les DALAs sont plutôt comparables à un Sénat ou à une Chambre des lords, c'est-à-dire des réunions d'unités indépendantes, une sorte de « démocratie féodale ». Ils ne sont pas non plus des confédérations. Les BOLOs peuvent toujours boycotter leurs décisions ou convoquer des assemblées générales et populaires...

FUDO

Les BOLOs résolvent la plus grande partie de leurs problèmes seuls ou à l'intérieur de leur arrondissement (TEGA). Mais comme la plupart des BOLOs ont des fermes ou d'autres ressources au-delà des « limites » de leur arrondissement, une vaste coordination à l'échelle des arrondissements est souvent nécessaire. 10 à 20 arrondissements organisent certaines tâches dans le cadre d'un FUDO (petite région, grande ville, comté, canton, vallée).

La taille d'un tel comté est très variable, dépendant des conditions géographiques et des structures préexistantes. Il s'agit d'un espace de vie fonctionnel pour environ 200.000 IBUs ou 400 BOLOs. Il n'y a que peu de moyens de transports allant au-delà d'un FUDO. L'agriculture et la « fabriculture » sont géographiquement limitées et l'auto-suffisance réalisée à 90 % à ce niveau. L'IBU doit pouvoir atteindre n'importe quel point du comté et rentrer le même jour, tout en ayant encore le temps de faire quelque chose. Dans des zones très peuplées, cela représente une surface maximale de 50 km par 50 km où chaque IBU peut se déplacer à vélo.

Un comté a le même genre de tâches que l'arrondissement, mais à une autre échelle: énergie, moyens de transports, technologies de pointe, hôpital d'urgence, organisation de marchés, de foires et d'usines. Une tâche particulière des comtés est de s'occuper des forêts, des cours d'eau, des montagnes, des marécages, des déserts, etc., c'est-à-dire des endroits qui ne font partie d'aucun BOLO, qui sont utilisés en commun et qui doivent être protégés des dommages de toutes sortes. Le comté s'occupe aussi d'agriculture, en particulier lorsqu'il doit résoudre les conflits entre BOLOs (qui reçoit quelle terre?).

Le comté se structure autour d'une assemblée de comté (FUDO'DALA). Chaque assemblée d'arrondissement peut y envoyer deux délégués (un de chaque sexe), tirés au sort (voir DALA, DUDI).

Pour faire face au problème que posaient les villes de plusieurs millions d'habitants, on a dû créer des comtés de plus grande taille. Les BOLOs urbains des mégalopoles avaient en effet des difficultés à assurer leur auto-suffisance alimentaire. Diverses solutions ont été apportées à ce problème. D'abord les grandes villes ont été élaguées pour constituer des unités de 500.000 personnes au maximum. Dans certains cas de villes qui présentaient un intérêt historique, par exemple New-York, Londres, Rome ou Paris, ceci n'a pas été possible, de peur d'endommager leur image typique. Les supercomtés concluent des accords spéciaux avec les comtés et les régions alentours: ils échangent de la nourriture contre certains services culturels (théâtre, cinéma, galeries, musées, etc.). Les arrondissements extérieurs de ces villes-là atteignent leur auto-suffisance alimentaire et les zones élaguées fournissent un surplus alimentaire pour la zone centrale25.

SUMI

La région autonome (SUMI) constitue la plus grande unité pour la vie quotidienne des BOLOs et des IBUs. Une telle région comprend un nombre variable de BOLOs, d'arrondissements et de comtés, par exemple 20 à 30 comtés, soit plusieurs millions de personnes. Dans certains cas, il y en a davantage ou seulement quelques milliers, comme dans le cas de communautés isolées sur des îles, dans les montagnes, sur la banquise ou le désert. Il y a plusieurs centaines de régions sur cette planète.

La région est d'abord une unité géographique: une zone de montagne, une portion de terre entre deux fleuves ou entre deux chaînes de montagnes, une grande île ou péninsule, une côte, une plaine, une jungle, un archipel, etc. Elle forme une unité en ce qui concerne les transports et les déplacements et elle a assez de ressources pour être auto-suffisante. La plupart des échanges et des communications entre BOLOs se fait à l'intérieur des limites d'une telle région. La région ne constitue pas une unité administrative, mais une unité pratique de vie quotidienne. Dans certains cas, elle correspond aux États du passé (comme aux États-Unis), aux républiques (comme en URSS), aux duchés, aux provinces, aux régions officielles (France, Italie), aux Länder (Allemagne), etc. Mais dans la plupart des cas, ces zones étaient purement administratives et non pratiques. Parfois même elles avaient été créées pour morceler ou écraser des régions fondées sur des identités culturelles, historiques ou autres.

La région (SUMI) n'est pas seulement géographique (dans certains cas cela serait suffisant), mais c'est une unité culturelle comme le BOLO. Il y a une langue ou un dialecte commun, des luttes communes, des défaites ou des victoires, un style de vie commun, des formes d'habitat (en rapport avec le climat ou la topographie), une religion, des institutions, des habitudes culinaires ... Tout cela, et quelques accidents en sus, forme l'identité régionale. C'est sur la base de cette identité que, partout dans le monde, se sont développées des luttes au cours de ce siècle et du siècle dernier: Irlandais, Indiens d'Amérique, Basques, Corses, Ibos, Palestiniens, Kurdes, Arméniens... L'identité culturelle de toute une région est plus diversifiée et moins typique que celle d'un BOLO, mais elle est suffisamment forte pour renforcer une communauté. Il n'est cependant pas possible de supprimer les BOLOs et leur identité au nom de l'identité régionale. Aucune région ne peut chasser un BOLO et tout BOLO limitrophe de plusieurs régions peut choisir la sienne. L'histoire a montré que les régions autonomes dont l'identité culturelle s'exerce librement sont aussi très tolérantes vis-à-vis d'autres cultures. En fait, l'autosuffisance de ses BOLOs est la vraie force d'une région autonome. En « perdant » des BOLOs et des arrondissements et en en « gagnant » d'autres, une région s'adapte en permanence aux changements. Il n'y a pas de frontières fixes car elles furent à l'origine des conflits inutiles et des guerres. Une région n'est pas un territoire mais une zone vivante qui change avec la vie. Chaque région possède ses ambassadeurs dans d'autres régions sous la forme de BOLOs typiques (les BOLOs irlandais à New-York, les BOLOs Bronx à Paris, les BOLOs siciliens en Bourgogne, les BOLOs basques en Andalousie, etc.)

Ces régions flexibles sont aussi une possibilité de résoudre tous les problèmes qui ont été causés par des frontières nationales absurdes: les nations qui avaient été formées à des fins de contrôle et de domination ont été diluées dans la masse des régions26.

Les tâches spécifiques des assemblées de région sont les suivantes: surveillance de centrales nucléaires désaffectées ou de dépôts radioactifs (champ de mines, fils de fer barbelés, gardes armés, miradors, etc. pour plusieurs dizaines de milliers d'années), entretien de certaines lignes de chemin de fer, lignes maritimes, lignes aériennes, centres de calcul, laboratoires, exportation et importation d'énergie, aide en cas de catastrophes, aide aux BOLOs et aux arrondissements, résolution de conflits, participation à des activités et des institutions continentales et planétaires. Les ressources et le personnel nécessaires à ces desseins peuvent être trouvés sous forme de travail commun par comtés, BOLOs ou arrondissements (KENE).

Les assemblées régionales prennent les formes les plus diverses. Par exemple: deux délégués par comté et 40 délégués de 20 BOLOs tirés au sort, soit 60 membres environ. Ce système évite la discrimination de cultures minoritaires (les cultures qui ne sont pas typiques dans une région sont aussi représentées). En outre, il y a deux observateurs délégués (DUDIs) des autres assemblées et deux délégués de chaque région adjacente. Ainsi, dans l'assemblée régionale de Montréal, on trouve aussi des représentants de plein droit de l'Ontario, du Maine et du Labrador (et vice versa). On encourage par ces représentations horizontales la coopération et l'information des régions entre elles et l'indépendance par rapport au niveau supérieur. Plusieurs régions peuvent aussi former un groupe et coopérer dans le domaine des transports et des matières premières.

En Europe (dans un sens géographique large) il y a, semble-t-il, environ 100 régions, dans les Amériques 150, en Afrique 100, en Asie 300 et une centaine dans le reste du monde, en tout environ 750 régions.

ASA

ASA est le nom du vaisseau spatial « Terre ». Les régions autonomes peuvent être considérées comme les différents modules de ce vaisseau. La plupart de ces régions ont rejoint l'assemblée planétaire, ASA'DALA. Chaque région envoie deux délégués (un de chaque sexe) à ces réunions qui se tiennent alternativement une année à Beyrouth et la suivante à Quito. L'assemblée planétaire est utilisée pour les régions pour nouer des contacts, bavarder, se rencontrer, échanger des cadeaux ou des insultes, conclure de nouveaux arrangements, apprendre les langues, organiser des cocktails et des fêtes, danser, se quereller, etc.

L'assemblée planétaire (ou ses commissions spécialisées) s'occupe de certaines tâches planétaires telles que: l'utilisation des mers, la distribution des ressources fossiles, l'exploration de l'espace, les télécommunications, les chemins de fer intercontinentaux, les lignes aériennes, la navigation, les programmes de recherche, le contrôle des épidémies, les services postaux, la météorologie, le dictionnaire du langage planétaire auxiliaire (ASA'PILI). Les travaux de cette assemblée sont retransmis par radio à toute la planète pour que chaque région sache ce que ses délégués ou d'autres se racontent à Beyrouth et à Quito. (Pour autant que ces deux villes soient d'accord de continuer d'accueillir une telle foule.)

L'assemblée planétaire et ses organismes ne font que ce que les régions qui y participent les autorisent à faire. Les régions n'y participent que si elles le jugent bon. Toute région peut se retirer de l'assemblée planétaire et se passer de ses services. Les seules bases de fonctionnement des entreprises planétaires sont les intérêts et l'engagement des régions. Un problème surgit lorsque des accords ne sont pas possibles. Cependant, en raison des nombreux réseaux d'auto-suffisance, la situation ne devient jamais dangereuse pour une région. Des facteurs tels que la réputation d'une région, ses connections historiques, son identité culturelle ou ses relations personnelles sont aussi importants que les délibérations « pratiques ». (Personne ne sait ce que « pratique » signifie réellement.)

Les institutions planétaires ont très peu d'influence sur la vie quotidienne des BOLOs ou des régions. Ces institutions s'occupent d'un certain nombre de questions en suspens qui ne peuvent pas être réglées au niveau local ou qui n'ont aucune influence sur une région isolée (les océans, les mers polaires, l'atmosphère, etc.). C'est le principe inébranlable de l'auto-suffisance des régions qui empêche une telle confédération mondiale de devenir un jour une nouvelle forme de domination, une nouvelle machine de pouvoir et de travail.

