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Beau comme une prison qui brûle

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Beau comme une prison qui brûle - Londres : une émotion populaire en 1780 par Julius van Daal

On s'est beaucoup interrogé dans la presse bourgeoise, sur les motivations des émeutiers anglais qui ont si spontanément pillé et incendié la capitale londonienne au début du mois d'août 2011.
Ce que les pauvres commentateurs ont le plus souvent perdu de vue, c'est que le monde dans lequel on enferme les émeutiers anglais et la quasi totalité de la planète est si désirable qu'il semble que la meilleure des choses à faire soit d'y foutre le feu. Et la participation au système capitaliste marchand offre de si enthousiasmantes perspectives que rien ne semble plus désirable que la participation à l'émeute.
On a également oublié que ce genre d'émeutes est bien ancré dans la tradition anglaise. C'est ce que nous rappelle le magnifique texte historique paru en 1994 aux Éditions de l'Insomniaque et attribué à un certain « Julius van Daal » (en fait le nom dont c'est affublé le collectif d'auteurs).
« Londres, juin 1780. Un impôt nouveau provoque un soulèvement populaire. D'emblée, les émeutiers s'attaquent aux symboles de l'ordre établi, notamment aux prisons auxquelles ils mettent le feu, non sans en avoir libéré les détenus. Pendant une semaine, la ville vit les débuts d'une véritable révolution sociale et politique, jusqu'à ce que le gouvernement fasse appel à l'armée qui écrase l'émeute dans le sang. »
« Beau comme une prison qui brûle » est le titre de ce texte, aussi flamboyant que subversif qui aura inspiré le fameux slogan repris par tous les esprits rebelles et avides de liberté.
Il nous montre que plus deux siècle plus tard, le déroulement de l'émeute, ses causes profondes, sa répression, suivent une même implacable logique. La différence tient peut-être à ce qu'aujourd'hui, c'est le monde entier qui prend des allures de grande prison, de centre de rétention vidéo surveillé... Un monde que l'on habite plus vraiment et dans lequel nous sommes tous des étrangers. Un monde que nous prenons plaisir à d'incendier - tolards que nous sommes - comme les prisonniers aiment à incendier leur prison.
Attention, le texte, comme le sujet dont il traite, est lui aussi « beau comme une prison qui brûle » !

A lire sur cette page d'Esprit68 ou sous la forme d'un livret imprimable de 64 pages, à télécharger ici , ou .

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Beau comme une prison qui brûle

Londres : une émotion populaire en 1780 par Julius van Daal

Première édition: L'insomniaque, 1994,
Réédition L’esprit frappeur, 1998,
Remis en page en avril 2009 ouvriers de Caterpillar en lutte à Grenoble,
Nouvelle mise en page proposée sur le site Esprit68 en écho aux émeutes londonienne de l'été 2011.

SOMMAIRE

Quelques citations, pour donner un avant goût de la lecture

Libations, émotions, séditions

L’enfance du débat

Sa Majesté la foule

Les écueils du ressentiment

Sans croix ni roi

Le vent mauvais

Apostille George Gordon

Principaux ouvrages consultés

Quelques citations, pour donner un avant goût de la lecture :

Au XVIIIe siècle, l'émeute était la forme habituelle et périodique de la protestation sociale...

Marauds et ribauds, fort nombreux dans le peuple, étaient cependant loin d'être seuls à s'enivrer et à piller, à mépriser la loi et à troubler l'ordre marchand.

Que l'émeute anglaise du XVIIIe siècle ait si souvent été liée à la consommation de gin, et à sa consommation « excessive », ressemble fort à une ruse de l'Histoire : une méchante gnôle, née de la logique glacée du calcul marchand et conçue à dessein pour empoisonner et abrutir le bétail ouvrier, ne s'en trouva pas moins au centre de la controverse belliqueuse entre l'économie et ses ennemis.

Au seuil des années 1780, Londres est la plus vaste métropole du monde tandis que l'Angleterre connaît une industrialisation et une urbanisation accélérées. ... La logique marchande dévore l'activité manufacturière et artisanale et annonce le règne de la mesquinerie des calculs, de la tyrannie des horaires et de l'ennui des tâches morcelées. L'esprit bourgeois triomphe en son île de prédilection, en attendant de soumettre le monde tout entier à sa médiocrité.

Londres la Métisse est dans la rue : les nègres notamment, rescapés de l'esclavage antillais ou américain qui composent alors près de sept pour cent de la population de la ville, sont venus en masse et font circuler, avec les pots de rhum et de bumbo, des pipes fumantes aux senteurs âcres. Les prédicateurs illuminés et les divagateurs intransigeants pullulent.

Outré, le juge Addington donne alors ordre à la troupe de charger. La tentative de charge qui s'ensuit engendre la plus grande confusion des sens : privée d'élan, la cavalerie s'ébranle mollement, ajoutant à la bousculade ; la foule, éméchée et compacte, s'abat de toutes parts en châteaux de cartes, ce qui déclenche non la panique mais l'hilarité générale ; les corps s'affaissent doucement les uns sur les autres - l'émotion populaire risque de tourner à la partouze publique.
Si les gens d'ordre en frémissent, les hommes de troupe sont de plus en plus tentés de fraterniser avec les fêtards, lesquels ont du gin et des femmes et semblent maîtres de tout, sauf de leur exaltation.

Mais les cris de « Point de paperie ! » sont couverts par ceux plus fréquents de « Point d'esclavage ! » : nanti d'un tel objectif, qui n'est autre que le rejet du salariat naissant, le soulèvement se trouve une raison pratique plus conforme aux réalités sociales d'une époque où la domination capitaliste sort de l'enfance.

Au faîte de sa puissance mais bon enfant, l'émeute est prête à laisser une chance de rachat aux législateurs qui parviennent sans trop d'embûches au Parlement, à l'exception du ministre de la Marine, lord Sandwich, qui a l'insolence de se présenter, alors qu'il se sait exécré du peuple comme nul autre, et qui, bâtonné et hué, évite de justesse le déchiquetage.

Cette bacchanale, que le pouvoir a dû renoncer à interrompre, propage comme une évidence l'audacieux projet de Tom « le Fou » et d'autres combattants inspirés - comme le nègre George Sims qui se réserve ra l'honneur de jeter les clefs de Newgate dans la Tamise. Faire disparaître sans tarder toutes les prisons de la ville, ou du moins les vider : la tâche est d'ampleur mais elle est à la mesure du soulèvement et comble son humeur - il s'en faudra de peu qu'elle ne soit menée à bout.

Il est cinq heures du matin, l'ombre de la nuit se dissipe. Le ciel est rouge. Les premières lueurs rosées de l'aube se mêlent aux reflets écarlates des cent vingt incendies qui illuminent la ville. Les rues, les esplanades, les bâtiments baignent dans une lumière irréelle. Cet « éclairage satanique », glauque et incandescent, ce ciel d'apocalypse augmentent l'effroi des possédants qui filent par milliers se réfugier dans leurs manoirs de campagne ou dans leurs domaines - ils sont plus nombreux à fuir Londres que lors de la Grande Peste de 1665.
À l'inverse, pour William Blake et ses camarades enragés, pour les commères de la halle et les compères des ateliers, pour les gosses en haillons des ruelles, cette aurore magique et cette luminosité fantastique annoncent l'accomplissement de l'impossible : point de maîtres aux hommes et point de serrures aux portes ; les prélats et les seigneurs livrés en pâture aux porcs, en vertu du vieux proverbe « Cochon d'aujourd'hui sera demain jambon » ; de grands bals tous les soirs dans les rues et les bois, au son de l'orchestre ; les antres de la religion consacrés à Vénus et à Bacchus ; les étangs de bière bien mousseuse dans les parcs, et cent mille autres innovations intéressantes et nécessaires à l'enrichissement de la vie.



Libations, émotions, séditions

Pour fabriquer du gin, il suffit de distiller et de rectifier n’importe quoi, mais on y emploie en principe des céréales : orge, seigle ou maïs. Ce qui caractérise le gin, outre qu’on l'aromatise avec des baies de genièvre, c’est surtout sa rectification quasi absolue qui élimine en un rien de temps le très nocif alcool amylique et permet, sans coûteux vieillissement, une commercialisation immédiate. L'absence presque totale de sapidité dont pâtit ce tord-boyaux se prête à la confection des innombrables mélanges alcoolisés nés de l'imagination sans borne des amateurs, son arrière-goût pharmaceutique incitant plutôt à l'adjonction de saveurs amères ou aigres-douces.
Dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, les nantis ne prisaient pas encore ces savantes combinaisons et n’affichaient que suspicion et dégoût à l’égard de ce breuvage mystérieusement insipide que des soudards avaient rapporté de Hollande dans les dernières années du siècle précédent. Certes, les jeunes lords dépravés et avides de sensations fortes en arrosaient copieusement les activités criminelles et voluptueuses qui s’improvisaient au sein de sociétés secrètes telles que le club du Feu de l’enfer ou celui des Mohawks. La plupart des riches préféraient, néanmoins, déguster des eaux-de-vie de fruit soigneusement vieillies et se gorger de vins fins pour donner de l’entrain à leurs festins et à leurs parties de plaisir.
La boisson nationale des pauvres, l’ale, une bière assez forte et riche en arôme, connut, dans la première moitié du XVIIIe siècle, une longue désaffection due à ce que l’hygiénisme des historiens leur fait nommer l’« épidémie du gin ». L’augmentation, à cette époque, de la consommation d’eau-de-vie en général et de l’ersatz du jenever hollandais en particulier tenait à plusieurs facteurs intimement liés entre eux :

• les progrès techniques permettaient la redistillation à l’échelle industrielle et à des coûts bien moindres que celui de la fabrication du vin ou de la bière, alors même que l’apport calorifique des eaux-de-vie était bien sûr plus élevé, à quantité égale, que celui des boissons fermentées (un faible rapport entre prix et calories n’était certes pas indifférent, au seuil de l’âge du charbon, dans un pays au climat plutôt froid) ;
• les conflits militaro-commerciaux continuels, qui opposaient les compagnies marchandes anglaises aux puissances continentales exportatrices de vin et de denrées alimentaires, encourageaient le marché intérieur à se tourner, avec la bienveillance fiscale de la Couronne, vers la production locale ou coloniale : gin des distilleries londoniennes, rhum des Indes occidentales et uisge des marches celtes du royaume;
• l’industrialisation naissante de la société anglaise et le développement formidable de la flotte marchande soumettaient les ouvriers et les marins à une besogne pénible et incessante, grande consommatrice de calories et génératrice d’une abondance de chagrin à noyer ;
• le triomphe de l’austérité des mœurs et de l’individualisme, qui allait de pair avec celui des rapports marchands, livrait les hommes à une déréliction nouvelle : le vertige d’exister ne pouvant plus se trouver que rarement ou imparfaitement en joyeuse ou tendre compagnie, on se mit à le rechercher systématiquement et absolument dans l’illusion, et donc, en premier lieu, dans la toxicomanie alcoolique (et bientôt opiacée).