BUNI

La forme la plus commune et la plus répandue d'échange entre les IBUs ou les communautés est le don, le BUNI. Les objets ou le temps (pour l'aide mutuelle, les services) ne sont pas forcément rares et la meilleure manière de faire en cas d'abondance est le gaspillage sous forme de dons. Comme les contacts quotidiens sont intensifs, d'innombrables occasions se présentent de faire des dons.

Les dons ont des avantages aussi bien pour celui qui les fait que pour celui qui les reçoit. Comme celui qui donne quelque chose détermine sa forme et sa qualité, il s'agit d'une sorte de propagande personnelle ou culturelle, une expansion de son identité en direction des autres. Un don rappelle au bénéficiaire le donateur, sa présence sociale, sa réputation et son influence. Offrir réduit le travail investi dans les processus d'échange: comme les dons sont indépendants de leur valeur, on ne doit pas calculer cette valeur (temps de travail). On peut donner spontanément, sans perdre de temps à des marchandages ou des accords de réciprocité. La circulation de dons peut être comparée aux règles de l'hospitalité: à long terme, le fait de donner est plus profitable que l'acte d'acheter et de vendre dans des transactions rapides et impersonnelles (car on oubliait facilement le visage d'une caissière de supermarché et il n'y avait donc pas d'avantage social dans une telle transaction). Dans une structure relativement fermée, locale et personnalisée, les dons sont la forme idéale d'échange d'objets. (Ceci est étendu à tout le processus de communication : les paroles aussi sont des dons ... mais, naturellement, certaines personnes en sont avares !)

L'importance des dons dépend de la situation locale. Comme la nature des dons est d'être spontanée, irrégulière, imprévisible, ceux des BOLOs qui n'apprécient que la stabilité et la fiabilité utilisent plus volontiers d'autres formes (voir ci-dessous). Certaines cultures supportent mieux les fluctuations que d'autres.

MAFA

Le MAFA est un système de dons (BUNI), mais organisé. Son idée de base est qu'un fond commun de réserves et de ressources peut donner aux individus et aux communautés qui y participent plus de sécurité en cas d'urgence, de catastrophe ou de troubles momentanés. Un tel fonds commun est organisé soit par arrondissement, soit par comté, soit d'une autre manière encore, pour aider les BOLOs en situation de crise. L'arrondissement (TEGA) possède des dépôts pour les produits alimentaires de base (céréales, huile, lait en poudre, etc.), les carburants, les médicaments, les pièces de rechange, les habits ... Chaque BOLO reçoit ces biens quand il en a besoin indépendamment de ses contributions. Les fonds communs sont une sorte de filet tendu sous les BOLOs pour le cas où l'auto-suffisance viendrait à faire défaut.

Les réserves communes, avec leur distribution selon les besoins, ressemblent aux anciens systèmes de sécurité sociale, de caisses de pensions, d'assurances, etc. Ainsi le MAFA est l'aspect « socialiste » du BOLO'BOLO. Sans le risque de dépendre d'une bureaucratie centrale et d'affaiblir les communautés. Mais dans le cas du MAFA, l'aide mutuelle est directement organisée par ceux qui en profitent, elle est sous contrôle local et sa taille est déterminée par les BOLOs ou les arrondissements. Tout abus est impossible puisque cette aide est toujours donnée en espèces et non en argent.

L'aide d'un fonds commun a été particulièrement importante dans la période du début du BOLO'BOLO, lorsque les dégâts du passé ont dû être réparés. Dans les premiers temps, beaucoup de BOLOs ont eu des problèmes au moment de constituer leur auto-suffisance. C'est pourquoi l'aide matérielle gratuite a été et est le moyen de résoudre les problèmes de « transition » dans le Tiers-Monde.

FENO

Beaucoup de BOLOs ont besoin ou désirent une plus grande variété de biens que celle qu'ils sont en mesure de produire. Mais certains de ces biens (ou services) sont une nécessité permanente et à long terme. C'est pourquoi le recours à des dons ou au fonds commun n'est pas possible. Pour ce genre d'échanges mutuels, réguliers et permanents, les BOLOs concluent des accords de troc (FENO).

Les accords de troc complètent l'auto-suffisance et réduisent le travail, car le BOLO n'est pas obligé de tout savoir faire. Sans compter que, pour certains produits, des unités de production plus grandes sont plus efficaces et même moins nocives pour l'environnement. Ces accords sont utilisés pour l'échange de biens dont on a besoin de manière permanente, tels que nourriture, textiles, services de réparation, matières premières, etc.27

Le nombre, l'importance et le type de tels accords varient selon l'organisation interne des BOLOs et leur identité culturelle. Les relations culturelles et personnelles déterminent le choix d'un partenaire bien plus que des catégories objectives (comme les termes de l'échange, la qualité, la distance, etc.).

Pour rendre plus flexible le système de troc, on peut utiliser le réseau informatisé. Les « offres » sont stockées dans une base de données qui est consultée par ceux qui cherchent un certain produit. La quantité, la qualité et le transport optimum sont calculés automatiquement. Ce système de troc local ou régional évite en outre les sur-productions ou les sous-productions momentanées. Avec l'aide de programmes sophistiqués, les ordinateurs produisent des prévisions qui dépistent d'éventuels manques. Mais, encore une fois, les BOLOs ou les autres participants décident librement s'ils veulent être raccordés à un tel système et s'ils veulent accepter les recommandations des ordinateurs.

À la longue, les accords de troc forment un tissu équilibré, aux mailles serrées et fiables, qui s'adapte continuellement aux circonstances changeantes. Pour réduire les frais de transport (l'une des limitations principales du système), les échanges portant sur de grandes quantités, ou qui ont une fréquence très rapprochée, sont conclus entre BOLOs rapprochés. Si un BOLO a conclu 500 accords de troc, on peut estimer que 300 d'entre eux l'ont été avec des BOLOs adjacents ou des BOLOs du même arrondissement. Dans certains cas, les BOLOs adjacents sont connectés de manière tellement étroite qu'ils forment des Bi-BOLOs, des Tri-BOLOs ou des grappes de BOLOs. Plus le partenaire de troc est éloigné, plus les biens en question sont raffinés, légers et rarement échangés. Avec les BOLOs éloignés, on n'échange que des spécialités locales typiques (du caviar d'Odessa, du thé de l'Inde, du bourbon de Louisville, etc.).

Des accords de troc existent aussi entre arrondissements, comtés ou même régions. Il existe aussi des accords verticaux, par exemple entre BOLOs et arrondissements. Les accords externes à l'arrondissement sont coordonnés afin d'éviter le transport de biens identiques.

SADI

Les dons, le fonds commun et les accords de troc, le tout combiné avec l'auto-suffisance, voilà qui réduit fortement la nécessité d'une économie, c'est-à-dire la nécessité du calcul de la valeur. La diversité des identités culturelles a détruit la nécessité de la production de masse et donc aussi l'existence d'un marché de masse. L'investissement en temps de travail est difficile à comparer et la mesure exacte de la valeur d'échange (en argent) est presque impossible. IBUs et BOLOs n'ont cependant pas renoncé à utiliser ce type d'échanges calculés pour certains usages particuliers. C'est là la fonction des marchés locaux, les SADIs. Ces marchés complètent les possibiIlités d'échange, mais ne forment qu'une petite partie de la base existentielle des BOLOs.

Dans ces conditions-là, la circulation de l'argent n'est pas dangereuse et ne développe pas ses effets contagieux: l'argent reste un moyen dans un cadre étroit.

La plupart des arrondissements ou comtés organisent des marchés quotidiens, hebdomadaires ou mensuels; les régions tiennent des foires périodiques. Les arrondissements ou les comtés utilisent des halles (anciennes usines, grands magasins, hangars, etc.) pour protéger leurs marchés des intempéries. Autour des marchés se développent toute une série d'activités sociales telles que bars, théâtres, cafés, salles de billard, music-halls, etc. Les marchés sont, comme l'étaient les bazars, des lieux de rendez-vous, des espaces de vie sociale et de divertissement. Les marchés servent de « prétextes » pour créer des centres de communication.

Les marchés sont organisés et surveillés par un comité de marché (SADI'DALA). Ce comité (en accord avec les décisions des différentes assemblées) détermine quels biens sont apportés au marché et sous quelles conditions. Les marchés conviennent spécialement pour des produits non essentiels, facilement transportables, rares, durables et très sophistiqués. De tels produits ont souvent un caractère unique, sont des constructions individuelles, des spécialités, des délicatesses, des drogues, des bijoux, des habits, des objets de cuir, des œuvres d'« art », des raretés, des curiosités, des livres, des programmes, etc. Si on a besoin d'un de ces articles, on ne peut pas dépendre d'un éventuel don et on ne peut pas l'inclure dans un accord de troc à long terme. Dans les cas où existe une base de données, il est possible de se les procurer par le marché électronique.

Les marchés locaux ont leur propre monnaie inconvertible, ou une sorte de jetons comme on les trouvait au casino. Les vendeurs ou acheteurs arrivent à ce marché sans argent et ouvrent un compte-crédit au bureau du comité de marché (ceci est fait par ordinateur). Ainsi ils obtiennent 100 ou 1000 shillings, florins, pennies, dollars, écus, pesos, etc. qu'ils doivent à la banque du marché. Avec cet argent ils peuvent acheter et vendre jusqu'à la fin du marché le soir. Puis ils doivent rendre leurs jetons et un solde positif ou négatif est enregistré sous leur nom jusqu'au prochain jour. Ces soldes ne peuvent pas être transférés dans d'autres marchés. Pour éviter l'accumulation de trop grands soldes et pour rendre la « fortune » sans attrait, on programme, dans certains cas, un système aléatoire où l'ordinateur efface tous les crédits d'une période comprise entre six mois et deux ans (ce serait une sorte de roulette électronique, de « Jubilé » hébreu). Comme il n'y a pas d'appareil judiciaire pour punir le non-respect des contrats, tous les genres de commerces et d'accumulation sont très risqués. Tout cela n'empêche pas la circulation d'argent, car les IBUs peuvent toujours trouver refuge dans l'or ou l'argent. Dans des arrondissements isolés, la monnaie locale circule sans problèmes. C'est l'auto-suffisance et les autres formes d'échange qui maintiennent l'argent dans certaines limites (comme ce fut le cas au Moyen Âge)28.

FASI

Est-ce que l'IBU est un être sédentaire ou nomade? Dans son histoire (imaginaire) il apparaît comme cavalier de la steppe, comme bâtisseur de cathédrales, comme fermier ou comme bohémien, comme jardinier ou comme globe-trotter. Les BOLOs présupposent un certain degré de sédentarité (à cause de l'agriculture), car une société de chasseurs/cueilleurs de baies ne serait possible que si la population mondiale était fortement réduite (jusqu'à ne compter que quelques millions d'ibus). BOLO'BOLO cependant apporte à chaque IBU la liberté de se déplacer sur toute la planète. Il n'y a pas de sédentarité forcée pour les BOLOs nomades ou les bandes, pas de programmes de modernisation et d'industrialisation.