L’« épidémie » ne sera freinée que par une surtaxation croissante – qui se poursuit de nos jours – et la « croisade » que menèrent contre la « boisson du diable » les prêcheurs des sectes protestantes, tels que John Wesley. Les premiers impôts importants sur les spiritueux seront d’ailleurs décidés par les whigs, parti de la bourgeoisie pète-sec alors dirigé par Robert Walpole, Premier Lord du Trésor et chancelier de l’Échiquier de 1721 à 1742.
Ce dernier tenta par deux fois d’imposer de brutales augmentations de la fiscalité «morale ». Son projet d’accise (sorte de régie) des alcools (Excise Bill de 1733) jeta le peuple de la City tout entier dans les rues. Aux cris de « Point d’esclavage ! Point d’accise ! », une « multitude bariolée d’hommes, de femmes et d’enfants de tous âges » assiégea le Parlement, molesta le ministre honni et le força à retirer sa proposition de loi. Son Gin Act, qui se contentait de surtaxer la gnôle, fut adopté, avec l’appui des gros brasseurs – divide et impera -, par le Parlement en 1736. Mais cette loi fiscale s’avéra impossible à mettre en œuvre tant elle rencontrait d’opposition dans le petit peuple, qui organisa partout des processions bien arrosées pour pleurer la « mise en terre » de sa boisson favorite et gronda beaucoup. À l’instar de la poll tax de Thatcher, cet impôt sur le gin – sur la pauvreté donc, lui aussi – se heurta à une résistance populaire et à une désobéissance civile telles que l’État dût renoncer à le lever et choisit, plus sournoisement, de procéder au fil des ans à une taxation progressive.
On appela ces mouvements les gin riots, même si de telles « émeutes » furent sans comparaison moins violentes que le soulèvement prolétarien de 1780 ou que les premiers conflits dans l’industrie. À l’époque, toutes les émeutes londoniennes, et elles étaient «hebdomadaires » selon un contemporain, pouvaient d’ailleurs être ainsi désignées puisqu’il n’est guère douteux que chacune d’entre elles allait de pair avec de copieuses libations.

Au XVIIIe siècle, l’'émeute était la forme habituelle et périodique de la protestation sociale : de fait, toute manifestation d’insoumission un tant soit peu collective était baptisée émeute. Ces « émotions populaires » de la «mobilité » – un mot alors synonyme de racaille – n’'étaient parfois guère plus que de brefs tumultes au sortir des tavernes. Nombre d’entre elles avaient pour prétextes les formes de ressentiment social les plus diverses, parmi lesquelles le corporatisme et la xénophobie qui incitaient les pauvres à s’entre-déchirer.
La haine des riches n’en fournissait que trop souvent la seule dynamique, à tel point que ces derniers ne se privaient point, à l'’occasion, de «louer », moyennant quelques guinées habilement distribuées, de petites troupes de gueux en haillons afin d’assouvir des vengeances très privées, voire de provoquer par avalanche des désordres dont ils escomptaient tirer un profit politique quelconque. Ce système du rent-a-mob était le plus souvent employé par la faction proaristocratique, sans être dédaigné par les ambassadeurs des puissances rivales. Il n'en coûtait souvent que quelques barriques d’eau-de-feu, voire la simple promesse d’un lucratif pillage, bien qu’il fût préférable d’avoir à son service personnel, parmi les nombreux forts-en-gueule des tavernes, un faquin qui connût bien les ficelles de l’art d’ameuter.
Marauds et ribauds, fort nombreux dans le peuple, étaient cependant loin d’être seuls à s’enivrer et à piller, à mépriser la loi et à troubler l’ordre marchand. Dès l’ouverture des premières fabriques et des premières mines, les gueux qui y vendaient leurs bras, y sacrifiant bien-être et goût de la vie, surent se montrer redoutables dans un débat social mené de part et d’autre comme une guerre ; et les mutineries survenaient fréquemment sur les vaisseaux de la flotte où les souvenirs de l’âge d’or de la flibuste étaient encore frais.
La plupart des émeutes à mériter sans abus le beau nom d’«émotions » étaient essentiellement le fait d’hommes de peine exaspérés par les grossières et innombrables injustices dont les accablaient les nouveaux maîtres de la richesse sociale ; et les ouvriers formaient le gros des émeutiers, même dans les troubles le plus ouvertement téléguidés: ils y trouvaient, outre un sûr moyen de distraction, l’occasion de déchirer, le temps d’un tumulte, le voile épais de la rationalité économique.
L’ivresse collective, rare et savoureuse, pouvait dégager les pauvres des entraves à la communauté et au plaisir qu’ils s’étaient vu insidieusement ou brutalement imposer au long des siècles. Même si l’hystérie marchande n’avait pas encore atteint cette omniprésence qui écrase nos contemporains, le pillage, plus qu’un simple réflexe de survie des temps de disette, constituait déjà une arme de la critique qui allait bien au-delà de la «rapine » organisée en secteur de l’économie. La destruction, par le fer et par le feu, des emblèmes de l’oppression faisait la plus vivante image de la jouissance à une époque où la trivialité du commerce n’avait pas encore ôté leur puissance aux symboles. Enfin et surtout, l’émeute était une expression du rapport de forces entre les classes en guerre, prolongeant souvent disputes salariales, grèves et pétitions : un moment où le prolétariat se servait de ses penchants communautaires et utopiques comme d’une arme. L’honneur comme l’humeur incitaient les pauvres à montrer les dents, voire à mordre, pour ne pas être entièrement dévorés par les chacals qui organisaient la répartition des ressources.
Que l’émeute anglaise du XVIIIe siècle ait si souvent été liée à la consommation de gin, et à sa consommation « excessive », ressemble fort à une ruse de l'Histoire : une méchante gnôle, née de la logique glacée du calcul marchand et conçue à dessein pour empoisonner et abrutir le bétail ouvrier, ne s’en trouva pas moins au centre de la controverse belliqueuse entre l’économie et ses ennemis.
La culture chaotique des gin rioters menaçait de désagrégation les liens sociaux aliénés où s’empêtraient les hommes, en stimulant leur goût pour le vertige. Ce n’est en effet qu’en buveur isolé que l’on dépose le «fardeau de la pensée ».
Lorsque s’enivre la foule, grondeuse ou altérée de plaisirs, il naît parfois une fureur de l’esprit dont l’unique vérité est la liberté : le tropisme de l’hétérogène communauté des désirs.
Par-delà l’extinction de « la connaissance des peines et des chagrins » liée à la toxicomanie alcoolique, la fête offensive et le délire collectif deviennent alors les plus irréfutables des arguments du négatif.
Le soulèvement de juin 1780 ne se priva pas de soumettre au pillage les caves à vin des dignitaires comme les distilleries d’eau-de-vie, d’imposer la gratuité des tavernes, d’organiser toutes sortes de débauches bachiques. Il fallait une cuite à la fête, et la gueule de bois – mitraille, potence, prison, moralisme – fut à cet égard particulièrement douloureuse.
Pourtant, si la fête n’avait pas tourné à l’orgie, elle ne se serait pas prolongée avec une telle intensité, elle n’aurait pas menacé l’ord re marchand avec la même énergie. Les pauvres s’y firent craindre, non par leurs aspirations, qu’ils savaient moins encore qu’aujourd’hui formuler, mais par la révélation fulgurante de leur «être- ensemble » : un troupeau dont la domestication n’était qu’un vernis et qui risquait à la première occasion de retourner à l’indépendance rêveuse de l’état sauvage... des moutons prêts à brouter leurs bergers. Si leurs maîtres redoublèrent d’efforts pour renforcer, avec ou sans suif-à-cul, leur domination, les pauvres ne pouvaient désormais plus ignorer qu’ils constituaient la force centrale de la société urbaine naissante ; surtout ils avaient montré à toute l’Europe, par la frénésie même de leurs débauches, l’universalité nouvelle de leur classe, capable d’abattre les murs des bastilles, susceptible de mettre le monde à l’envers...

L’enfance du débat

-Méprisable farceur, répondis-je avec force
[à Pie VI], ton théâtre est bien chancelant,
fondé sur l’absurdité des nations de la terre !
La philosophie va l’anéantir.
D.A.F. de Sade

Au seuil des années 1780, Londres est la plus vaste métropole du monde tandis que l’Angleterre connaît une industrialisation et une urbanisation accélérées.
Les fabriques s’y livrent une rude concurrence, stimulée par la prolifération des machines et la rigueur des lois de la valeur. Le port de Londres se trouve au centre d’un empire commercial en pleine expansion; le négoce anglais est maître des océans et grand pilleur des terres lointaines.
L’accumulation de capital qui en découle engendre de florissantes activités immobilières, boursières et bancaires, non sans transformer les gueux des champs en gueux des villes.
La logique marchande dévore l’activité manufacturière et artisanale et annonce le règne de la mesquinerie des calculs, de la tyrannie des horaires et de l’ennui des tâches morcelées. L’esprit bourgeois triomphe en son île de prédilection, en attendant de soumettre le monde tout entier à sa médiocrité.
Le protestantisme «non conformiste », qui jadis grondait, s’agitait et divaguait, prêche à présent l’épargne, la soumission et l’effort. Le méthodisme des disciples de John Wesley, sorte de puritanisme atténué qui se répand comme vérole dans le peuple laborieux, annonce l’austérité étriquée du siècle suivant. Héritées du putsch dynastique protestant de 1688, les institutions sont celles d’une monarchie parlementaire.
La Chambre des communes, élue par la bourgeoisie au suffrage censitaire, décide de la composition du Cabinet et légifère.

Représentant les intérêts de l’armée, du haut clergé anglican et des grands propriétaires terriens, les conservateurs, ou tories, sont au pouvoir cette année-là. Ils mènent contre les droit de mobiliser, sur les champs de bataille d’Europe, les catholiques d’Irlande, voire de recruter des mercenaires en Bavière.
Bien qu’ils soient opposés à la guerre et traditionnellement plus proches du bon peuple protestant, les whigs ont voté cette loi de circonstance qui fait si bien les affaires de leurs adversaires tories. Leur rhétorique habituelle ne leur permet pas d’en récuser l’universalisme de façade. Faiblement représentés au Parlement, les partisans affichés du projet démocratique universel, bourgeois et aristocrates éclairés qui sympathisent ouvertement avec les républicains américains, sont seuls à s’y opposer, en vertu du principe «pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». L’Église apostolique romaine et son chef – le coriace Braschi qui exerce le pontificat romain sous le nom de Pie VI1 – sont en effet perçus dans le menu peuple, non sans quelque raison, comme les plus effroyables figures de l’oppression et de la corruption sur la terre.
Les prix augmentent, les salaires stagnent: la guerre est ruineuse.

Les ministres et le roi, haïs du peuple, sont brocardés et maudits tous les soirs dans les tavernes. L’antipapisme «viscéral » de la nation anglaise sert de prétexte à une campagne contre la guerre et la corruption du parti aristocratique.
Le tribun le plus populaire de l’agitation antipapiste se trouve paradoxalement être un jeune aristocrate désargenté, lord George Gordon2. Il a pris la tête de l’Association protestante qui se transforme en quelques mois en un mouvement de masse, reposant sur des comités de quartier pléthoriques.
L’extension de la loi de tolérance à l’Écosse, en 1779, provoque à Édimbourg un méchant tumulte qui fait reculer le gouvernement.
Les émeutiers qui y ont incendié plusieurs églises catholiques obtiennent gain de cause : l’application de cette loi en Écosse est suspendue.
Au printemps de 1780, l’Association protestante fait circuler dans tout le royaume une pétition destinée à être soumise au Parlement et réclamant l’abolition pure et simple de la loi «papiste ». D’une croix maladroitement griffonnée ou d’un nom soigneusement calligraphié, c’est une multitude qui paraphe le placet, dont le succès est sans égal dans un temps où les pétitions foisonnent.
Les réunions publiques de l’Association protestante se multiplient et attirent toujours plus de mécontents; certains commentateurs, qui ne se méprennent pas sur le caractère social du mouvement, redoutent les plus graves troubles. Ils n’en seront pas moins consternés d’assister, neuf ans avant la prise de la Bastille, à la première insurrection prolétarienne de l’ère industrielle.
La semaine qui précède la mise à sac de Londres par la canaille en juin 1780 voit l’air se charger de tension : l’excitation diffuse se teinte d’une sourde angoisse. Le temps est poisseux, les corps suintent la gnôle et la phéromone. Les gestes du labeur se font lents et incertains. De violents orages douchent les ivrognes sur le perron des tavernes. La foudre frappe un tisserand au sortir d’un bordel de Bethnal anciennes colonies américaines, soutenues par la France, une longue et coûteuse guerre qu’ils sont en train de perdre.
Il leur faut sans cesse lever de nouvelles troupes et de nouveaux impôts pour financer ce conflit impopulaire.
En 1778, le Parlement a adopté une loi de tolérance au profit des sujets catholiques du roi Georges (Catholic Relief Act), les délivrant de certaines contraintes juridiques, si absurdes et chicanières que nul n’avait jamais songé à les appliquer.
L’objet principal de cette loi, qui se justifie par sa douceur et son équité tout en conservant un grand nombre des restrictions qui frappent le culte romain, est de permettre l’enrôlement des catholiques dans l’armée royale, qui leur était fermée depuis le siècle précédent : les sujets québécois de la Couronne pourront alors aller étriper leurs voisins rebelles de la Nouvelle- Angleterre; le ministère de la Guerre aura le Green, le tuant net. Un météorite fracasse la fenêtre d’une maison d’Oxford, jette une servante au bas de l’escalier, brise un grand miroir mural et se fiche enfin dans la brique. Les journées s’allongent toujours plus vite, incitant les esprits à l’exaltation de l’impossible. Dans les zones tempérées de l’hémisphère Nord, les tempêtes sociales ont souvent éclaté au retour de la saison des orgasmes.
Le mercredi de cette semaine, un enfant cyclopéen, généreusement pourvu de dents cylindriques, vient à naître à Spitalfields, tandis que plusieurs journaux londoniens publient l’annonce suivante :