L'IBU ne se sent à l'aise que s'il est sûr de pouvoir s'en aller à tout moment pour la Patagonie, Samarkande, le Kamatchaka, Zanzibar, l'Alaska ou Paris. C'est possible puisque tous les BOLOs sont en mesure de garantir l'hospitalité à chaque voyageur (cf. SILA).

Il n'y a pas de perte de temps (l'IBU n'a pas peur de perdre de l'argent) et les voyages sont reposants. Les voyages ne sont plus un gaspillage d'énergie, car ils ne sont plus une course pour aller le plus loin et le plus vite possible. Pas besoin de charter pour visiter l'Amérique du Sud ou l'Afrique de l'Ouest en trois semaines. Les voyageurs ne sont plus des touristes stressés.

Le système BOLO'BOLO de transports et de voyages (FASI) tend à éliminer le transport des biens de masse, les mouvements pendulaires et le tourisme. La vie et le travail ne sont plus éclatés sur le territoire. Les moyens de transport sont utilisés surtout par des gens qui aiment voyager. Voyager est un plaisir en soi et on ne peut donc pas le remplacer. (Mais les haricots verts n'éprouvent aucun plaisir à voyager de la Côte-d'Ivoire à Genève.)

Comme la plupart des activités de l'IBU se déroulent dans son BOLO ou dans son arrondissement, la plupart de ses déplacements se font à pied. L'arrondissement est aménagé pour les piétons avec beaucoup de passages, de ponts, d'arcades, de colonnades, de vérandas, de loggias, de sentiers, de places et de pavillons. Comme il n'est pas gêné par les feux rouges (presque pas de trafic automobile), l'IBU se rend où il l'entend. Et, par dessus tout, il n'est plus stressé.

Jusqu'aux limites du comté (FUDO), le vélo constitue le moyen de transport idéal. À cet effet, les arrondissements ou les villes peuvent organiser des pools de vélos. Le vélo est, avec l'IBU, énergétiquement parlant, le moyen de transport le plus avantageux (le carburant est de toute façon fourni à l'IBU sous forme de nourriture). Il a besoin cependant d'un système bien organisé de (petites) rues qui doivent être entretenues. Dans les zones de montagne et durant la mauvaise saison il n'est pas pratique. Quand il y a assez de neige, l'IBU se déplace à ski.

Dans les zones de montagne et à la campagne, les animaux sont très efficaces, car leur fourrage pousse au bord de la route: chevaux, ânes, mulets, yaks, poneys, chameaux, chiens, bœufs, éléphants, etc. Dans les villes aussi, les chevaux ou les mulets (moins difficiles à nourrir, mais plus difficiles à faire avancer) sont utiles dans certaines conditions, en particulier pour les transports entre les maisons de ville et les bases agricoles d'un BOLO. Dans ce cas, le fourrage ne doit pas être transporté spécialement. Mais, dans les villes, les IBUs eux-mêmes (+ vélo, + skis, + traîneau, + patins) sont des moyens de transport idéaux (autonomobiles).

Les vélos pourvus de remorques sont aussi utilisés pour de petits transports. Un pentadem peut transporter cinq personnes et en plus 350 kg de charge.

Comparés au vélo, même les moyens de transport publics comme les trolleybus, les tramways ou les métros sont relativement chers, car ils nécessitent une grande infrastructure (rails, câbles, wagons). Ils sont cependant commodes en zone urbaine, spécialement là où l'électricité est localement ou régionalement à disposition. Dans une ville de moyenne importance, trois lignes transversales suffisent, car grâce à celles-ci on atteint tous les BOLOs en moins d'une heure.

Le système routier, dont l'entretien demande beaucoup de travail (importation d'asphalte, de béton, etc.), est réduit à une seule route pour chaque BOLO ou ferme. La plupart des rues dans les villes d'avant BOLO'BOLO, la plupart des routes régionales et des autoroutes ont été rétrécies à une seule voie. Le trafic automobile est lent et sans importance. Il consiste en quelques camions (qui marchent au biogaz, à la vapeur, au carburateur de bois, à l'essence), quelques bus, taxi-bus, ambulances, voitures de pompiers et transports spéciaux.

Les autoroutes sont utilisées comme champs de course pour le divertissement. On a gardé quelques tronçons de 200 km à cet effet. Aux deux extrémités il y a un parc automobile où l'on choisit des voitures de course rapides. Sans aucune limite de vitesse, les conducteurs font le trajet aller et retour. Ainsi les IBUs qui aiment conduire vite et utiliser la voiture comme une source de divertissement et de risques satisfont leur passion. Une telle piste de vitesse coûte moins cher que ce qu'on dépensait par le passé en essence, ambulances, soins médicaux et entretien de voitures.

Si l'IBU en a envie, il peut aller en vélo du Caire à Luanda, de New York à Mexico City et de New Dehli à Shanghaï. Mais il peut aussi prendre des moyens de transport locaux organisés par les comtés et les régions (SUMI). Dans de nombreux cas, ces moyens de transport sont des chemins de fer (vapeur, électricité, charbon) lents, peu fréquents et qui s'arrêtent à chaque station. Il y a aussi les péniches, les bateaux qui longent les côtes et les bus. L'existence de telles connections dépend des communautés régionales et des conditions géographiques (déserts, montagnes, marécages). Dans chaque région, on trouve en général deux lignes de transports publics :

Lorsque l'IBU veut voyager au loin, il se rend à la station la plus proche du chemin de fer intercontinental qui est exploité par une commission de l'assemblée planétaire (ASA'DALA) et qui forme une sorte d'épine dorsale des transports continentaux. Le système de rails est à peu près le suivant:

Ce réseau transcontinental a été établi sur les tracés existants et seuls quelques tracés supplémentaires et quelques adaptations ont été nécessaires. Pour rendre le voyage plus confortable on a introduit l'écartement large à la Russe. Grâce aux chemins de fer transcontinentaux, les voyageurs se rendent d'Est en Ouest et du Nord au Sud, d'Helsinki à Capetown, de Lisbonne à Vladivostok, de Seattle à Valdivia et de New York à San Francisco. À la fin des tracés, les voyageurs embarquent sur les lignes à vapeur transocéaniques (de Vladivostok à San Francisco, de Lisbonne à New York, etc.). Pour les transports maritimes, les problèmes d'énergie sont sans importance puisque le charbon, le pétrole, etc. sont transportés facilement sur les bateaux eux-mêmes qui utilisent aussi leurs voiles.

Les lignes aériennes internationales sont exploitées par l'assemblée planétaire ou par des regroupements régionaux. Elles servent surtout à atteindre des îles éloignées, les déserts, la jungle et les régions polaires. Les vols sont relativement rares pour ne pas gaspiller le carburant et l'infrastructure. Voyager ne signifie plus aller quelque part aussi rapidement que possible, mais est un divertissement en soi. Il y a suffisamment d'avions pour les transports urgents (ambulances, médicaments, pièces de rechanges, funérailles, etc.). Certains vols sont même attribués par tirage au sort.

Comme tous les IBUs sont en mesure de voyager (et non pas seulement les plus riches comme c'était le cas avant le BOLO'BOLO), des relations personnelles étroites entre les BOLOs éloignés se développent, les nouvelles idées se propagent rapidement, les IBUs sont liés par toutes sortes de liens, des amitiés, des affaires d'amour, des grossesses, des projets, des joies et des identités culturelles. En dépit de la relative lenteur du trafic, les échanges planétaires sont plus intenses et généralisés qu'ils ne l'ont été du temps du tourisme express. Les IBUs de différents continents se rencontrent au même niveau, le « tourisme » a été inversé: les Bantus à Berlin, les Indiens Quiché à Pékin, les Mongols à Paris, les Tamouls à Détroit, etc. La planète est un vrai musée anthropologique où chacun va visiter chacun.

YAKA

Est-ce que l'IBU est d'un naturel bon, aimable et gentil ou est-ce qu'il est querelleur, réservé et violent ? Est-il agressif seulement parce le cauchemar du travail et de la répression l'a rendu envieux, frustré et irritable ? Peut-être! Et pourtant la jalousie, la fierté offensée, la rage de détruire, l'antipathie, le goût du meurtre, la mégalomanie, la fièvre de chasser, l'obstination, l'agressivité, la rage folle, la folie furieuse, ça existe. Ou du moins de telles envies ne peuvent-elles pas être exclues. Voilà pourquoi le YAKA est nécessaire.

Le YAKA rend possible les querelles, les disputes, les batailles et la guerre29. L'ennui, les histoires d'amour malheureux, la folie, l'exaspération, la misanthropie, les déceptions, les conflits d'honneur et de style de vie, les extases mènent aux YAKAs. Ils peuvent avoir lieu entre:

IBUs et IBUs

IBUs et BOLOs

BOLOs et BOLOs

TEGAs et IBUs

BOLOs et TEGAs

BOLOs et FUDO

IBUs et SUMIs

FUDOs et SUMIs

etc.

Comme d'autres formes d'échange (dans ce cas, échange de violence physique) les YAKAs (combats) sont réglés par des accords mutuels afin d'en limiter les dangers. C'est l'une des tâches des assemblées d'arrondissement et des comités de comtés que d'aider les IBUs et les BOLOs à fixer le code du YAKA :

– Un défi formel doit être lancé en présence d'au moins deux témoins.

– Un défi peut toujours être refusé.

– Les assemblées compétentes (comités de YAKA des BOLOs, des arrondissements, des comtés, etc.) doivent être invités à tenter une réconciliation.

– Le choix des armes et du moment appartient à celui qui a été défié.

– Le type d'armure fait partie des armes.

– Le combat (duel) doit avoir lieu en présence d'une délégation des comités compétents.

– Les comités de YAKA concernés fournissent les armes pour les deux parties.

– Dès que l'une des parties se déclare battue, le combat doit être arrêté.

– Sont interdites les armes dont la portée est plus longue que la distance à laquelle on peut distinguer le blanc des yeux de son ennemi (environ 100 mètres).

– Seules les armes mécaniques sont permises (corps, bâtons, masses, épées, frondes, lances, arcs, haches, arbalètes, pierres, mais pas d'armes à feu, pas de grenades, de feu, etc.30.

Les comités de duel fournissent les armes, préparent le champ de bataille, présentent les juges (armés si nécessaire), s'occupent du transport des morts et des soins aux blessés, protègent l'assistance, les animaux et les plantes.

Si de grandes communautés (comme des BOLOs, des arrondissements, etc.) se battent, les comités de duel compétents sont renforcés. Les dégâts causés par les combats doivent être réparés par ceux qui ont lancé le défit, même en cas de victoire.

Les duels ne sont presque jamais liés au gain d'avantages matériels parce qu'ils sont très coûteux et parce que les parties sont obligées de vivre ensemble après le duel. La plupart des raisons qui motivent les duels sont donc des contradictions émotionnelles, culturelles ou personnelles. Les duels servent à diminuer ou à augmenter la réputation de quelqu'un. Là où les idéologies non-violentes prévalent, cette réputation est diminuée.

Il n'est pas possible de prévoir la fréquence, la violence et l'ampleur des combats (YAKAs). Ils sont un phénomène culturel, un moyen de communication et d'interaction. Comme ils comprennent de nombreux désavantages sociaux et matériels, ils sont plutôt exceptionnels. Mais les duels et les combats ne sont pas un jeu signifiant le défoulement ou la sublimation de l'agressivité, ils ne sont pas une thérapie, ils sont sérieux et comportent des risques réels. Il se peut même que certaines identités culturelles ne subsistent que grâce à des combats permanents ou périodiques. La violence continue, mais pas nécessairement l'histoire.

NOTES

1André Gorz, Misères du présent. Richesse du possible, Galilée, Paris : 1997.(retour au corps du texte).

2Pierre Bourdieu, Contre-feux, Liber-Raisons d’agir, Paris: 1998.(retour au corps du texte).

3«The New Enclosures», Midnight Notes 10, 1990; «One No – Many Yeses», Midnight Notes 12, 1998 (Box 204, Jamaica Plain, MA 02130, USA).(retour au corps du texte).

4Sur ce thème voir Christian Marazzi, La Place des chaussettes. Le tournant linguistique de l’économie et ses conséquences politiques, L’éclat, 1997, en particulier pp. 81 sqq.(retour au corps du texte).

5Maria Mies, Vandana Shiva, Ökofeminismus, Rotpunktverlag, 1995; Veronika Bennholt-Thomsen, Maria Mies, Eine Kuh für Hillary, die Subsistenzperspektive, Frauenoffensive, 1997.(retour au corps du texte).

6P. M. «Für eine planetarische Alternative», [Pour une alternative planétaire] in Widerspruch 34, 1997, (Postfach, CH 8026 Zurich).(retour au corps du texte).

7Ibidem.(retour au corps du texte).

8NDE. Freecyb prépare une édition numérique en espagnol. (début 2002)(retour au corps du texte).

9Le caractère rêvé de mon univers (qui en connaît un autre?) n'est pas une blague philosophique, mais bien la conclusion de la physique moderne des quanta. Il n'existe pas de monde en dehors de ce rêve-là. La réalité n'est qu'une tournure rhétorique. Michael Talbot (Mysticisme et Nouvelle Physique, Mercure de France, 1984) en parle en ces termes : «Dans le paradigme de la nouvelle physique, nous avons rêvé le monde. Nous avons rêvé qu'il est durable, mystérieux, visible, omniprésent dans l'espace et stable dans le temps. Mais, dans son architecture, nous avons accepté de petites césures illogiques dont nous savons qu'elles sont fausses.» Après Heisenberg, Schrödinger, Bell et d'autres, personne ne peut plus en appeler à la réalité au nom de la science. Des physiciens comme Fritjof Capra (Le Tao de la Physique, Tchou, 1979) ont abandonné l'optimisme de Bacon et de Descartes et sont retournés à un mysticisme oriental. La « réalité » est une sorcellerie au même titre que la « sainte trinité ». Les réalistes sont les derniers adhérents d'une vieille religion, charmante, mais naïve.(retour au corps du texte).

10Le BOLO, c'est son accord minimum avec les autres IBUs, c'est un contexte direct et personnel pour vivre, produire et BOLO n'est pas un quartier, ni un réseau d'assistance mutuelle ni une tribu. Le nombre de ses habitants (500) correspond au nombre minimum de personnes dans une tribu traditionnelle. Ce nombre de 500 est aussi celui du plus petit pool génétique de l'espèce des feminae et homines sapientes. Il semble que cette unité sociale ait été typique pour toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs de baies pendant plusieurs millions d'années (c'est-à-dire déjà avant l'existence des feminae et homines sapientes) (Richard E. Leakey & Roger Lewin, Les Origines de l'Homme, Tchou, 1979). Il est donc probable que nous trouverions notre confort dans des communautés de cette grandeur. En outre, le BOLO possède de nombreux avantages dans les domaines de l'agriculture, de l'énergie, de la médecine et de l'identité culturelle.
Ce nombre de 500 semble être une sorte de seuil supérieur pour des organismes sociaux d'une certaine taille fonctionnant « spontanément ». Il correspond aux habitants d'un vieux quartier dans beaucoup de pays, à un bataillon d'infanterie, à la capacité d'une salle, à une moyenne entreprise, à une école de taille moyenne, etc. Les raisons n'en sont pas purement génétiques ou traditionnelles. Le nombre de 500 permet une diversité miNIMAle d'âge, de sexe, d'intérêt et la division fondamentale du travail. En même temps, l'auto-organisation y reste possible sans organismes spéciaux et l'anonymat n'est pas assuré (on peut toujours connaître personnellement tous les membres d'une telle communauté sans être nécessairement de vrais amis). Les groupes d'âge sont suffisamment grands pour permettre une interaction sociale, même l'endogamie est possible. Dans un pays industrialisé avancé, il y a environ 200 jeunes (0 à 30 ans), 200 personnes d'âge moyen (30 à 60 ans) et 100 personnes plus âgées. Les groupes d'âge (1-9, 10-19 ...) comprennent entre 20 et 40 personnes à l'exception des personnes âgées de plus de 80 ans naturellement. Dans les zones du Tiers-Monde, ces chiffres seront différents au début du BOLO'BOLO (300 jeunes, 150 d'âge moyen et 50 vieux) mais plus tard ils risquent de s'adapter à la répartition des pays industrialisés.
La plupart des théoriciens alternatifs ou utopistes conçoivent leurs communautés de base d'un point de vue purement administratif ou purement écologique et technique. C'est le cas aussi de la plupart des théories anarchistes ou syndicalistes. Thomas More combine 30 grands ménages en unités d'environ 500 personnes (« Trente ménages, soit quinze de chaque côté, sont assignés à chaque salle et y prennent leurs repas », Utopia, (1516), Éditions sociales, 1982). Les communautés de base des utopistes du dix-neuvième siècle (Fourier, Saint-Simon, Weitling, Cabet, Owen, etc.) sont souvent plus grandes car elles sont orientées vers la pure autarcie. Les Phalanstères de Fourier sont de petits univers contenant toutes les passions et occupations humaines. La plupart des utopies modernes sont, de fait, des modèles totalitaires, mono-culturels, organisés autour du travail et de l'éducation. Comme par ironie, certains traits de ces utopies ont finalement été utilisés dans la conception de prisons, d'hôpitaux et de régimes totalitaires (fascisme, socialisme, etc.)
Dans « A Blueprint for Survival » (The Ecologist, Volume 2, n° 1, 1972, cité dans David Dickson, Alternative Technology, Fontana, 1974, p. 140), les unités de base sont des « quartiers » de 500 personnes qui forment des « communautés » de 5000 personnes et des « régions » de 500.000 personnes qui sont à leur tour la base de « nations ». Callenbach (Écotopie, Étincelles, 1979) propose des « minivilles » de 10.000 personnes et des communautés de 20 à 30 personnes. Dans une étude suisse (Binswanger, Geissberger, Ginsburg, Wege aus der Wohlstandsfalle, Fischer Alternativ, 1979, p. 233), les unités sociales de plus de 100 personnes sont considérées comme « non transparentes » alors que le Hopi, lui, dit : « Un homme ne peut pas être un homme s'il habite dans une communauté qui compte plus de 3000 personnes. » Le Walden Two (Macmillan, 1948) de Skinner est habité par 2000 personnes et l'unité de base dans ce système compte 200 personnes. (Les communautés auto-suffisantes de Galtung comptent par paliers de 100, 1000, 10000 ...)
La plupart des utopies sont remplies d'obligations déjà au niveau des unités de base (habillement, horaires de travail, éducation, sexualité, etc.) et au niveau des principes d'organisation interne. La raison, la possibilité de se réaliser, l'harmonie, la non-violence, l'écologie, l'efficacité économique et la moralité sont des motivations centrales. Mais, dans un BOLO, les gens vivent ensemble selon leurs affinités culturelles et celles-ci ne sont pas définies par un ensemble contraignant de lois morales. Chaque BOLO est différent. Même une structure parfaitement démocratique ne peut garantir l'expression et la réalisation des désirs des personnes qui y participent. Ceci est aussi le défaut fondamental de beaucoup de propositions d'auto-administration (conseils de quartier, comités de défense locaux, soviets, démocratie de base) surtout si ces organisations de base sont propulsées et contrôlées par des organismes de l'État ou du Parti. Seules l'identité culturelle et la diversité peuvent garantir un certain degré d'indépendance et de « démocratie ». Ce n'est pas une question de politique.
Comme les BOLOs sont relativement grands, ils comportent des subdivisions et des structures ou organismes supplémentaires. Des problèmes tels que le fait d'avoir ou de ne pas avoir des enfants, l'éducation (ou mieux, pas d'éducation du tout), la polygamie, l'exogamie, etc., ne peuvent pas être abordés dans un cadre aussi grand. Ces structures internes sont différentes dans chaque BOLO (KANAs, familles, grands ménages, gangs, cellule, dortoirs ou pas, totems, etc.).
Les BOLOs ne sont pas simplement des tribus. Le temps des tribus est définitivement passé. Le slogan « seules les tribus survivront » est bien romantique, mais notre malheureuse histoire nous montre que les tribus n'ont pas survécu dans la plupart des régions du monde et qu'ailleurs elles sont en voie de disparition. Les tribus que nous connaissons aujourd'hui sont souvent des structures patriarcales, boiteuses, isolées, défensives ou affaiblies qui ne pourront jamais servir de modèle pratique. Il est vrai que la plupart des caractéristiques d'une tribu idéale peuvent exister dans le BOLO (identité culturelle + autosuffisance + taille + hospitalité), mais ce sont les « vraies » tribus qui nous ont laissé dans la situation où nous nous trouvons actuellement. Les tribus (et nous en descendons tous) n'ont pas été en mesure de bloquer l'émergence de la Machine-Travail Planétaire. Nous avons tous été de bons sauvages et nous avons cependant enfanté cette civilisation monstrueuse. Il n'y a aucune raison de penser que les sociétés tribales qui survivent actuellement auraient fait mieux, elles ont simplement été épargnées par les circonstances. C'est seulement aujourd'hui que nous pouvons essayer d'éviter que les mêmes erreurs ne se reproduisent (chaque erreur permet à l'Histoire d'apprendre, à moins qu'il faille au moins deux erreurs). La société industrielle du travail n'a pas été un pur hasard, nous devons l'affronter, en tirer des leçons ; la fuite dans la mythologie tribale ne nous aidera pas. Le vrai « âge tribal » ne fait que commencer. Toute organisation sociale suppose un contrôle social, même dans le cas de BOLOs définis de manière vague et flexible. Quand l'argent disparaît comme forme de contrôle social anonyme, ce contrôle réapparaît sous forme de surveillance personnelle et directe, d'interférences et de contraintes. De fait, toute forme de solidarité et d'aide peut aussi être considérée comme une forme de contrainte sociale. Chaque BOLO doit s'occuper de manière différente de cette inévitable dialectique entre la contrainte et l'aide. Le contrôle personnel et social est le « prix » que nous payons pour l'abolition de l'argent. Personne ou presque ne peut s'isoler et disparaître dans les interstices anonymes d'une société qui n'est plus massifiée si ce n'est dans les BOLOs qui sont fondés sur un anonymat entretenu à dessein. Société signifie toujours police, politique, répression, intimidation, opportunisme, hypocrisie. Mais pour certains d'entre nous, la société n'est jamais supportable et une « bonne société » n'est rien d'autre que le nom de leur cauchemar. Pour cette raison, BOLO'BOLO ne peut pas être un système homogène pour chacun. Il faut qu'il y ait des espaces laissés en friche pour les petits groupes, les « originaux », les clochards, les ermites, etc. Tout le monde ne peut pas vivre en société ... (Cet aspect manque dans la plupart des utopies ou idéologies politiques, sauf dans la bonne vieille philosophie libérale. BOLO'BOLO est plus proche du libéralisme que du socialisme... mais le libéralisme à lui seul est aussi totalitaire que le socialisme, c'est l'idéologie du plus fort.) J'ai bien peur que BOLO'BOLO.(retour au corps du texte).