ASSOCIATION PROTESTANTE

Attendu qu’aucune salle de Londres ne peut contenir quarante mille hommes ;

• Il est décidé que cette association se réunira vendredi prochain, le 2 juin, à St. George’s Fields à 10 heures du matin, pour étudier la plus prudente et respectueuse manière d’appuyer sa pétition, qui sera présentée ce même jour à la Chambre des communes.
• Il est décidé, au nom du bon ordre et de la régularité, que cette association, une fois sur le terrain, se séparera en quatre divisions distinctes, soit la division de Londres, la division de Westminster, la division de Southwark et la division écossaise.
• Il est décidé que la division de Londres se placera à la droite du terrain vers Southwark, la division de Westminster en second, la division de Southwark en troisième et la division écossaise à gauche ; que tous porteront une cocarde bleue sur leur chapeau pour se distinguer des papistes et de ceux qui approuvent la récente loi en faveur de la paperie.
• Il est décidé que la présence des magistrats de Londres, Westminster et Southwark sera requise, afin d’intimider et de contrôler toute personne malveillante ou séditieuse, qui pourrait vouloir troubler le déplacement légal et pacifique des sujets protestants de Sa Majesté.

Par ordre de l’association,
G. Gordon, Président, mai 1780.

Sa Majesté la foule

Je sais que vous comptez les peuples pour rien parce que la cour est armée, mais je vous supplie de me permettre de vous dire que l’on les doit compter pour beaucoup, toutes les fois qu’ils se comptent eux-mêmes pour tout. Ils en sont là :
ils commencent eux-mêmes à compter vos armées pour rien
et le malheur est que leur force consiste dans leur imagination ;
et l’on peut dire avec vérité qu’à la différence de toutes les autres sortes de puissance, ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu’ils croient pouvoir.
Le Cardinal de Retz à Anne d’Autriche

En ce temps-là, St. Georges Fields est un vaste espace de verdure au sud de la Tamise, limitée au sud par l’allée de la Mélancolie et à l’est par la rue Sale. C’est le lieu de rencontre des jeunes gueux et des apprentis qui viennent s’y adonner aux jeux de balle quand l’herbe est rase, et à ceux de l’amour quand elle est haute.
À dix heures du matin, le vendredi 2 juin 1780, la chaleur est déjà intense et la soif immense. Dans la foule dépenaillée qui converge vers le lieu de rassemblement, nombreux sont ceux qui s’autorisent une ou deux haltes dans la fraîcheur des tavernes, à l’abri du feu solaire et des nuages de poussière. Ils en sortent, riant et chantant, en joyeuses et turbulentes bandes de bien peu puritaine apparence.
Le gros du troupeau est cependant composé de petits boutiquiers et d’«honnêtes mécaniciens » ayant leur livre d’hymnes en poche. Ils affichent la dignité résolue du fanatisme tranquille. Le jour est enfin venu de démontrer leur force et leur fermeté, de faire plier ces messieurs emperruqués qui conspirent sans relâche pour rétablir le despotisme. Le chœur immense de la foule souveraine entonne des chants qui vouent Babylone la Fangeuse aux poubelles de l’enfer.
Vers onze heures, le président de l’Association protestante, lord George Gordon, se lance dans un discours qu’il est contraint d’écourter, interrompu par les clameurs de l’assistance, impatiente et excitée, qui l’ovationne de bon cour mais lui signifie à grands cris que l’heure n’est pas à la parlote : qui assemble un peuple l’émeut toujours. Il se rend ensuite en voiture au Parlement, où ses partisans doivent le rejoindre plus tard dans la journée, pour lui remettre la pétition exigeant l’abolition de la loi «papeuse ».
Pendant ce temps, un tailleur s’affaire à coudre ensemble les différents rouleaux de parchemin où sont inscrits les noms des signataires. Lorsqu’il en a terminé, la pétition est enroulée comme un tapis. Son poids est tel qu’elle devra être portée par plusieurs épaules et par rotation lors de la longue procession qui va suivre.
Après quelques manoeuvres en bon ordre dans le champ, les quatre divisions s’ébranlent, au son des cornemuses : les Écossais ouvrent la marche. Des cocardes bleues sont distribuées par l’association à ceux qui n’en sont pas encore munis. Une masse de plus de cinquante mille mécontents enfile les rues d’une ville qui ne compte alors que sept cent mille habitants.
La Tamise franchie, le cortège se renforce d’éléments moins dociles encore, venus des quartiers les plus miséreux de la rive nord du fleuve. elle est haute. Aux abords du Parlement, il fait sa jonction avec d’autres groupes de pétitionnaires, sans doute moins portés aux processions et aux hymnes, qui forment par eux-mêmes une masse déjà impressionnante.
Les deux foules se saluent mutuellement d’un formidable rugissement. L’ambiance se fait plus électrique ; les regards, soudain, se mettent à briller...
Le peuple des ruelles se mêle à celui des ateliers. Pégriots et maraudeurs, tire-laine et boit-sans-soif sont de la partie.
Londres la Métisse est dans la rue : les nègres notamment, rescapés de l’esclavage antillais ou américain qui composent alors près de sept pour cent de la population de la ville, sont venus en masse et font circuler, avec les pots de rhum et de bumbo, des pipes fumantes aux senteurs âcres. Les prédicateurs illuminés et les divagateurs intransigeants pullulent.
Le regard fiévreux et le teint hâve, les tribuns, les vaticinateurs et les prophétesses d’un jour se perchent sur des caisses pour exhorter avec frénésie les bons bougres à l’extravagance et à la vengeance, proclamant urbi et orbi qu’il vaut mieux «périr dans la rue plutôt que d’avoir à endurer un gouvernement papeux ».
Le Parlement est désormais entièrement isolé par une marée humaine qui ne cesse de monter. Une consigne qui court la foule vise à immobiliser tout membre de la Chambre des lords venant siéger, pour peu qu’il soit suspect de complaisance pour le parti de Satan – et la noblesse l’était presque tout entière aux yeux des pauvres -, et à lui imposer le port de la cocarde bleue.
Ces instructions sont appliquées avec beaucoup de zèle, comme ne tardent pas à en faire la douloureuse expérience les premiers lords qui se présentent vers deux heures de l’après-midi. Lord Bathurst, vétuste baderne mais personnage important de l’État, est tiré sans ménagement hors de sa voiture et dûment molesté. Il est frappé au visage, couvert de boue et traité de «vieille femme idiote » et, suprême injure, de « pape ». Le duc de Northumberland, dont le secrétaire est vêtu de noir, est qualifié de «jésuite » et copieusement rossé ; un vide-gousset en profite pour lui «faire » sa montre. La calèche de lord Stormont est entièrement détruite. Enfin, tout ce qui porte perruque et roule carrosse subit un sort comparable, mais le peuple, moins sanguinaire que ses maîtres, laisse la vie sauve à tous ses ennemis : certains se réfugient dans le Parlement, d’autres, plus nombreux, optent pour une prompte retra i te; la plupart en sont quittes pour quelques coquards violacés, à défaut de cocardes bleues.
Les membres de la Chambre des communes s’en tirent, en général, avec moins de mal. Nombre de ceux qui appartiennent au parti whig, braves bourgeois et calvinards bon teint, ont, il est vrai, pris la précaution de faire inscrire à la craie sur leurs voitures le slogan du jour : «Point de paperie ! », alors même que la plupart d’entre eux, peu ou prou disciples des Lumières, ont voté naguère la loi de tolérance. Les autres ne sont d’ailleurs que modérément bousculés et sont surtout l’objet de menaces ou de railleries. Le moderniste Edmund Burke, futur contempteur de la Révolution française, est couvert d’injures « scandaleuses et obscènes ». Seuls deux députés, spécialement détestés de la populace, sont vraiment maltraités et manquent de peu de se faire jambonner.
La calèche du Premier ministre, lord North, se fraye rageusement un chemin dans la cohue pour tenter de rejoindre les gardes à cheval qui protègent le Parlement. Aux abords immédiats du bâtiment, elle est forcée de ralentir. Sus à son équipage ! Un homme se perche sur le moyeu, parvient à arracher le chapeau de l’homme d’État et s’enfuit en emmenant son précieux trophée. Plus tard dans la journée, il le découpera en petits morceaux qu’il vendra aux badauds un shilling pièce.
De nombreux pétitionnaires, parmi les plus sobres ou les plus timorés, choisissent alors, au vu de la tournure des événements, de rentrer chez eux. Et les bons bougres qui restent ou qui prennent leur place sont pour la plupart bien décidés à en découdre. Un plumitif les a décrits comme semblant appartenir à « la plus basse racaille ». À leurs yeux, la fête ne fait que commencer.
À l’intérieur du Parlement, la panique règne. La Chambre haute se résout à faire appel à la force publique, mais les quelques lords présents ne parviennent à mettre la main que sur un seul magistrat, lequel ne dispose lui-même que d’une maigre troupe de six sbires. Aux Communes, les députés ont délaissé l’ordre du jour – une proposition de réglementation de taxation de l’amidon et du commerce de la poudre à perruque.
Ils doivent s’égosiller pour se faire entendre, car la salle des pas perdus a été envahie par une cohue loqueteuse qui mène grand tapage. Fort de si bel appui, lord Gordon présente la pétition, qu’il affirme avoir été signée par « cent vingt mille sujets protestants de Sa Majesté [...] qui sont déterminés à se dresser pour leurs droits et contre les effets pernicieux d’une religion ennemie de toutes les libertés et de toute pureté morale, enfantée par la fraude et la superstition, engendrant l’absurdité, la persécution et la plus diabolique cruauté ».

Or le débat dans la rue a déjà, en changeant de tournure, changé d’enjeu. Comme l’a remarqué l’observateur déjà cité, ceux qui sont restés « n’ont, à n’en pas douter, non seulement jamais entendu aucun des arguments en faveur ou à l’encontre de la tolérance, mais sont en tout ignorants des motifs de la pétition ». Et lord Gordon, dont la foule chante le nom et qui présente tous les signes d’une « extravagante agitation », fait la navette entre la Chambre et la salle des pas perdus pour informer ses « adhérents» du déroulement des débats et leur dénoncer nominalement les députés qui ne sont « point les amis de [la] pétition ». Il se méprend au point de croire tenir sinon le pouvoir du moins son heure de gloire, alors qu’il n’exerce guère d’influence sur la foule et que ses pairs ne voient en lui qu’un vain irresponsable. Plusieurs députés, dont son propre cousin germain, lui font menace, la main sur le pommeau, de l’embrocher s’il persiste à haranguer la canaille ou si celle-ci fait irruption dans la Chambre.
Le tumulte va se poursuivre pendant six heures avant que les politiciens acceptent finalement de mettre aux voix la proposition d’abolition de la loi papiste. Sur les cent quatrevingt-dix-huit députés aux Communes présents, il ne s’en trouve que six pour voter avec lord Gordon.
Lorsque la nouvelle de cette écrasante défaite parlementaire est portée à la connaissance de la foule, les exagérés et les tape-dur redoublent d’ardeur à exciter sa furie : n’est-ce pas la rue qui est souveraine en ce jour, alors que les députés n’ont à répondre de leurs choix que devant les contribuables aisés qui les ont élus ? L’effervescence est telle que les députés envisagent de faire une sortie, l’épée au poing, pour échapper à la populace grondeuse.
Avant d’en arriver à d’aussi hasardeuses extrémités, on décide de faire appel à la Garde. Peu avant neuf heures, un modeste détachement d’infanterie et de cavalerie, placé sous l’autorité du juge Addington, est dépêché aux abords du Parlement assiégé. La troupe se fraie sabre au clair un passage dans la cohue et le vacarme. Parvenus sur l’esplanade, les soldats se figent, attendant les ordres et ne montrant guère de dispositions belliqueuses. Ils sont rapidement menacés d’être submergés par les commères qui les conspuent en les arrosant de projectiles de toutes consistances. On les décoiffe en riant, on leur pique gentiment le derrière.
Outré, le juge Addington donne alors ordre à la troupe de charger. La tentative de charge qui s’ensuit engendre la plus grande confusion des sens : privée d’élan, la cavalerie s’ébranle mollement, ajoutant à la bousculade ; la foule, éméchée et compacte, s’abat de toutes parts en châteaux de cartes, ce qui déclenche non la panique mais l’hilarité générale ; les corps s’affaissent doucement les uns sur les autres l’émotion populaire risque de tourner à la partouze publique.
Si les gens d’ordre en frémissent, les hommes de troupe sont de plus en plus tentés de fraterniser avec les fêtards, lesquels ont du gin et des femmes et semblent maîtres de tout, sauf de leur exaltation.
L’incongruité bouffonne de la situation, le passage sans transition de la tragédie à la comédie, l’effet contagieux de la gaieté, les chatouilles abondamment échangées dans la mêlée : tout concourt à étendre et à prolonger les éclats de rire. Mais si l’euphorie est désarmante, elle l’est pour tous... et le juge Addington profite habilement de ce changement d’humeur pour retourner la situation en faveur de l’ordre. Il se désopile brusquement de concert avec la foule, qu’une pas moins, aux yeux des ennemis du despotisme, une ombre fâcheuse à la pensée. Un coup de masse dans un vitrail donne le signal de la destruction.
En quelques minutes le temple de l’Antéchrist est dévasté.

De coûteux bibelots de l’idolâtrie sont aspirés d’un geste dans les obscurs circuits de l’économie parallèle. Un feu de joie est allumé dans la rue, alimenté par les meubles de la chapelle. Les émeutiers, mécontents de ce qu’une centaine de gardes à pied aient été dépêchés sur place, finissent par mettre le feu à la chapelle elle-même, livrant aux flammes un retable «de grande valeur ». Sans être incendiée, la chapelle de l’ambassade de Bavière subit un sort comparable, mais le butin s’y avère plus consistant : l’ambassadeur est un vieux fripon qui abuse des facilités diplomatiques pour s’adonner à une vaste contrebande et l’endroit recèle une véritable caverne d’Ali Baba – ce qui incite les émeutiers à piller, en guise de pourboire, sa résidence.
De nombreux autres feux de joie sont allumés dans les rues, mais il se fait tard et l’émeute s’estompe. Treize incendiaires supposés de la chapelle sardignole sont arrêtés. Parmi eux, pas un «meneur » : la plupart sont en fait, et les juges ne manqueront pas de s’en plaindre à leurs sbires, de simples badauds venus au spectacle trop rare d’une église en feu.
Certains se déclarent même de religion catholique ! Tous sont ouvriers ou petits artisans, à l’exception d’un officier de l’armée russe en goguette –et fin soûl.
Les derniers émeutiers se regroupent et se persuadent d’aller tirer les oreilles à certain évêque anglican, réputé favorable au papisme : la rumeur l’accuse de dire secrètement la messe cannibale dans les chapelles des ambassades. L’ecclésiastique suspect a cependant pris la précaution de découcher ce soir-là, et les émeutiers qui arpentent sa rue ne trouvent personne sur qui passer leur rage. Les plus acharnés finissent par se disperser vers deux heures du matin. Mais les immenses bûchers qu’ils ont allumés de par la ville continuent de se consumer pendant toute la nuit, comme un avertissement aux ténèbres.

Les écueils du ressentiment

Les grandes révolutions n’ont pas toujours de grandes sources, et il importe peu par quelle cause les passions sont enflammées, pourvu que les fumées s’en élèvent jusqu’au cerveau... Or toutes les fumées sont de même nature ; et l’odeur qui sort d’un fumier fait un nuage d’un aussi grand mérite que celle qui se répand d’une masse précieuse d’encens.
Jonathan Swift

Le samedi 3 juin à midi, la paix sociale semble régner à Londres. Habitués aux émeutes sans lendemain, lords et députés se rendent au Parlement pour y siéger. Les événements de la veille n’ont toutefois pas laissé aux tapageurs la même impression de fugacité qu’à leurs ennemis de la gent politicienne, qui s’en croient quittes pour une bonne colique et un nouveau renforcement des mesures d’ordre public. La nuit n’a pas éteint les passions impatientes. Les conciliabules enfiévrés ont repris dans les tavernes, engendrant de grands projets. Les treize pauvres bougres gardés à vue à la suite de la dévastation des antres de l’obscurantisme romain excitent autant de compassion que s’ils gémissaient dans les griffes de l’Inquisition.
Pendant que les parlementaires, pressés de tirer les leçons du péril qu’ils viennent d’éprouver, débattent de la nécessité de créer un corps de police digne de ce nom, des bandes de gueux se regroupent, s’échauffent, s’arment. Le bruit se répand que les treize boucs émissaires doivent être transférés du poste de garde où ils ont passé la nuit vers une maison de justice pour y être présentés à un juge.
À l’instant où ils sortent sous bonne garde du poste, leur cortège se transforme en une longue procession, formée d’un « vaste concours de peuple » qui ne cache pas son hostilité à leur captivité. Les soldats sont copieusement arrosés de boue et d’excréments, harangués et injuriés, sans pour autant perdre leur flegme. Les prisonniers ne passent qu’un moment dans la maison de justice, assiégée par une foule grondeuse que les baïonnettes des soudards ont du mal à contenir – le temps de s’entendre convoqués à une date ultérieure et placés sous mandat de dépôt à la prison de Newgate.
Le cortège se remet en route et parvient sans encombre à cet établissement, et la plèbe, si elle ne tente pas de délivrer les treize, leur prodigue tous les encouragements et les gratifie d’une longue ovation avant que les lourdes portes de la prison ne se referment sur eux. En fin d’après-midi, les rues ont retrouvé leur tranquillité. Tandis que la canaille médite, verre en main, sur les suites à donner à son aventure, le calme apparent endort la méfiance des puissants. Cette ruse de l’égarement va procurer l’avantage d’une certaine surprise au plus prévisible des développements.
Et c’est ainsi que vers neuf heures du soir, les troubles reprennent un peu partout sur les deux rives de la Tamise, sans qu’aucune disposition n’ait été prise pour les prévenir.
Ils atteignent rapidement une grande violence à Moorfields, quartier miséreux qui abrite alors un ghetto irlandais, donc réputé catholique. Les possessions d’un entrepreneur irlandais du nom de Malo sont plus particulièrement visées. Il exploite dans le quartier de nombreux ateliers et entrepôts, employant plus d’un millier de ses compatriotes pour un salaire plus chiche encore que celui que peuvent espérer les manouvres d’extraction locale. C’est peu dire que cette concurrence est mal vue de ces derniers, ajoutant l’aigreur chauvine et corporatiste au fanatisme antipapiste. Mais l’émeute du jour, dont nombre de « meneurs» sont nègres, expatriés ou athées déclarés, et qui entraîne d’ailleurs plus d’un immigré né catholique, n’aura que très brièvement et marginalement un caractère « ethnique» et les furieux les plus lucides, pour anticléricaux qu’ils soient, savent que l’heure n’est pas à retourner les armes des pauvres contre les pauvres : ce qu’on appellerait de nos jours un « pogrome » ne saurait servir que les intérêts des ennemis du soulèvement.
Il n’est pas douteux, en revanche, que le petit personnel du maintien de l’ordre – en contact étroit avec la clientèle des tavernes – a appris que les plus décidés ont pris, pour délivrer les treize « martyrs », des dispositions qui ne visent à rien d’autre que la destruction, par principe et par système, de toutes les prisons. Une diversion s’impose d’urgence, qui ne laisse, si possible, que des pauvres sur le carreau: les taudis des ghettos irlandais, loin des beaux quartiers, constituent à cet effet des cibles de choix aux yeux des sbires – lesquels sont d’ailleurs personnellement souvent en accord théologique avec les insurgés.
Nous savons de science certaine que le lord - maire de Londres, l’échevin Kennet, ancien tenancier de bordel parvenu à la respectabilité et qui a la haute main sur la police de la ville – ainsi que sur une bonne partie de la pègre -, a encouragé et couvert, par des harangueurs à sa solde, par ses mouchards et par ses sbires, l’expédition anti-irlandaise de Moorfields. Celle-ci s’interrompt lorsque le maire fait informer les émeutiers de l’arrivée imminente quoique tardive des troupes qu’il a dû réquisitionner pour la forme.
L’assaut contre Moorfields reprend le lendemain au crépuscule, après une poisseuse journée de gueule de bois, engendrant dans tout le quartier destructions et humiliations, même si le sang ne coule que fort peu. Les lieux du culte romain sont systématiquement dévastés sous la conduite d’éléments qui semblent obéir à des instructions et s’appliquent froidement à leur besogne. On voit même des policiers se rendre sur les lieux d’émeute pour s’y assurer « qu’aucun honnête protestant n’a été blessé par des vauriens papeux ».
Le pape et saint Patrick, patron de l’Irlande papophile, sont brûlés en effigie. Les pillards font maigre butin, de patates et de gnôle surtout. Le lord-maire se réjouit, un peu vite, de voir un soulèvement populaire s’atténuer en une de ces émeutes à gages qui jalonnent la vie londonienne. Au terme de la soirée, il annonce aux émeutiers : « Fort bien, messieurs, pour une journée. J’espère que vous allez rentrer chez vous. » À un officier de la Garde qui vient aux ordres, l’ancien souteneur déclare sans fard : «Tout le désordre semble venir de ce que la foule s’est emparée de quelques personnes et de quelques meubles qu’elle n’aime pas et qu’elle est en train de les brûler, et quel mal y a-t-il à cela ? »
Il ignore alors que d’autres émeutes viennent d’éclater dans les quartiers populaires de la Cité et de Westminster, et ne cessent de se propager en banlieue, à Spitalfields, Wapping et Southwark, là où les papistes sont bien rares, alors que les vastes ghettos irlandais de St. Giles-in-the-Fields et de Saffron Hill sont épargnés par les démolisseurs... Au bout du compte, ce sont les riches catholiques qui sont surtout visés par la vindicte de la canaille. Et l’émotion est maîtresse de la rue. La diversion policière anti-irlandaise s’est essoufflée et a échoué, non certes à salir le soulèvement sous la plume des chroniqueurs humanistes, mais à calmer la colère des gueux, assurément déchaînés. De grands brasiers illuminent la Cité, le pillage des entrepôts se généralise ; les riches entament un exode, les pauvres exultent. Ils se servent et parlent haut, toujours plus haut. Le lundi matin ne sera pas un lundi matin.