11Combien de terre est-t-elle nécessaire pour nourrir un BOLO ? Cela dépend des conditions locales et des méthodes employées. Selon les données de la FAO, 100 m2 par personne, c'est-à-dire 5 hectares pour un BOLO, sont suffisants (Yona Friedman, Alternatives énergétiques, Dangles, 1982, p. 63). Si on prend les propositions de John Seymour (Revivre à la Campagne, Blume, 1982), on a besoin de 160 ares pour une « grande famille » (= 10 personnes ?) c'est-à-dire 80 hectares pour notre BOLO (dans un climat tempéré). Les approximations de Seymour semblent être plus réalistes et même exagérées car elles sont calculées sur une ferme très petite et extrêmement diversifiée. Mais, même selon ses calculs, l'auto-suffisance peut être atteinte dans des conditions défavorables, par exemple dans un petit pays comme la Suisse qui a peu de terres arables. (Aujourd'hui ce pays n'atteint que 56 % d'autosuffisance alimentaire.) Dans des conditions meilleures telles qu'en Chine, en Corée du Sud, à Taïwan, on a besoin de moins de terre cultivable par habitant (0,13 ha, 0,07 ha, 0,06 ha). Dans ces conditions et avec des méthodes optimales, 30 ha (comme dans le cas de Taïwan) par BOLOs sont suffisants. En admettant que 39 grammes de protéines (animales et végétales) par jour et 140 kilos de céréales par année et par personne garantissent une nourriture adéquate, tous les pays existants (sauf le Libéria et le Zaïre) sont en mesure de produire suffisamment de nourriture pour leurs habitants. (Frances Moore Lappé, Joseph Collins, L'Industrie de laFaim, Étincelles, 1978). L'autosuffisance alimentaire n'est donc pas un problème de manque de terres ou de surpopulation, mais une question d'organisation, de méthodes et de contrôle sur les ressources agricoles.
Pour de futurs BOLO-constructeurs le tableau suivant (fourni par des fermiers producteurs dans le climat tempéré de la Suisse) peut être utile :
Pour les légumes (2 kg par personne par semaine) il faut 2,5 ha.
Pour le lait, les yaourts, le fromage et le beurre : 60 vaches sur 30 ha.
Pour les œufs (4 par personne par semaine) : 500 poules sur 5 ha.
Pour le pain et les pâtes : 15 ha.
Pour les pommes de terre 1 kg par personne par semaine) : 8 ha.
Pour les fruits, baies, cidre : 8 ha.
Pour la viande (31 kg par an, la moitié de la consommation actuelle) : 22,5 ha.
Pour nourrir 500 personnes avec un régime non-végétarien équilibré : 85 ha. En Suisse il y a actuellement 89 ha par BOLO virtuel, plus pâturages, forêts, etc. (P.M. & friends, Olten – alles aussteigen, Zürich, 1991, p. 64). (retour au corps du texte).

12L'idée de l'argent comme moyen « simple et pratique » de mesure des échanges est très répandue parmi les théoriciens alternatifs et utopistes. Certains d'entre eux se plaignent seulement d'excès dûs à l'argent tels que l'inflation, la formation d'immenses fortunes, l'« abus » à des fins capitalistes et rêvent du rétablissement de l'argent comme une mesure solide du travail. Il est typique que l'utopiste Callenbach ne semble pas se préoccuper du fait que les dollars continuent à circuler dans son Écotopie comme par le passé. C'est un non-sens de proposer un système d'échanges directs, personnels et écologiques et de permettre en même temps un moyen de circulation anonyme, indirect et centralisé comme l'argent. L'argent, comme système de mesure, présuppose une production de masse (ce n'est que dans ce cas que les biens sont mesurables et comparables), un système bancaire centralisé, une distribution de masse, etc. C'est justement cet anonymat fondamental et l'irresponsabilité de chacun qui cause et permet tous ces mécanismes de destruction de la nature et des gens. Parce que, du fait que Callenbach pose ces mécanismes comme un problème moral (respect de la nature, etc.) il a besoin d'un État central très sympathique, très démocratique et même féminisé (Big Sister) qui est censé réparer les dégâts créés par le système grâce au contrôle des prix, aux règlements, aux lois et aux prisons (naturellement il ne s'agit que de camps d'entraînement). Il doit donc interdire politiquement ce qu'il permet économiquement : ainsi s'ouvre l'espace du moralisme.
En ce qui concerne l'utilisation d'argent à cours limité, voir aussi SADI. (retour au corps du texte).

13Le SILA n'est rien d'autre qu'un retour aux anciennes « lois » de l'hospitalité tribale qui ont fonctionné pendant des milliers d'années, plus longtemps que l'American Express, la Visa ou la Master Card. Dans beaucoup de pays industrialisés l'hospitalité est en crise car la cellule familiale est trop faible pour la garantir à long terme. À l'origine, l'hospitalité n'était pas considérée comme un acte de philanthropie, mais était une conséquence de la peur de l'étranger: il fallait le traiter amicalement afin qu'il ne puisse pas apporter le malheur sur le clan ou la tribu. Si le nombre des invités dépasse une certaine quantité pendant une certaine période, l'amabilité décline; c'est pourquoi un certain pourcentage moyen (environ 10%) d'invités s'établit naturellement. Le SILA est un processus d'échanges dont le volume se règle automatiquement. (retour au corps du texte).

14Le KANA correspond au groupe de cueilleurs de baies-chasseurs qui a formé la communauté de base quotidienne de l'humanité pendant des millions d'années, avant même l'apparition des feminae et homines sapientes (voir Leakey-Levin, cit. note 2). Si l'on considère que nous (et cela comprend tout le monde depuis l'intellectuel-métropolitain-célibataire-amateur-de-Zen-et-de-cocaïne jusqu'à l'aborigène australien) avons traversé les contrées en groupes de 25 personnes pendant des millions d'années et que ce n'est que depuis quelques milliers d'années que nous vivons en familles, villages, villes, pratiquant l'agriculture et la « fabriculture », nous pouvons aussi admettre que le KANA est quelque chose que nous avons tous en commun. (C'est, dans tous les cas, quelque chose de plus naturel que la cellule familiale.) Comme le BOLO, le KANA est une forme sociale universelle qui nous donne une base commune à travers toutes les barrières culturelles.
Le KANA patriarcal existe d'ailleurs toujours sous différentes formes: classes d'école, patrouilles d'infanterie, clubs, cellules de parti, cercles d'amis; il a donc exercé son charme paléolithique jusque dans la société du travail. Avec le BOLO et le KANA nous retournons loin en arrière (50.000 ans) prendre des forces pour un grand bon en avant. La redécouverte des traditions est la base de la future richesse. (Les sociétés traditionnelles ne savent même pas qu'elles ont des « traditions » et elles ne savent pas à quoi elles pourraient servir.)(retour au corps du texte).

15Les BOLOs ne sont pas d'abord des systèmes de survie écologiques, car, s'il ne s'agissait vraiment que de survivre, pourquoi se donner tant de peine? Les BOLOs sont un cadre pour le développement de toutes sortes de styles de vie, de philosophies, de traditions et de passions. BOLO'BOLO n'est pas un style de vie en soi, mais simplement un système flexible de limites (biologiques, techniques, énergétiques, etc.). Pour la détermination de ces limites, la pensée écologique et alternative peut être utile, mais elle ne devrait jamais être utilisé pour déterminer le contenu des différents styles de vie. (Le fascisme avait, lui aussi, ses éléments biologiques et idéologiques...) Au cœur du BOLO'BOLO il y a NIMA (l'identité culturelle) et non la survie. Pour cette même raison, le NIMA ne peut pas être défini par le BOLO'BOLO, il ne peut qu'être vécu directement. On ne propose pas d'identité particulière « alternative » (menu santé, chaussures indiennes, habits de laine, mythologie bio, etc.).
La fonction cruciale que revêt l'identité culturelle est illustrée par le destin des peuples colonisés. Leur misère actuelle n'a pas commencé par une exploitation matérielle mais par la destruction plus ou moins planifiée de leurs traditions et religions par les missionnaires chrétiens. Même dans les conditions actuelles, beaucoup de ces nations pourraient se trouver plus à l'aise, mais elles ne savent plus comment et pourquoi elles devraient améliorer leur sort. La démoralisation est plus profonde que l'exploitation économique. (Les nations industrielles, elles aussi, ont été démoralisées de la même manière, mais il y a plus longtemps et cela fait maintenant partie de leur culture standard.) Dans les îles Samoa occidentales, il n'y a pas de famine, presque pas de maladies et la charge de travail est faible. (Ceci est principalement dû à la douceur du climat et à la diète monotone: taro, fruits et cochons.) Samoa compte parmi les 33 pays les plus pauvres du monde. On y trouve le taux de suicide le plus élevé du monde. La plupart des suicidés sont des jeunes et ces suicides ne sont pas dûs à la seule misère (même si on ne peut pas nier que la misère existe), mais à la démoralisation et au manque de perspectives. Les missionnaires chrétiens ont détruit les vieilles religions, traditions, danses, fêtes, etc. Les îles sont pleines d'églises et d'alcooliques. Le paradis a été détruit bien avant l'arrivée de Margaret Mead. Malgré certaines conceptions du marxisme vulgaire, la « culture » est plus importante que la « survie matérielle » et la hiérarchie entre les besoins de base et les autres besoins n'est pas si évidente que ça. Elle fait partie de l'« ethnocentrisme » occidental. La nourriture ne se réduit pas aux calories, la gastronomie n'est pas un luxe, la maison n'est pas qu'un abri et les habits ne sont pas qu'une protection thermique du corps. Il n'y a pas de raison d'être intrigué si l'on voit des gens qui meurent de faim se battant pour leur religion, leur honneur, leur langue ou d'autres « bizarreries » avant de demander un salaire minimum garanti. Il est vrai que ces motivations culturelles ont été manipulées par des cliques politiques, mais ceci est vrai aussi pour les luttes économiques « raisonnables ». Il s'agit de tenir compte aussi de cette réalité. (retour au corps du texte).