Sans croix ni roi

Je viens comme un voleur dans la nuit, mon épée tirée à la main,
et comme le voleur que je suis... je dis : donne ta bourse, donne !
coquin, ou je te coupe la gorge... Je dis : donne-la aux gueux,
aux voleurs, aux putains, aux coupe-bourses, qui sont la chair
de ta chair et te valent bien, eux qui sont prêts à mourir de faim
dans des prisons pestilentielles et des cachots immondes...
Ayez toutes choses en commun, sinon le fléau de Dieu s’abattra
sur tout ce que vous avez pour le pourrir et le consumer.
Abiezer Coppe

Le lundi 5 juin à midi, la « vie » économique de la plus grande ville d’Europe s’est arrêtée ; la foule parcourt les rues, la vengeance aux lèvres.
La voie est libre. Le corps des sbires, impressionné, n’intervient guère : plus d’un constable arbore prudemment la cocarde bleue. La police est aux ordres des échevins et magistrats de la ville, nombreux à soutenir l’Association protestante ou à la craindre. Londres est mal garnie de troupes, en ces temps de guerre coloniale. Il faudra quelques jours à l’État pour en réunir d’assez nombreuses et aguerries pour endiguer le déferlement de la canaille.
Celle-ci n’a pas entièrement remisé son attirail théologique.

La cocarde bleue est signe de reconnaissance entre insurgés, voire d’allégeance à l’insurrection. Les bannières antipapistes, amoureusement confectionnées pour la procession de la semaine précédente, servent d’étendards aux bandes de pillards.
Mais les cris de « Point de paperie ! » sont couverts par ceux plus fréquents de « Point d’esclavage ! » : nanti d’un tel objectif, qui n’est autre que le rejet du salariat naissant, le soulèvement se trouve une raison pratique plus conforme aux réalités sociales d’une époque où la domination capitaliste sort de l’enfance.
Ce jour est celui de l’anniversaire du roi, célébration qui passe parfaitement inaperçue, d’autant que les réjouissances prévues sont pour la plupart annulées, hormis un bal à Buckingham où une vingtaine de menuets sont dansés dans une ambiance de funérailles. Le Parlement est en congé. Ses soutiens naturels, courtiers et marchands, ont suspendu leurs transactions. Pauvre en troupes, le parti bourgeois fait le gros dos, consterné par la vacance d’un pouvoir tombé en désuétude. Tandis que de jeunes officiers aux mains blanches font gauchement gambiller les rombières du royal harem, l’entourage du souverain bat en toute hâte le rappel des généraux.
Lorsque la foule, qui se fout du roi ou aimerait le voir pendre, se rend devant la maison de lord Gordon pour honorer le tribun d’un immense bûcher constitué de divers trophées rassemblés au fil des dévastations, l’aristocrate excentrique se dérobe. Il rédige sur-le-champ un désaveu des émeutiers, lesquels vont trop loin à son goût.
Des maisons de politiciens ou de possédants n’en continuent pas moins d’être pillées ; de grands feux de joie sont allumés avec le mobilier et la paperasse dont elles regorgent. Leurs caves sont libéralement mises à contribution. Les domestiques sont sommés de fraterniser et de trinquer à la santé du bon lord Gordon, les maîtres se terrent. Un marchand de chandelles voit sa maison dévastée et son stock de suif incendié : le bruit court qu’il a dénoncé certains des treize emprisonnés.
Les vertiges de la fête n’ont certes pas relégué ces derniers dans l’oubli, mais leur délivrance est différée. L’activité insurrectionnelle occupe pour l’heure les bras et délie les langues : tracts et proclamations sont imprimés, distribués et collés ; le pillage s’organise en approvisionnement ; l’entreprise de démoralisation et d’intimidation des puissants se poursuit sans relâche, à la lueur des incendies – on les moque, on les rudoie et on les chasse. La noce se poursuit toute la nuit.
L’autorité s’est évanouie, les riches rasent les murs ou fuient en province : doux sont les rêves des insurgés qui s’abandonnent alors quelques heures au sommeil.
Le parlement doit reprendre ses travaux ce mardi 6 juin, et tout ce que Londres compte de gardes à cheval a été mis en ligne afin de permettre aux députés de siéger. Massée derrière les rangées de cavaliers, une multitude est venue conspuer les traîtres et jauger les forces en présence.
La littérature la plus séditieuse circule de main en main. Un tract intitulé « L’Angleterre en feu », par exemple, fourre dans le même sac papisme et esclavage et exige la libération des treize boucs émissaires. Nullement impressionnée par les soudards, la plèbe parade au son des fifres et des violons dans les rues avoisinantes. Elle brandit ses calicots chamarrés et exhibe sabres, gourdins et casse-tête. Au faîte de sa puissance mais bon enfant, l’émeute est prête à laisser une chance de rachat aux législateurs qui parviennent sans trop d’embûches au Parlement, à l’exception du ministre de la Marine, lord Sandwich, qui a l’insolence de se présenter, alors qu’il se sait exécré du peuple comme nul autre, et qui, bâtonné et hué, évite de justesse le déchiquetage. Ses collègues sont rudement admonestés, injuriés, menacés mais tous réussissent à pénétrer dans le bâtiment, entre deux rangées d’uniformes.
Les politiciens ne sont toutefois nullement disposés à satisfaire le peuple et ne songent qu’à le châtier. Il y va de l’intégrité de leur fonction législative et du respect des institutions parlementaires, garantes de l’autonomie encore fragile de la bourgeoisie. Pendant que lord Gordon fait circuler dans la foule son désaveu, que tous les journaux publient et qui appelle « tous les vrais protestants » à respecter l’ordre et la Constitution, la Chambre des communes adopte une série de résolutions répressives.
La première déclare solennellement qu’il est criminel d’insulter ou d’agresser un député allant siéger. On désigne là-dessus une commission d’enquête chargée de découvrir les instigateurs de la sédition, on ordonne ensuite que soient poursuivis par le procureur général les émeutiers capturés et on décide enfin de dédommager les ambassades bavaroises et sardes.
Après avoir ainsi brandi ce frêle bâton, les députés usent d’une maigre carotte : certains orateurs influents, approuvés par l’inexistant lord Gordon, laissent entendre que la pétition antipapiste pourrait être soumise à un nouvel examen, lorsque les troubles seront passés, et, à condition qu’ils cessent au plus vite.
Vers six heures du soir, les députés quittent le Parlement comme ils y sont entrés, par un passage que les gardes à cheval, en rangs compacts, leur ménagent dans la cohue grondeuse.
Lord Gordon, reconnu, est porté en triomphe par des gueux qui chantent encore son nom, et mis malgré lui à la tête d’une procession qui parcourt en braillant le centre de la capitale; il doit supplier ses « adhérents » de le déposer chez son allié l’échevin Bull d’où il s’esquive par une porte dérobée.
Son personnage, qui a donné, sous la plume des chroniqueurs, son nom aux émeutes, disparaît alors de l’avant-scène; le soulèvement n’a plus besoin du tribun ni des motifs religieux qui l’animent et il sait qu’il n’est en rien taillé pour le rôle d’un Cromwell. Le combat engagé dans les rues a désormais perdu toute teinte de controverse politique ou métaphysique ; le renversement de tout ce qui existe en est l’enjeu et le parti des ennemis de l’autorité ne saurait s’encombrer de dirigeants. En attendant la suite des événements, lord Gordon sortira peu de chez lui et proposera en vain au roi de contribuer à l’apaisement de l’émeute. Il ne peut ignorer que si l’insurrection est défaite, il sera arrêté et traîné devant la justice du roi. Peut-être frémit-il à la pensée de se voir présenter, si à linverse triomphent les bons bougres, la tête de ce même roi sur un plateau.
Le Parlement joue, quant à lui, les Pantalons : il s’accorde une journée de relâche pour prendre la mesure du danger et se retire à son tour dans les coulisses. Le personnage du Capitan (une armée de métier guère nombreuse et éparpillée dans les provinces, mais fort aguerrie) est en route, et son entrée en scène imminente. Celui de la Canaille est omniprésent, tout danse à sa musique : il se lance même dans quelques sublimes improvisations.
Libéré de ses garde-fous, hors de portée désormais des manipulations policières et définitivement désabusé tant à l’égard du Parlement que du racket antipapiste, le mouvement, loin de ralentir, s’emballe. Entre chien et loup, les pillages et les incendies reprennent de plus belle. L’arsenal de Woolwich est attaqué par les insurgés qui sentent cruellement leur besoin d’armes de guerre ; l’assaut repoussé, ils tentent en vain de l’incendier pour en priver l’ennemi. Le palais de Buckingham, qu’on imagine regorger de blanches princesses et de jolis pages, est attaqué par la populace en rut, laquelle est fermement repoussée par la garde du sérail.
Un grand gaillard du nom de James Jackson, perché sur une charrette, agite un large drapeau rouge et noir. D’une voix qui « tonne comme la trompette du jugement dernier », il exhorte un groupe d’émeutiers à se rendre au domicile du juge Hyde, en charge de la protection du Parlement. Quelques minutes plus tard, la résidence de ce magistrat honni est dévastée, son mobilier incendié. Le patron de la taverne avoisinante se voit contraint d’offrir tournée sur tournée aux démolisseurs assoiffés. Leur besogne achevée, ces derniers, guidés par Jackson, s’en vont porter renfort au gros du peuple qui assiège la prison de Newgate où, croit-on communément, croupissent les treize ; neuf d’entre eux ont en fait été discrètement relâchés, faute du moindre élément à charge.
Le soulèvement, sous le drapeau que brandit James Jackson, semble renier définitivement son fond puritain et perdre ses illusions politiques. Illuminé des innombrables feux de la fête, il a l’allure d’un carnaval improvisé et dissipé – « libertaire », assurément. C’est le combat d’une communauté contre les liquidateurs de toute communauté. Les aspirations égalitaires des joyeux compères et commères se jouent des principes de l’individualisme marchand et de son arsenal juridique, qui ne laissent aux pauvres d’autre liberté que celle de se vendre à l’encan sur le marché du travail.
Les bisbilles de factions – alors même que les sectes groupusculaires, plus fanatiques les unes que les autres, grouillent dans le peuple – sont laissées aux politiciens, lesquels sont comme mis à l’écart par le soulèvement. La querelle qui se vide ici met à la lutte les dissidents de l’organisation moderne de l’esclavage et ses profiteurs. Le débat trouve sa vérité en tournant au pugilat : « Si les arguments ont fait couler la sueur, les preuves feront couler le sang ».
Ce premier assaut contre la misère de l’âge des machines porte, en se heurtant de front à l’organisation marchande et juridique de la société, un coup fatal au débat théologique qui masque toujours plus imparfaitement les enjeux terrestres de la controverse sociale. Engagé sous la bannière du puritanisme, le soulèvement est rapidement soutenu par la débauche et se donne pour moyen comme pour but la jouissance partagée. En montrant aux faibles quelle force est la leur lorsqu’ils prennent en main le présent, il ridiculise au passage la croyance en une existence prédestinée, chère aux émules de Calvin et justificatrice de toutes les soumissions.
L’extrémisme religieux, qui habillait depuis l’époque de Néron la critique sociale, a fait son temps. Les sectes protestantes, et toutes les auberges de l’irrationnel qui leur disputent la démission de l’esprit, n’auront plus désormais qu’à se faire concurrence sur le marché dérégulé des âmes. La sensualité, débarrassée des entraves de la religion, se confrontera librement au désir. C’est ainsi que l’importun personnage de Dieu quitte à son tour une scène dont il hantait les zones d’ombre : l’odeur du foutre et de la gnôle, les blasphèmes et les ribauderies, tout l’indispose ici... et l’affirmation d’une rationalité indissociable de la révolte risque de lui être fatale. L’Angleterre a perdu sa piété.
Il ne reste pour donner la réplique au peuple qu’une poignée de geôliers, assiégés dans leur bastille de Newgate. La nouvelle annonçant que la plus grande prison du royaume est sur le point d’être prise d’assaut par la foule fait le tour de Londres en un clin d’œoil et attire des dizaines de milliers de curieux.
Les hauts murs de Newgate vont s’effondrer, le droit est nu.