16Pourquoi ne pas choisir une langue internationale existante comme l'anglais ou l'espagnol ? Ces langues ont été les instruments de l'impérialisme culturel et elles tendent à détruire les traditions locales et les dialectes. L'institution de langues « nationales » standardisées au seizième et au dix-septième siècles (Académie française, 1638) a été un des premiers pas des jeunes bourgeoisies pour détruire l'« opacité » du prolétariat industriel naissant: on ne peut imposer des lois et des règlements de fabrique que s'ils sont compris. L'incompréhension ou le fait de faire l'idiot a été une des premières formes du refus de la discipline industrielle. Ces mêmes langues nationales sont d'ailleurs devenues par la suite les instruments de la discipline au niveau impérialiste. BOLO'BOLO signifie que chacun peut se remettre à faire l'idiot.
Même des langues prétendument internationales comme l'Espéranto sont modelées sur les langues « nationales » européennes et liées à la culture impérialiste. (retour au corps du texte).

17La catastrophique famine planétaire permanente est due au fait que la production et la distribution des aliments ne se font pas sous le contrôle de la population locale. La faim n'est pas un problème de production locale, mais elle est créée par le système économique mondial. Même dans les conditions actuelles, il existe 3000 calories journalières de céréales par jour pour tout le monde et, en plus, la même quantité sous forme de viande, de poisson, de fèves, de légumes, de lait, etc. Le problème est que la grande masse des pauvres n'est pas en mesure d'acheter sa nourriture (après que la base de l'auto-suffisance a été détruite). Toute la discussion à propos de la sur-population et du contrôle démographique n'est qu'une stratégie de diversion du problème réel qui est politique. Si 100% de la population avait le même niveau de vie que les 85% de ceux qui sont pauvres aujourd'hui, cette planète pourrait nourrir et supporter 40 billions d'individus. La ruine économique de la planète est essentiellement causée par les 20% qui utilisent 80% de l'énergie et des autres ressources. Le bon conseil donné au Sud de faire moins d'enfants n'est qu'une preuve supplémentaire de l'arrogance et du cynisme de l'Occident. (Un enfant né aux États-Unis consomme 120 fois plus d'énergie que son collègue ougandais, aussi nous ferions mieux d'apprendre des Ougandais comment ils font pour s'en sortir...)
La monoculture, l'industrie agricole à grande échelle et la production animalière mécanisée semblent être plus efficaces et productives, mais, à long terme, elles conduisent à l'érosion des sols, au gaspillage d'énergie. De plus elles utilisent pour le fourrage des animaux des aliments végétaux qui seraient nécessaires à l'alimentation des humains. L'auto-suffisance locale (accompagnée de quelques échanges librement choisis) est possible pratiquement partout et elle est plus sûre car elle utilise les sols avec plus grand soin. Il est évident que ceci ne signifie pas simplement le retour aux méthodes traditionnelles (qui ont échoué en maints endroits). De nouvelles connaissances dans le domaine des méthodes biodynamiques et une combinaison intense de différents facteurs (récoltes + animaux, animaux + production de biogaz, récoltes alternées, nouveau type d'outils agricoles, etc.) sont absolument indispensables pour un nouveau départ. (retour au corps du texte).

18Ce modèle des trois zones s'appuie sur les travaux d'une urbaniste écologiste allemande Merete Mattern. Une zone agricole de 15 kilomètres de large pourrait nourrir une ville de la taille de Munich. Pour la mise en place de cette zone, elle propose deux zones de forêt (pour assurer un micro-climat favorable) et un système de compostage intensif. Ceci signifie que l'autosuffisance agricole est aussi possible dans des zones à forte densité de population. Yona Friedmann (cf. note 11) est même plus optimiste : selon lui, on pourrait produire suffisamment de nourriture à l'intérieur des zones urbaines en les élaguant légèrement. Mais cela signifierait que chaque mètre carré est utilisé et qu'il n'y a plus de place pour le gaspillage, les expériences et les parcs. Un système plus flexible de trois zones complétées par des fermes serait plus pratique car on pourrait combiner de manière optimale la distance, la mise à disposition de produits frais et le cycle des récoltes. (On ne va pas faire pousser du blé dans la cour et planter du persil hors de la ville.) (retour au corps du texte).

19Le soja, le maïs, le millet et les pommes de terre peuvent garantir une alimentation minimum, mais ne représentent pas, à eux seuls, un type de nourriture très saine. Il vaudrait mieux les combiner avec de la viande, des légumes, des œufs, des graisses, des huiles, du fromage, des herbes et des épices. Le soja fournit, à surface égale, 33% de protéines en plus. Si on le combine avec du blé ou du maïs, l'efficacité de sa protéine augmente de 13 à 42%. Le soja peut être utilisé dans une vaste gamme de produits dérivés : tofu, lait de soja, lait caillé de soja, poudre de tofu, okara, yuba, sauce soja, fleur de soja, etc. En Afrique, la fève de niébé est presque aussi utile que la graine de soja (Albert Tévoédjrè, La Pauvreté : Richesse des Peuples, Éditions Ouvrières, 1978, p. 85). Un des problèmes qui se pose au début de l'auto-suffisance alimentaire locale basée sur ce genre de récoltes est la réintroduction du matériel génétique régional, remplacé par les produits industriels, qui sont très instables et très vulnérables.(retour au corps du texte).

20La technologie alternative ou douce est un non-sens si elle est prise en dehors d'un contexte social précis. Une villa pleine de collecteurs solaires, d'éoliennes et autres gadgets n'est qu'un nouveau hobby très coûteux. La technologie douce sans la « société douce » ne représente que la création d'un nouveau marché pour la grande industrie (comme cela est actuellement le cas pour les ordinateurs domestiques) et la création d'un nouveau type d'industrie domestique. BOLO'BOLO n'est pas fait de technologies de pointes, d'électronique, de chimie et de nucléaire, car ces technologies ne conviennent pas à un système fragmenté et « irresponsable ». S'il y a des usines, elles comptent rarement plus de 500 ouvriers. Mais il est possible que, pour certains produits choisis, une ou deux immenses usines subsistent par région ou par continent: pour les matières premières électroniques, pour le pétrole et les substances chimiques de base, etc.(retour au corps du texte).

21L'agriculture et la « fabriculture » (KODU et SIBI) ne sont que deux types d'énergie (PALI). Le KODU fournit de l'énergie concentrée aux personnes et le SIBI de l'énergie moins concentrée pour des applications secondaires. La possibilité de réalisation du BOLO'BOLO peut être ramenée à un problème d'énergie. Les théories, les conceptions et les technologies pour la production alternative d'énergie ont été abondamment développées au cours des dix ou quinze dernières années (Anory B. Lovins Stratégies énergétiques planétaires, Christian Bourgois, 1975) (voir aussi Commoner, Odum, Illich, etc.). La plupart des théoriciens alternatifs insistent aussi sur le fait que l'approvisionnement énergétique n'est pas un problème purement technique, mais qu'il dépend de la manière de vivre. Mais, pour des raisons de réalisme politique, les implications sociales en sont souvent minimisées. C'est par exemple le cas dans l'étude de Stobaugh (Stobaugh & Yergin, eds., Energy Future: Report of the Energy Project at the Harvard Business School, New York, 1979). À l'aide de la conservation d'énergie et de l'amélioration du rendement des machines et des générateurs (couplage force-chaleur), les auteurs promettent des économies d'énergie d'environ 40% sans aucun changement dans le niveau de vie ni dans les structures économiques. Alors que les besoins énergétiques de base ne sont pas remis en question, toutes sortes de mesures techniques et organisationnelles sont proposées pour résoudre le problème. C'est également vrai chez Commoner pour la stratégie du biogaz combiné à l'énergie solaire : l'approche est principalement technique (ou un peu politique quand il s'oppose aux multinationales du pétrole) et le système énergétique est conçu indépendamment des changements sociaux. (Commoner voulait être élu président des États-Unis en 1980). La voiture individuelle, la grande industrie, la cellule familiale, etc. ne sont pas remises en cause. Aux États-Unis, 58% de tout l'approvisionnement énergétique est utilisé pour le chauffage et la réfrigération, 34% pour le carburant (voitures, camions) et seulement 8% pour ces applications spéciales où l'électricité est spécifiquement nécessaire (Fritjof Capra, Le Temps du Changement, Éditions du Rocher, 1984). La plus grande partie de l'énergie est utilisée pour les transports et pour le double ou triple chauffage (conséquence de la séparation de l'habitat et du travail). Dans des conditions BOLO'BOLO, il devrait être possible de réduire les besoins énergétiques d'environ 30% par rapport à la situation actuelle. (Friedman, cf. note 3, fait à peu près les mêmes prévisions pour sa civilisation de fermiers modernisés.) La production d'énergie ainsi réduite peut être assurée par l'électricité hydro-électrique (rivières, marées, etc.), l'énergie solaire et géothermique, les cellules photo-voltaïques, la chaleur des lacs et des mers (en utilisant des pompes à chaleur), le biogaz, l'hydrogène des algues, les éoliennes, le bois, le charbon et le pétrole. Bien que le charbon soit présent en grande quantité et en suffisance pour de nombreux siècles, il y a de graves arguments contre l'extension de son emploi: le problème du CO2, les pluies acides, les dangers de l'extraction, la destruction des paysages, les coûts de transport. Il n'y aura ni « âge du charbon » ni « âge solaire », mais un réseau de circuits soigneusement adaptés, petits et diversifiés, qui réduiront le flux énergétique contrôlé centralement. La production d'énergie solaire à grande échelle demande des investissements industriels considérables (métal, canalisations, collecteurs, équipements de stockage, installations électroniques et électriques, etc.) qui, à leur tour, ne peuvent être produits qu'à coup de grandes dépenses d'énergie et de travail industriel de masse. « Décentralisation » ne signifie pas nécessairement indépendance des grands producteurs (comme le prouve l'exemple des voitures « décentralisées » qui ont remplacé les chemins de fer « centralisés »). Les systèmes énergétiques alternatifs risquent d'introduire un nouveau type de travail à domicile décentralisé comme ce fut le cas au dix-neuvième siècle. Même un flux d'énergie alternatif (sans trop de dégâts pour l'environnement) risque de nous obliger à la vigilance permanente, à la discipline, à la sélection des contrôleurs et à la hiérarchie. La nature sera ainsi préservée, mais pas nos nerfs. Il n'y a pas de solution autre que la réduction absolue et la diversification du flux énergétique, grâce à de nouvelles combinaisons sociales et de nouveaux styles de vie.
C'est une perversité de considérer la réduction de la consommation d'énergie comme une sorte de renonciation (comme cela apparaît chez Jeremy Rifkin, Entropy, New York, 1980). L'utilisation d'énergie suppose toujours du travail. La grande consommation énergétique n'a pas réduit le travail mais n'a fait que rationaliser le processus de travail et transposer les efforts vers le domaine du travail psychosensoriel. Seule une petite partie d'énergie est utilisée pour remplacer l'effort musculaire. (D'ailleurs ce genre d'effort n'est pas désagréable par lui-même, mais il est devenu monotone et unilatéral. Dans les sports cet effort est même considéré comme une sorte de plaisir.) À l'exception des transports, il n'y a que très peu de plaisirs qui soient procurés par une grande dépense d'énergie non humaine. Pour cette raison, les moyens de transports seront plutôt consacrés au transport des personnes pour leur plaisir (voir : FASI). Beaucoup d'écologistes ont de la peine à imaginer une civilisation dont les plaisirs ne soient pas consommateurs d'énergie, c'est pourquoi ils considèrent la réduction d'énergie comme une sorte de sacrifice (envers la nature), une forme d'ascèse et de punition pour nos extravagances actuelles. Nous devons être punis pour notre « hédonisme ». C'est bien ce qui risque d'arriver si nous acceptons une politique de restrictions énergétiques sans revendiquer, en même temps, un nouveau style de vie qui comporte peu de travail et beaucoup de plaisirs. Les écologistes ont-ils oublié que la plupart des plaisirs ne nécessitent presque pas d'apports énergétiques non humains : l'amour, la danse, le chant, les drogues, les repas, la transe, la méditation, la vie sur la plage, le rêve, le bavardage, le jeu, le massage, le bain...? Seraient-ils à ce point fascinés par la culture de consommation de masse qu'ils ne prêchent que pour dominer leurs démons internes? Il est vrai que l'économie d'énergie finit par devenir un problème moral si les conditions sociales ne sont pas attaquées au même moment.
Le flux d'énergie industrielle détruit nos meilleurs plaisirs car il suce notre temps, ce temps qui est devenu le plus grand des luxes. L'énergie mange du temps et ce temps c'est justement celui dont on a besoin pour la production de l'énergie, pour son utilisation, pour sa domination et son contrôle. Moins d'énergie (externe), cela signifie plus de temps et d'énergie pour de nouveaux ou d'anciens plaisirs, faire l'amour plus souvent l'après-midi, plus de savoir-vivre, plus de raffinements et de contacts humains. Certes, nous aurons besoin de software pour pouvoir jouir – heureusement ce software existe, depuis des milliers d'années. Après 1492 la redécouverte du continent Loisiria sera le prochain grand pas de l'humanité. Les prophètes du sacrifice seront déçus: nous ne serons pas punis pour nos « péchés » et nous entrerons sans remords dans le paradis de la réduction d'énergie.
Comme la consommation d'énergie à usage mécanique sera très faible, il y aura toujours assez d'énergie pour les travaux pénibles, pour l'agriculture et les machines. L'agriculture, par exemple, utilise 1 à 3 % des ressources énergétiques (c'est-à-dire l'agriculture actuelle, industrialisée et mécanisée). Il n'y aura pas de retour au travail pénible. [N.d.t. : merci.](retour au corps du texte).