Les châtiments judiciaires les plus habituels de ce temps, en Angleterre, restent la peine de mort (cent cinquante cas sont prévus par le code pénal) et la déportation dans les colonies. Les prisons sont surtout des lieux de transit où l’on parque les déportés dans l’attente de leur transfert vers de lointains bagnes. Les autres détenus sont pour la plupart des débiteurs emprisonnés jusqu’au remboursement de leur dette. Comme le capitalisme naissant ne plaisante pas avec le crédit, il existe à Londres plusieurs prisons réservées aux débiteurs, notamment celles de la Fleet et de King’s Bench. La guerre dans les colonies américaines a cependant contraint les autorités royales à limiter les déportations, et les prisons sont surpeuplées. Un programme, d’inspiration hygiéniste et disciplinaire, visant à moderniser le système carcéral est mis en œuvre depuis peu, conformément aux souhaits des réformateurs « philanthropes » qui entendent avec Bentham – ce théoricien de l’abolition de la peine de mort qui a fait pendre un de ses domestiques pour un larcin – mettre au travail ceux qui y sont allergiques. La rationalisation de la fonction carcérale sera accélérée après la secousse qui a manqué de la rendre à jamais caduque. Fondée au XIIe siècle et symbole ancestral de l’oppression, Newgate est la plus vaste et la plus ancienne des prisons londoniennes. Elle vient d’être agrandie et enrichie de divers ornements extérieurs mais ses murs suintant la détresse n’ont rien perdu de leur lugubre hideur aux yeux des gueux qui lui vouent une exécration unanime. Caroubleurs, monte-en-l’air, escamoteurs et larrons de tous talents, tapineuses et antiphysiques, mais aussi larbins chapardeurs ou trimards en querelle avec leurs tauliers, sans oublier les pugilistes irascibles et les virtuoses du surin : nombreux sont les pauvres à s’y morfondre ou à compter parmi leurs proches des bons bougres qui y croupissent ou y ont croupi.

Tandis que des sentinelles de l’émeute se postent le long de chacune des voies d’accès à la prison, la foule envoie des délégués aux geôliers pour exiger la libération des treize. Le gouverneur de l’établissement vient à sa fenêtre et les éconduit fort poliment, les priant d’attendre d’éventuelles instructions de la justice. À cette réponse, les ennemis de l’enfermement, ayant épuisé leur propension aux civilités, le lapident généreusement et le forcent à se réfugier sur le toit avec sa famille et sa valetaille. Un solide jeune homme entreprend de casser toutes les fenêtres sur rue du rez-de-chaussée, sous les vivats de la foule. Des échelles sont posées contre les murs du pavillon des geôliers ; les assaillants qui y pénètrent jettent tout ce qu’ils trouvent par les fenêtres brisées afin d’alimenter le feu de joie qu’ont allumé leurs camarades contre le mur de la prison.
Mais voici un intermède comique : une petite centaine de constables surviennent alors, matraques en main. Les émeutiers leur ouvrent obligeamment le passage jusqu’au théâtre des troubles. Lorsque le dernier sbire a pénétré dans le piège, la populace se jette sur eux et les rosse « avec une grande furie ».
À huit heures du soir, le pavillon des geôliers est incendié, ouvrant une brèche dans la formidable forteresse. Un témoin oculaire relate que des émeutiers « déterminés à la forcer brisèrent les portes avec des barres et d’autres instruments, et montèrent sur le toit du pavillon cellulaire, qui relie les deux ailes où sont confinés les félons [...] Ils cassèrent le toit, déchirèrent la charpente et en descendirent au moyen d’échelles. Orphée lui-même n’a jamais eu tant de courage et de chance ; les flammes les entouraient de toutes parts, un corps de troupe pouvait survenir à tout moment, mais ils défièrent tous les périls. »
Le premier libérateur à pénétrer dans la prison se nomme Tom Haycock. Aux juges qui l’interrogeront sur les mobiles de sa participation à la prise de Newgate, il répondra simplement : « La Cause ! » Mais encore ? « Il ne devait plus à l’aube se dresser une seule prison dans Londres. »
Les démolisseurs qui ont adopté ce programme investissent avec assurance le bâtiment, que certains ne connaissent que trop, et entreprennent avant toute chose de forcer les portes des cellules et de mener au-dehors les détenus, lesquels sont ovationnés par la foule au fur et à mesure qu’ils émergent de la fournaise. On leur rend les honneurs, on parade avec eux au rythme du tintement des chaînes qu’ils portent encore aux pieds. On les escorte chez les forgerons du voisinage pour leur ôter leurs fers, avant de les laisser se fondre dans la cohue immense. Trois cents prolétaires, débiteurs ou « félons », dont trois étaient destinés à être pendus le lendemain, sont ainsi rendus à la liberté, pendant que leurs libérateurs, perchés sur les murs de la prison, assistent en extase à son incendie. Comme pour l’attiser, certains pissent dans la fournaise en éructant, entre deux blasphèmes, d’« effroyables jurons ». Au bas des murs, un grand bal effréné célèbre la destruction en cours. Le gin et le vin confisqués aux geôliers, qui en faisaient grand commerce dans la chiourme, sont distribués à la foule par seaux entiers. Le graveur et poète William Blake, âgé alors de vingt-trois ans, est de la fête. Le feu de vie qui anéantit Newgate continuera longtemps de brûler dans son regard fertile – ces moments sublimes resteront le secret de ses ardentes visions :

La tombe éclate, le suaire se froisse...
Les os de la mort sous la glèbe et les muscles atrophiés, desséchés,
S’animent en frémissant, respirent et s’éveillent, inspirés...
Ils bondissent comme des captifs aux fers brisés...
Que l’esclave qui peine au moulin s’échappe dans le champ,
Qu’il puisse embrasser l’azur et rire dans l’air radieux...
Et l’âme enchaînée, confinée dans les soupirs et l’obscurité,
Elle dont le visage en trente années d’exténuement n’a pas vu un sourire,
Qu’elle se dresse et regarde au-dehors ; ses chaînes ne la retiennent plus, les portes de son cachot sont grandes ouvertes...

Cette bacchanale, que le pouvoir a dû renoncer à interrompre, propage comme une évidence l’audacieux projet de Tom « le Fou » et d’autres combattants inspirés – comme le nègre George Sims qui se réserve ra l’honneur de jeter les clefs de Newgate dans la Tamise. Faire disparaître sans tarder toutes les prisons de la ville, ou du moins les vider : la tâche est d’ampleur mais elle est à la mesure du soulèvement et comble son humeur – il s’en faudra de peu qu’elle ne soit menée à bout.
Une maison de correction (Bridewell) et la New Prison, toutes deux sises dans le faubourg voisin de Clerkenwell, sont les prochaines cibles de cette rage anticarcérale. Les portes de la Bridewell sont forcées avec facilité et les prisonniers promptement relâchés et déferrés. Les émeutiers décident de ne pas l’incendier, pour éviter d’exposer les maisons mitoyennes à la contagion des flammes. Ils se précipitent alors vers la New Prison, où les portes sont ouvertes par les geôliers eux-mêmes, désireux d’éviter un vain combat.
La même foule, qui veut décidément un bel incendie, se voit proposer d’aller brûler une chapelle des parages, celle de Northampton. Comme un fêtard scrupuleux fait remarquer que c’est une chapelle protestante où se réunit souvent une honorable secte méthodiste, il est rabroué par d’autres qui veulent foutre Dieu, nom de Dieu. Un émeutier que cette controverse dépassée agace revient soudain à de plus urgentes considérations. « Pourquoi cette maudite chapelle ? Allons plutôt à la prison de la Fleet délivrer d’autres captifs ! » s’écrie-t-il.
La prison de la Fleet, sitôt assiégée, capitule à son tour. Ses portes, ouvertes par des geôliers épouvantés, laissent échapper un flot de détenus. La destruction du lieu est reportée au lendemain, à la demande de certains vieux prisonniers pour dette, oubliés du monde, qui disent avoir besoin d’un délai pour trouver un point de chute.
À ce moment, plus de sept cents prisonniers ont été remis en liberté grâce au soulèvement, et certains d’entre eux n’hésitent pas à prêter un précieux renfort à la vengeance des gueux, qui les a sauvés de l’échafaud ou de la déportation en d’arides enfers, et leur offre en outre de participer à une splendide orgie dans une ville illuminée de tous ses feux.
Tous les Londoniens ont en effet reçu pour consigne des porteurs de cocardes bleues, que nul ne songe plus à contredire, de laisser une lumière allumée par foyer afin de donner à la rue l’air de fête que ces derniers jugent de circonstance.
Les magistrats, qui ont pourtant montré bien peu d’ardeur à mobiliser la force publique contre l’émeute, sont systématiquement pris pour cibles, surtout depuis que circulent au grand air les prisonniers qu’ils avaient, le cour léger, destinés au bagne ou à la corde. La chasse aux représentants de l’autorité va se poursuivre toute la nuit, sous la conduite des exagérés et des criminels déchaînés, mais c’est la foule immense qui les suit qui donne au soulèvement sa force exemplaire et en fait bien plus qu’une simple et vaste revanche.
Des gueux insomniaques et sans avenir ont surgi dans la nuit, déferlant par dizaines de milliers des slums de Whitechapel ou de Southwark, des turnes et des asiles de nuit, des ateliers et des docks, des bordels et des tavernes.
Ces gens-là se moquent du pape et du roi, des tories et des whigs, des rites et de la rente, de l’art de gouverner et de celui de gérer. Ils veulent couper la langue des sermonneurs et dévorer la main qui leur jette les miettes de l’expansion marchande. Ils veulent la suppression des lois et de l’autorité et que tout soit à tous. Ils veulent voir flamber les bagnes dans une ville désertée par les rupins et les gros bonnets. Ils désirent passionnément la fin de l’ordre des choses. Ils brûlent de réaliser le vieux rêve de Cocagne des grandes insurrections londoniennes : voir enfin les fontaines publiques pisser du vin clairet.
Tout ce beau monde se répand dans les rues avec une mobilité inouïe, se sépare et se rejoint, se concentre et s’égaille, au gré de l’inspiration. L’insurrection ne s’enferme pas derrière des barricades ou dans des ghettos ouvriers, elle parcourt la métropole en bandes itinérantes qui glanent des renforts partout où elles se montrent. Aux lents défilés massifs, elle préfère l’éparpillement, la dérive et le pas de course.
Ne cherchant pas à s’emparer du pouvoir mais à le dissoudre en rendant caduque toute autorité, tout privilège de caste, elle choisit ses cibles en fonction de leur proximité psychogéographique : comptes à régler, riches demeures à piller, symboles de l’esclavage à démolir. Elle ne cherche ni à livrer bataille ni à militariser l’affrontement ; par son omniprésence et sa vivacité, elle vise l’anéantissement de toutes les séparations. Elle bannit et humilie ses ennemis, abolit les bibelots du passé, mais guère ne tue ni ne capture.
Liée à l’absence de discipline et de coordination, l’impossibilité d’une stratégie se révèle être brièvement un atout pour cette insurrection ubiquiste. Les faibles troupes présentes poursuivent mollement les cohortes d’émeutiers sans jamais oser les rattraper. Les rares patrouilles de police– l’époque est encore au châtiment plus qu’à la surveillance – qui sillonnent les quartiers sont contraintes de détaler ou de fraterniser face au nombre et à la détermination des exaltés.
À Bloomsbury Square, c’est la maison du lord Justice, lord Mansfield, qui fait l’objet de l’attention d’un « fort parti d’émeutiers [lesquels commencent] par brûler dans la rue tous les meubles, tableaux, livres, manuscrits, documents, enfin tout ce qui se [peut] consumer dans la maison de Son Excellence». C’est un détachement des captifs de Newgate et de leurs libérateurs qui, brandissant la corde destinée à pendre Son Excellence, est venu accomplir en toute logique cette œouvre salutaire, devant trois cents soldats impuissants ou complaisants. Or ce William Murray, comte de Mansfield et plus haut magistrat du royaume, est un légiste fort influent qui a ouvré à adapter le droit anglais « aux besoins du négoce et de la manufacture » en rédigeant notamment des lois sur l’assurance et l’affrètement. II a par ailleurs personnellement envoyé cent deux personnes à la potence et quatre cent quarante-huit autres à la déportation ; il a en outre fait marquer au fer rouge vingt-neuf « fêlons ». Les chevaux de frise qui coiffent les hauts murs des prisons du royaume sont appelés dans le langage des gueux « les dents de lord Mansfield», ce qui en dit long sur la popularité du personnage.
Dès le premier assaut des émeutiers, il file par la porte de derrière et va se placer sous la protection de la troupe.
Alors que Londres tout entière est la proie du pillage et du vandalisme, on ne compte qu’une seule salve tirée par la soldatesque cette nuit-là : en application de la loi sur l’émeute, un magistrat donne finalement – il est trois heures et demie du matin – l’ordre de tirer aux gardes, à Bloomsbury Square, mais la moitié des soldats présents refusent d’obéir et presque tous les autres dirigent leurs armes vers le ciel. La foule est si compacte qu’on y relève quand même cinq morts et sept blessés.
Jugeant ses hommes peu sûrs et craignant les représailles de la canaille, qui se replie sans panique, le colonel de la Garde ordonne à son peloton de faire retraite. Un quart d’heure plus tard, les émeutiers sont de retour, équipés de cordes goudronnées, de seaux remplis d’essence de térébenthine, de caisses bourrées de copeaux de bois. En quelques minutes, ils incendient la maison elle-même « si bien qu’il n’en resta plus rien hormis les murs ; lesquels furent trouvés le lendemain aussi chauds que braise, de par la violence des flammes, et ne présentant plus aux yeux du passant qu’un spectacle de ruine, de désolation et d’horreur ».
L’archevêque de York occupe la demeure voisine de celle de lord Mansfield. Un jeune libertin nommé Henry Maskall exhorte les émeutiers à lui faire son affaire. Tandis que sa maison est saccagée, le prélat s’enfuit à vive allure dans sa calèche, n’échappant que d’extrême justesse à la foule qui brandit en guise de drapeau le corps d’une femme tuée par les soldats. L’archevêque de Cantorbéry, premier personnage de l’Église anglicane, est également assiégé dans son palais de Lambeth et cinq cents soldats ne sont pas de trop pour repousser les acharnés qui ont juré de « rôtir vif » cette haute figure du protestantisme d’État.
Il est cinq heures du matin, l’ombre de la nuit se dissipe. Le ciel est rouge. Les premières lueurs rosées de l’aube se mêlent aux reflets écarlates des cent vingt incendies qui illuminent la ville. Les rues, les esplanades, les bâtiments baignent dans une lumière irréelle. Cet « éclairage satanique », glauque et incandescent, ce ciel d’apocalypse augmentent l’effroi des possédants qui filent par milliers se réfugier dans leurs manoirs de campagne ou dans leurs domaines – ils sont plus nombreux à fuir Londres que lors de la Grande Peste de 1665.
À l’inverse, pour William Blake et ses camarades enragés, pour les commères de la halle et les compères des ateliers, pour les gosses en haillons des ruelles, cette aurore magique et cette luminosité fantastique annoncent l’accomplissement de l’impossible : point de maîtres aux hommes et point de serrures aux portes ; les prélats et les seigneurs livrés en pâture aux porcs, en vertu du vieux proverbe « Cochon d’aujourd’hui sera demain jambon » ; de grands bals tous les soirs dans les rues et les bois, au son de l’orchestre ; les antres de la religion consacrés à Vénus et à Bacchus ; les étangs de bière bien mousseuse dans les parcs, et cent mille autres innovations intéressantes et nécessaires à l’enrichissement de la vie.

Le vent mauvais

C’est dans cette ambiance de fin d’un monde que sept mille hommes de troupe arrivent dans la capitale en provenance des plus proches villes de garnison.
D'autres régiments de province, plus nombreux encore, se dirigent à marche forcée des quatre coins du royaume vers la ville insurgée, malgré l’opposition de certains politiciens libéraux qui redoutent que la dictature de l’année ne leur coûte plus que le règne éphémère d’une foule dont ils se flattent de pouvoir calmer les ardeurs.
À huit heures du matin le mercredi 7 juin, un soleil éclatant invite les badauds à venir contempler les décombres. On se bouscule, en enjambant de-ci de-là un émeutier ivre mort, pour aller admirer les restes calcinés d’une église ou d’un élégant hôtel particulier. Des centaines de curieux visitent les ruines de la prison de Newgate q
ui est « ouverte à tout le monde ; n’importe qui peut y entrer et, ce qui n’a jamais été le cas auparavant, n’importe qui peut en sortir », selon le vieux Samuel Johnson qui a fait le déplacement, non sans croiser en route une bande d’émeutiers affairés à piller les salles du tribunal de l’Old Bailey. Car l’émeute, pour l’heure paresseuse, couve et menace, jetant quelques étincelles de par la ville.
Le nombre de morts est encore, à l’échelle du soulèvement, étonnamment modeste. Pas un seul soldat ne semble avoir été, pendant la nuit, tué par la foule, pourtant armée : l’impuissance de la répression a rendu inutile, aux yeux des rebelles, l’affrontement avec les militaires. Les insurgés, heureux jusqu’alors dans toutes leurs entreprises, n’ont à déplorer qu’une poignée de morts dans leurs rangs. Quant aux victimes de la vengeance populaire, elles s’en tirent pour la plupart avec la vie sauve. La frénésie de l’assaut prolétarien offre un saisissant contraste avec sa douceur, mais la réaction de l’État n’en sera pas moins féroce.
Le roi, qui peut compter sur la fidélité de l’armée et la docilité du Cabinet, réunit son Conseil privé, décrète la loi martiale à Londres et ordonne à lord Amherst, commandant en chef de l’armée, d’investir la ville « de la façon la plus propre à mettre un terme à l’actuelle et alarmante insurrection ».
Les échevins de Londres, pour sensibles aux humeurs du menu peuple qu’ils soient, trouvent également que le retour à l’ordre s’impose d’urgence. Afin de prévenir l’affaiblissement de leurs prérogatives qu’entraîne la promulgation de la loi martiale, ils réunissent en hâte leurs troupes de sbires et de miliciens les plus sûres et se joignent aux opérations contre-insurrectionnelles. L’un des premiers échevins à se rallier activement à la répression n’est autre que ce vieux roublard de Wilkes, populiste radouci et surtout véreux, dont l’emprisonnement avait provoqué dans les années 1760 de moindres émeutes, dites « de Wilkes » ; et voilà que cet autre populiste à émeute éponyme, lord Gordon, offre son épée au roi et joue en vain les pompiers.
Les palais royaux, la Banque, la Bourse, l’Hôtel de Ville et les tribunaux sont à présent défendus par de gros détachements de soldats et de sbires. Le Musée et les ministères sont transformés en forteresses. Quinze mille soldats sont cantonnés à Hyde Park qui se couvre de tentes. Soucieuse de défendre les centres nerveux de l’économie et de l’administration, l’armée se fortifie afin d’affronter l’assaut d’un ennemi sans généraux ni fantassins : Les officiers provinciaux, bêtes et disciplinés, se préparent à faire la guerre civile à l’insurrection.
Or cette insurrection est l’ouvre du négatif en armes et non celle d’une faction armée : son esprit risque de débaucher les braves paysans qui composent la plupart des régiments des environs de Londres. La troupe n’aime pas beaucoup les curés – l’adversaire espagnol ou français, sur les champs de bataille européens, est papiste – ni la loi dont le vote a servi de prétexte à la révolte, car elle risque de lui donner pour officiers quelques traîtreux suppôts de l’Antéchrist.
L’état-major hésite donc à envoyer ses hommes au contact de la foule, ajoutant ainsi au retard pris par la répression autant qu’au caractère défensif des premiers mouvements de troupes.
Face à ce déploiement de forces, l’insurrection prend ses propres dispositions. La foule envahit le terrain d’artillerie de la capitale et s’empare du contenu de son arsenal.
Plusieurs armureries sont pillées. Les enragés ont mis la main sur des mousquets, des fusils, des pistolets, des sabres, des barils de poudre. Tout ce qui s’active d’ordinaire sous le soleil fait grève. Les fabriques sont fermées, tout commerce a cessé. Les boutiquiers ont tiré leurs volets, non sans y avoir épinglé l’inscription POINT DE PAPERIE. Toutes les fenêtres de la ville sont ornées de rubans du même bleu que la cocarde des insurgés, laquelle est portée à présent, prudence ou conviction, par tous les passants. Les petits-bourgeois sont contraints de contribuer au « fonds de soutien à l’émeute ». Les distillateurs d’eau-de-vie sont rançonnés en nature. Le seul ouvrage à mobiliser l’énergie des gueux de Londres est le soulèvement : on rêve de son éternelle persistance ; on prépare fébrilement dans les tavernes les expéditions prévues pour la soirée.
Peu avant le crépuscule, des bandes de jeunes émeutiers des deux sexes se mettent à arpenter les rues des quartiers populaires en vociférant, afin de battre le rappel de leurs partisans. La tension est si forte qu’on peut comme la toucher, les rues se sont vidées pour laisser le champ libre aux combattants.
Une des hordes les mieux organisées de l’insurrection s’est donnée pour objectif la prise de la Banque d’Angleterre dont les réserves sont destinées à être réparties entre partageux au cours d’un immense hold-up collectif. L’idée est belle mais prévisible, et les défenses du quartier des valeurs, entre Banque et Bourse, sont considérablement renforcées par l’armée.
Des canons sont installés dans la cour de la Banque. Pour empêcher la progression de la foule, des cordes sont tendues au travers des rues du quartier des affaires et des barricades sont érigées par les militaires. Lorsque les émeutiers parviennent à proximité de la Banque, ils chargent à plusieurs milliers cette « synagogue de Satan » par les rues qui y convergent mais se heurtent aux obstacles qu’ont dressés les soldats. Ils sont alors contraints de se disperser en détachements plus légers, que la troupe n’a aucun mal à décimer dès qu’ils s’approchent de la Banque. Laissant une vingtaine de morts sur le pavé, l’émeute se replie en quête d’autres objectifs.
C’est sa première défaite en cinq jours. Elle se console en incendiant trois autres prisons, celle de la Fleet d’abord (chose promise...), de King’s Bench ensuite, de Clink à Southwark enfin, non sans avoir libéré tous les détenus qui s’y éteignaient. La maison de correction de Surrey flambe elle aussi. Seule des sept lieux de détention londoniens, la New Gaol a été épargnée. Mais la troupe intervient à chaque fois pour interrompre la fête et les combats de rue se multiplient. Conformément à la loi martiale, les gens de guerre ouvrent le feu sur tous les attroupements, laissant sur le pavé des dizaines et des dizaines de morts. Dans le centre de la ville à feu et à sang, l’horreur du carnage contraste avec la joyeuse ambiance de la veille : femmes et enfants sont fauchés indistinctement par les salves des militaires, nombre de blessés sont achevés à la baïonnette ; et les rares soldats pris par la foule sont déchiquetés, dépecés.
Le sommet de la confusion va être atteint à la distillerie Langdale, prise d’assaut par la foule assoiffée. La maison du fabricant de gin est d’abord saccagée et incendiée, pour le punir de n’avoir pas voulu ravitailler gracieusement la foule de son douteux breuvage. Le vent se lève brusquement et porte le feu dans tout le voisinage. Des incendiaires s’emparent d’une voiture de pompiers et s’en servent pour asperger les flammes non d’eau mais de gin, pompé dans les cuves de la distillerie. Un autre de ces véhicules, promptement chargé de gin lui aussi, sert à remplir à la chaîne des seaux dont le contenu est vendu un penny le gobelet aux badauds, dans le but « d’alimenter les caisses de l’insurrection ». Ceux qui n’entendent pas payer ce qu’ils peuvent prendre se ruent dans la distillerie pour se servir directement. Ils en ressortent les bras et les épaules chargés de tonneaux ou de récipients divers dans lesquels a été déversé le contenu de cuves éventrées à la hache. Cet effort devient sans tarder inutile car le gin s’échappant des cuves vient couler en torrents dans le caniveau, inondant la chaussée. Des femmes, des enfants, des vieillards se baissent pour remplir chaussures ou bonnets du précieux liquide, voire pour le laper à même le sol. Mal leur en prend: une bonne partie des cuves contient du gin non rectifié qui leur brûle gorge et entrailles comme du vitriol. Ils sont nombreux à ne pas s’en relever, qui gisent tout bleus sur le pavé.
Et lorsque l’incendie s’étend à la distillerie, en un rien de temps, les flammes, rendues folles elles aussi par l’âpre spiritueux, surprennent beaucoup de pillards attardés ou totalement abrutis par leurs hasardeuses libations. Quand la troupe arrive sur les lieux, c’est pour ouvrir le feu sur les détrousseurs de cadavres qui s’affairent dans les décombres, en quête d’une alliance ou d’une dent en or. L’émeute en déclin s’encombre ici très fâcheusement de la déréliction propre à son temps, cette misère de la stratégie qu’elle avait déjà effleurée lors des troubles xénophobes de Moorfields à ses débuts. C’est une nouvelle et grave défaite.