22La guerre et la médecine, la violence et la maladie, la mort venue de l'intérieur ou de l'extérieur: voilà des limites qui semblent absolues à notre existence d'aujourd'hui. Nous avons aussi peur des autres que de notre propre corps. Voilà pourquoi nous mettons notre confiance entre les mains des spécialistes et des scientifiques. Comme nous sommes devenus incapables de comprendre les signes de notre propre corps (douleur, maladies, toutes sortes de symptômes) la médecine est demeurée une des dernières sciences dont la légitimation est plus ou moins intacte. Presque chaque saut technologique (que ses conséquences soient ou non catastrophiques) a été justifié par la possibilité d'un usage médical (énergie nucléaire, ordinateurs, chimie, aéronautique, programmes spatiaux). La vie est posée comme une valeur absolue, indépendante de l'idéologie et de la culture. Même le régime politique le plus brutalement totalitaire marque un point s'il est capable d'augmenter la durée moyenne de vie. Aussi longtemps que nous ne serons pas capables de comprendre notre corps et de nous en préoccuper sur la base de notre propre identité culturelle, nous dépendrons de la dictature médicale, d'une classe de prêtres qui peut définir pratiquement tous les détails de notre vie. Parmi toutes les institutions, les hôpitaux sont les plus totalitaires et les plus hiérarchiques. Si la vie (dans son acception bio-médicale) est la principale valeur, nous devrons entretenir un immense complexe médical, des équipements de soins intensifs dans chaque maison, des banques d'organes artificiels, des machines pour prolonger la vie, etc. Ces efforts industriels risquent d'occuper toute notre énergie et tout notre temps, nous risquons de devenir les esclaves d'une survie optimale. La culture est aussi une manière de s'occuper de la mort. Pour construire des pyramides plutôt que des hôpitaux, les Égyptiens n'étaient pas tout simplement fous. Les cimetières, les mausolées pour les ancêtres, les enterrements ne sont pas que du gaspillage de matériel et d'énergie: ils sauvent des vies (contre l'industrie de la vie). Si nous ne sommes pas capables d'accepter la mort sous une forme ou une autre, nous continuerons à tuer et à être tués. (retour au corps du texte).

23La conséquence la plus dramatique de notre système de santé, où les familles (ou ses membres) et les grandes institutions échouent, est particulièrement visible dans le cas des malades du Sida. Il est inutile de dire que les BOLOs seraient les meilleurs endroits pour prendre soin des malades du Sida, pour partager les taches nécessaires et pour maintenir ces malades à l'intérieur de la communauté des vivants. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'il faille « attendre » les BOLOs et les laisser seuls pour le moment. Au contraire. Cela pourrait aider à motiver certaines personnes à participer à des projets sur le Sida en sachant que les efforts communs pour ces malades peuvent aussi être conçus comme une sorte de substruction qui anticiperait très exactement les modèles d'une existence presque-BOLO. (Actuellement l'une des rares communautés presque-BOLOs existant réellement dont on m'ait parlé est une colonie de lépreux au Nigéria...). Tout comme son « double » – les allergies – le Sida semble être l'un des symptômes d'une société massifiée manquant cruellement de niveaux équilibrés d'échange social et de communication. Alors que le développement des allergies témoigne d'une rébellion du corps contre la demande constante de « facilités » de contacts, et une révolte des terminaux sociaux sur-stressés, détruits par une défense exagérée, le Sida est l'effondrement d'autres terminaux qui étaient simplement trop prêts à « participer » et ne pouvaient supporter les interventions extérieures. Sur-communication et sous-communication sont également destructrices. Dans un certain sens (et en considérant tous les effets écologiques et économiques), des unités sociales primaires comme les BOLOs sont aussi une réponse aux allergies et aux déficiences immunitaires.(retour au corps du texte).

24En fait le terme grec demokratia désigne la loi des dèmes, ce qui n'a rien à voir avec le peuple, mais représente les clans des citoyens qui, à l'origine, étaient des unités tribales possédant suffisamment de terre pour vivre en autarcie alimentaire (très proche du BOLO-type, si on excepte la question de l'esclavage, bien sûr !). Hors du dème, pas de citoyenneté, l'autarkeia étant la condition de la souveraineté politique. Depuis, tous les systèmes de laiokratia, « gouvernement des masses », ont montré qu'ils étaient soit faibles, soit extrêmement fragiles et sujets à la manipulation par la classe réellement au pouvoir. Après tout, Hitler a été élu...(retour au corps du texte).

25Dans certaines grandes villes américaines comme Los Angeles, la conversion de zones pour voitures en zones pour vélos, ou de zones de distribution de masse en zone d'auto-suffisance, semble être une tâche impossible. Mais c'est paradoxalement moins problématique que la conversion de beaucoup de villes européennes, car la population n'est pas aussi dense: beaucoup de maisons individuelles, de grandes arrière-cours, des tas de routes (qui ne peuvent servir à rien d'autre). Pour Los Angeles, il existe déjà des plans qui prévoient la densification des quartiers, l'établissement de centres d'approvisionnement, l'utilisation d'espaces libérés pour l'agriculture, etc. La désurbanisation n'est pas un processus qui doit être imposé; c'est déjà la tendance dans la plupart des pays industrialisés et cette tendance n'est freinée que par la structure actuelle qui impose un mouvement pendulaire entre le lieu de travail et l'habitat.
La question est plus difficile à résoudre dans des agglomérations métropolitaines comme Mexico City, Lagos, Bombay, etc. Ces zones sont peuplées de bidonvilles très denses et les villages à la campagne seraient incapables de recevoir les masses qui y retourneraient. La désurbanisation dans ces régions doit commencer par la modernisation des villages de manière à les rendre attractifs d'un point de vue culturel et à leur permettre de nourrir leurs habitants. Des « solutions » centralisées et imposées par l'État peuvent rapidement tourner à la catastrophe comme dans le cas du Kampouchea. L'une des conditions de la modernisation des villages est le développement des systèmes de communications. La technologie des bidonvilles peut servir de base à l'auto-suffisance, spécialement dans le domaine du recyclage et de la réutilisation efficace du matériel gaspillé (cf. Friedman, note 3).(retour au corps du texte).

26En ces temps de nationalisme exacerbé, il paraît presque suicidaire de parler de disparition des nations. Alors que les théoriciens marxistes de la libération nous expliquent que le nationalisme est une étape nécessaire de la lutte pour l'indépendance contre l'impérialisme, l'abolition des nations semble même faire partie d'une nouvelle stratégie impérialiste. Ceci pourrait être vrai si les petites nations seulement renonçaient à leur existence tandis que les super-puissances impérialistes continuaient à exercer leur pouvoir. L'abolition des nations signifie tout d'abord la subversion et le démantèlement des États-Unis et de l'Union Soviétique, l'abolition des deux blocs ; sans cette mesure tout le reste ne serait que de l'« art pour l'art ». Il y a des tendances centrifuges dans ces deux superpuissances et cette décomposition devrait être soutenue par tous les moyens. L'élément principal de l'anti-nationalisme n'est pas une forme de pâle internationalisme, mais le renforcement de l'autonomie régionale et de l'identité culturelle. Ceci est aussi valable pour des pays plus petits : plus ils répriment leurs minorités culturelles pour sauvegarder l'« unité nationale », plus ils s'affaiblissent par rapport à la force compacte des superpuissances. (Car ils ne représentent aucun espoir concret pour les minorités opprimées des super-puissances.)
Beaucoup de fautes ont été commises en ce qui concerne les « nationalismes ». Les socialistes croient au dépassement des nationalismes par le développement d'une civilisation industrielle moderne et internationaliste ; ils considèrent donc l'autonomie culturelle comme un prétexte à la régression. La plupart des classes ouvrières confrontées à ces « utopies » socialistes ont préféré un nationalisme réactionnaire. Les fascistes, les partis bourgeois et les régimes nationalistes ont été capables d'exploiter la crainte des classes ouvrières face à cet État mondial socialiste qui allait leur enlever le peu qui leur restait de traditions populaires. Ces classes se sont rendu compte que ce modernisme socialiste n'était qu'un autre nom pour une Machine-Travail Planétaire encore plus parfaite.
Le problème n'est pas le nationalisme, mais l'étatisme. Il n'y a pas de mal à parler sa propre langue, à insister sur les traditions, l'histoire, la cuisine, etc. Mais aussitôt que ces besoins sont reliés à un organisme central, hiérarchique et armé, ils deviennent de dangereuses justifications pour le chauvinisme, le mépris de la diversité, les préjugés ; ce sont des éléments de guerre psychologique. Réclamer un État pour protéger sa propre identité culturelle n'a jamais été un bon deal : les coûts de cet État sont élevés et les traditions culturelles sont perverties par son influence. À cet égard, le Moyen-Orient est un triste exemple. Les différentes cultures populaires ont presque toujours été capables d'y vivre ensemble en paix aussi longtemps qu'elles ont pu maintenir leurs distances par rapport aux États. Les communautés juives et arabes ont pu cohabiter sans graves problèmes en Palestine, dans le Marais et à Brooklyn aussi longtemps qu'elles n'ont pas cherché à réaliser leur propre État. Ce n'est évidemment pas la faute des Juifs s'ils ont eu l'idée d'avoir leur propre État ; leurs communautés en Allemagne, en Pologne, en Russie, etc. ont été attaquées par les différents États de sorte qu'elles n'avaient « pas d'autre choix » que de s'organiser de la même manière. L'étatisme est comme une maladie contagieuse. Après la création de l'État d'Israël, les Palestiniens ont eu, à leur tour, les mêmes problèmes que les Juifs en Allemagne et ils se battent maintenant pour un État palestinien. Ce n'est la faute de personne, mais le problème est là. On ne résoudra rien en se demandant : qui a commencé ? Ni un État hébreu, ni un État palestinien ne peuvent résoudre cela et, de plus,aucune solution de réalisme politique ne semble en vue.
Quelques régions autonomes (SUMIs) avec des comtés ou des BOLOs de Juifs, d'Arabes, de Druzes et autres pourraient résoudre le problème, mais seulement à condition que le problème soit résolu de la même manière partout dans le monde. Ce qui se passe maintenant au Moyen-Orient peut arriver partout et à tout moment. Beyrouth n'est qu'un exemple prémonitoire pour New York, Rio, Paris ou Moscou. (retour au corps du texte).

27Le FENO est un système de troc (sans circulation d'argent), ce qui ne le protège pas forcément d'une logique économique. Tout comme les partenaires du troc tiennent compte dans leurs échanges de la quantité de travail contenue dans les objets, le FENO relève de l'économie et pourrait être même mieux réalisé avec de l'argent. C'est ainsi qu'existent aux États-Unis des entreprises de trocs qui utilisent l'ordinateur et dont le chiffre d'affaires est de l'ordre du milliard de dollars (15 à 20 milliards de dollars en 1982 sans bouger un seul dollar). En dehors de la fraude fiscale, ces systèmes ont plusieurs avantages, mais ils restent à l'intérieur du cadre économique. Une autre forme de troc est pratiquée par les gens d'une petite région autour de Santa Rosa au nord de San Francisco: ils travaillent les uns pour les autres, reçoivent un chèque pour leur temps de travail et peuvent faire jusqu'à 100 heures de « dettes ». Un bureau coordonne ces services mutuels. Ces systèmes de coopératives existaient déjà au moment de la crise des années 30. Bien qu'aucun argent ne circule, l'échange est entièrement économique, car il n'y a pas de grande différence si on écrit sur un bout de papier « 1 heure », « 1 dollar » ou « 1 franc ». Il n'y a que le graphisme qui soit plus ou moins sophistiqué. Le troc peut réduire l'anonymat et empêcher certains excès de l'économie monétaire, mais il ne signifie pas son abolition. Ce n'est qu'en combinaison avec des valeurs culturelles et grâce au degré élevé d'auto-suffisance qu'on peut éviter que le troc ne devienne un élément économique important. Les échanges de trocs ne se produisent que parce que deux BOLOs ont quelque chose en commun au niveau culturel. Ils peuvent avoir en commun des relations, des religions, une musique ou une idéologie alimentaire. Les Juifs, par exemple, n'achètent leur nourriture que dans des magasins juifs non pas parce qu'elle est meilleure ou moins chère mais parce qu'elle est casher. Toute une série de biens sont déterminés culturellement par la manière dont ils ont été produits et il ne peuvent être utiles que pour des gens qui ont la même préférence culturelle. Comme dans BOLO'BOLO il n'y a pas beaucoup de production de masse, il n'y a pas non plus de distribution ni de publicité de masse. Les échanges sont non économiques, personnels et la comparaison du temps de travail investi dans les biens est secondaire.
La mesure du temps de travail nécessaire est presque impossible car, le travail salarié étant aboli, il n'y a pas de laboratoires de mesure (d'usines) pour connaître le travail socialement nécessaire d'un produit donné. Comment déterminer la quantité de travail nécessaire pour un processus de production donné si ce processus se déroule chaque fois dans d'autres conditions et de manière différente? Sans la grande industrie, il n'y a pas de valeur d'échange sûre. La valeur reste approximative (aussi longtemps qu'il y a échange social) mais elle peut devenir instable, inexacte et sans importance (dans certaines conditions). (retour au corps du texte).

28Dans certaines utopies ou conceptions alternatives, on trouve des systèmes monétaires qui devraient faire croire que, grâce à des formes nouvelles, le problème des surplus monétaires pourrait être résolu. Mais le soi-disant argent-travail (des heures de travail au lieu de marks, de francs ou de dollars) n'est rien d'autre que de l'argent (comme Marx l'a montré à propos du système d'Owen). L'interdiction de l'intérêt, la dévaluation automatique (telle qu'elle est proposée par le Suisse Silvio Gesell), l'exclusion de la propriété foncière du système monétaire, toutes ces mesures appellent un État centralisé qui contrôle, punit et coordonne, c'est-à-dire un anonymat social et un principe d'irresponsabilité. Le problème n'est donc pas l'argent (or ou papier) mais bien la nécessité ou pas d'échanges économiques dans un contexte social donné (voir note précédente). Si un tel échange est souhaité, l'argent peut exister sous forme de crédit électronique, de jetons ou simplement de mémoire. Comme les échanges économiques sont minimisés dans BOLO'BOLO, l'argent ne peut pas jouer un rôle important. (Il ne doit pas être interdit, d'ailleurs qui en aurait le pouvoir?) (retour au corps du texte).

29Depuis l'apparition de l'IBU, on n'a pas cessé de se préoccuper de lui et de se poser des questions telles que: l'homme est-il violent ou non-violent, est-il « bon » ou « mauvais » par « nature » (on n'a pas cessé de se préoccuper également de la « nature »). Toutes les définitions de cet être étrange appelé « homme », spécialement les définitions « humanistes » et positivistes ont toujours eu des conséquences catastrophiques. Si l'homme est bon, que faut-il faire de ceux qui (exceptionnellement bien sûr) sont mauvais ? La solution historique a été de les placer dans des camps et de les rééduquer. Si cela ne réussit pas (on leur avait pourtant laissé une chance), on les met dans des asiles psychiatriques, on les tue, on les gaze ou on les brûle. Thomas More était un humaniste mais, dans son utopie, il voulait punir l'adultère de la peine de mort. Dans ces conditions, on préfère ne pas être humaniste. L'IBU peut être violent, il peut avoir du plaisir à attaquer directement d'autres IBUs. Il n'existe pas d'IBU normal.
C'est de la démagogie que de vouloir expliquer le phénomène des guerres modernes par l'existence de la violence interpersonnelle. Les guerres modernes ont bien plutôt leur origine dans la répression générale de la violence directe. Rien n'est plus paisible, non-violent et aimable que l'intérieur d'une armée. Les soldats s'entraident, partagent leur nourriture, se soutiennent moralement, sont de « bons camarades ». Toute leur violence est manipulée et dirigée contre l'ennemi. Et même dans ce cas, les sentiments ne sont pas très importants. La guerre est devenue une procédure bureaucratique, industrialisée et anonyme de désinfection de masse. La haine et l'agressivité ne pourraient que gêner les techniciens de la guerre moderne et même les empêcher de faire la guerre. La guerre n'est pas fondée sur la logique de la violence et des sentiments, mais sur la logique des États, de l'économie et d'organismes hiérarchiques. Sa forme devrait plutôt être comparée à la médecine: s'occuper sans émotion de corps qui fonctionnent mal. (On peut d'ailleurs comparer les terminologies: opérations, interventions, désinfections. Sans parler des hiérarchies parallèles: infirmières = soldats, assistants médecins = sous-officiers, etc.)
Mais si, par guerre, on entend une violence directe et passionnée, alors le YAKA est un moyen de la rendre de nouveau possible. Possible, car elle ne sera pas nécessaire et elle ne pourra donc jamais prendre des dimensions catastrophiques. C'est sans doute pour la même raison que Callenbach introduit dans son Ecotopie des rituels guerriers de style néolithique. Mais ils ont lieu en dehors de la vie quotidienne et constituent des expériences supervisées officiellement. Les « vraies » guerres comme celles qui sont possibles avec le YAKA ne sont pas compatible avec Écotopie. Et, bien sûr, les femmes sont exclues de ces jeux guerriers, car elles sont non-violentes par nature. Un autre mythe de mâles ... (retour au corps du texte).

30Un tel ensemble de règles pour faire la guerre sera-t-il respecté? Cette crainte est typique des civilisations dont la violence directe a été bannie pendant des siècles afin de préserver le monopole de la violence bureaucratique d'État. Comme la violence sera une expérience de tous les jours, les gens apprendront à s'en occuper d'une manière rationnelle. (La même remarque vaut pour la sexualité, la faim, la musique, etc.) La raison est liée à la répétitivité: les événements qui se produisent rarement conduisent à des réactions catastrophiques. Les règles de la guerre étaient en usage au temps des Grecs et des Romains, au Moyen Âge, parmi les Peaux-rouges et dans nombre d'autres civilisations. Ce n'est qu'en raison du manque de communication entre les gens que des catastrophes telles que César, Gengis Khan, Cortez, etc. ont pu se produire. BOLO'BOLO exclura de tels accidents historiques: la communication sera universelle (téléphone, réseau d'ordinateurs, etc.) et les règles seront connues.(retour au corps du texte).