La foule s’est, entre-temps, regroupée et les braqueurs de l’absolu n’ont pas renoncé à leurs vues audacieuses sur la Banque d’Angleterre. Menée par un ouvrier brasseur perché sur une charrette ornée des chaînes brisées des prisonniers de Newgate, une seconde vague tente de s’emparer du temple de la finance. À chaque salve, les émeutiers refluent, puis repartent à l’assaut, acharnés, l’écume aux lèvres. Aux tirs des soldats, les assaillants répondent par un tir nourri de projectiles, certains ouvrent à leur tour le feu. Mais les positions des défenseurs sont fort solides et les vains efforts des insurgés se soldent par des dizaines de morts dans leurs rangs.
L’impopulaire péage du pont de Blackfriars est attaqué simultanément par un autre groupe d’émeutiers. Le bâtiment qui l’abrite est incendié ; la troupe survient et se livre à un autre carnage. Les cadavres et les blessés sont jetés indistinctement dans la Tamise par les soudards et charriés vers le large. L’armée sort victorieuse de chaque affrontement.
Les sbires nettoient les rues après les massacres. Les milices bourgeoises viennent à la curée tremper leurs sabres dans les plaies des vaincus.
L’insurrection s’essouffle, assommée par la brutalité de la répression, fatiguée par six jours et six nuits de veille tumultueuse. Les ultimes sursauts des insurgés sont les plus frénétiques.
On incendie les écoles de droit, les églises de toutes confessions, les riches demeures. Les troupes qui protègent la résidence du Premier ministre à Downing Street doivent essuyer plusieurs assauts infructueux. Les émeutiers qui se replient sous la mitraille allument partout de grands feux pour retarder la progression des sabreurs.
À quatre heures du matin, Londres brûle de trois cents brasiers et les insurgés repartent, avec l’énergie du désespoir et pour la troisième fois, à l’assaut de la Banque. Moins nombreux, ils sont mieux équipés, ayant rassemblé le plus possible d’armes à feu et de combustibles, et ont décidé de singer la tactique usuelle des militaires : une première vague essuiera le feu de la première salve des défenseurs et une seconde se ruera alors sur ces derniers. Cet exercice, qui demande de l’entraînement, ne sera, hélas ! qu’imparfaitement exécuté par les insurgés ; le nombre réduit des acharnés ne leur permet pas de soutenir la contre-attaque qu’effectuent brusquement les soldats, alors qu’on s’attendait à les voir recharger leurs armes pour une seconde salve. La collectivisation sauvage de la Banque d’Angleterre échoue définitivement. Les émeutiers qui ne sont pas taillés en pièces font retraite vers les ponts à présent investis par la troupe, et de nouveaux carnages s’ensuivent. Au petit matin glauque, l’insurrection est vaincue : la Tamise charrie les cadavres des insurgés, les rues en sont jonchées.
L’État, maître du champ de bataille, va consacrer les jours suivants à châtier les séditieux. Des brumes de l’aube et de la fumée des incendies émerge la Banque, sauve et victorieuse.
Pendant la matinée du jeudi 8 juin, des troupes fraîches dressent un camp militaire dans le parc de St. George’s Field, où tout a commencé. La ville se met à grouiller de gens de guerre. Comme la veille, les badauds se pressent pour découvrir le spectacle des dévastations et des combats nocturnes, mais cette fois, ce sont des cadavres sur lesquels ils trébuchent.
Les militaires ont tué au moins huit cent cinquante gueux, gueuses et gueusiots. D’autres émeutiers, innombrables, ont été blessés et doivent se cacher, leurs blessures les désignant à la corde. Quatre cent cinquante « suspects » sont raflés, dont soixante-quinze seront pendus dans les soixante-douze heures – parmi lesquels un certain John Gray, trouvé en possession d’une bouteille de cognac, provenant de la cave de lord Mansfield.
Cette relative « mansuétude » vient de ce que le Conseil privé a voulu ménager le pouvoir judiciaire en décidant officiellement de livrer les suspects – des gueux malchanceux raflés sans distinction – à la justice civile plutôt qu’à des tribunaux militaires naturellement expéditifs.
Mais l’armée n’en a pas moins, bien sûr, carte blanche pour nettoyer les rues comme bon lui semble « dans le feu de l’action » et des exécutions sommaires ont lieu un peu partout dans la ville : les réverbères servent de gibets à des cours martiales improvisées, les émeutiers blessés sont achevés.
D’ultimes poches de résistance armée subsistent pourtant dans les décombres de certains des bâtiments investis par l’émeute. Une sorte de guérilla urbaine s’ébauche simultanément, mais, si les derniers acharnés peuvent compter sur le soutien du menu peuple, qui les abreuve et les abrite, le combat s’avère d’emblée trop inégal. Face à des troupes fraîches et bien armées, les émeutiers, minés par l’épuisement et la gueule de bois, n’ont pour atout que leur connaissance du terrain et leur rage.
Un peloton de gardes à cheval qui parade tout pimpant est, par exemple, attaqué en plein centre de la Cité par une foule de furieux qui ne lui laisse pas le temps de charger ses mousquets ; mais les soldats, qui n’ont aucun mal à massacrer leurs assaillants à la baïonnette, en égorgent une bonne trentaine et n’ont à déplorer que trois blessés dans leurs rangs. Ces combats de harcèlement cessent peu à peu dans l’après-midi, au moment où le canon a raison des derniers bastions du refus. L’insurrection n’est plus qu’un souvenir.
La ville tout entière pullule de patrouilles : celles des soldats, celles des sbires requinqués et celles des milices bourgeoises telles que la London Military Association. Tous parcourent les enfilades de taudis et les allées sombres où l’on ne peut pénétrer qu’en force, à la recherche des centaines de prisonniers évadés, des émeutiers blessés, des exagérés notoires, de tous les fauteurs de troubles.
Les bons bougres les plus engagés dans les émeutes ont beau avoir agi à visage découvert, les escouades de mouchards qui sont lâchés à leurs trousses ne font que maigre chasse.
Invisibles pendant le soulèvement, les milices bourgeoises sont les plus féroces : leurs détachements, où affluent des volontaires dont les hauts-de-chausses sont encore conchiés de trouille, se distinguent par une tendance marquée à lyncher ou à rafler aveuglément tous ceux que leur mise désigne comme appartenant au « plus bas peuple ».
La vigueur de la répression n’empêche pourtant pas quelques ultimes actes de vengeance, totalement isolés, commis à la faveur de la nuit. Quelques fabriques sont incendiées.
Des miliciens ou des sbires, victimes de traquenards au coin des ruelles, sont bâtonnés ou lapidés de-ci de-là. Une centaine de jeunes gens, qui ont de la suite dans les idées, décident d’aller incendier les parties de Newgate que le feu de joie de l’avant-veille a épargnées, afin qu’il ne subsiste plus rien de ce monument d’horreur. Avant d’avoir pu mettre à exécution ce grand dessein, ils sont capturés par l’armée et remis aux juges, lesquels les relâchent faute de lieu de détention.
Barges et péniches sont d’ailleurs hâtivement aménagées en cachots flottants pour faire face au double problème de la destruction quasi-totale des prisons londoniennes et d’une vague d’arrestations massives sans précédent.
Les beaux jours ont passé, la grisaille reprend ses antiques droits sur Londres la Brumeuse tandis que le crachin vient laver le sang des rues.
Les jours suivants voient l’arrivée des troupes parties des provinces les plus éloignées. La ville tout entière se transforme en un gigantesque camp militaire. La justice civile, guère moins brutale que celle des cours martiales, procède à ses premières pendaisons d’émeutiers, dont le rythme va baisser au fur et à mesure que la persistance du calme rassure magistrats et possédants.
La corporation des journalistes, de création récente, se joint à la curée. Si lord Gordon, à présent sous les verrous, et l’Association protestante, en voie d’autodissolution, sont relativement épargnés par les basses injures des folliculaires, les émeutiers sont outrageusement calomniés dans les torche-culs de Londres. La presse publie des « statistiques » sur le nombre de « pickpockets, de maquereaux et de prostituées » ayant participé au soulèvement, non sans diffuser les plus extravagantes rumeurs sur les prétendus commanditaires des troubles : espions américains et français venus porter la guerre dans Londres, jésuites désireux de salir la cause protestante – tous les ennemis officiels sont, sans souci de cohérence, montrés du doigt.
Pour preuve de leurs glaireux déblatérages, les petits rapporteurs jurent avoir vu de « jeunes messieurs en beaux habits » parmi les insurgés, parfois à leur tête. Ils n’ignorent pourtant pas que certains fils dépravés de la gentry londonienne sont réputés pour leur goût du scandale et de la violence, de la débauche et de l’athéisme, voire du satanisme : ces jeunes renégats ont donc fort bien pu fraterniser avec l’orgie populaire et la diriger en effet... vers les domiciles des personnalités impopulaires dont ils connaissent l’adresse. Ce bourrage de crâne, destiné à isoler les réprouvés, ne durera que le temps que mettra le parti de l’Ordre à achever leur écrasement.
Le moment est vite venu, pour l’État bourgeois, de renvoyer l’encombrante soldatesque à ses casernes et de se pencher sur l’invention d’une police urbaine plus efficace et d’un système carcéral mieux adapté aux exigences de l’économie et de la morale marchande. La domestication du menu peuple sera, désormais, lourdement encadrée et dûment réglementée.
Exténués par le labeur, abrutis par l’indigence, ligotés par la loi, les pauvres qui viennent de faire trembler la propriété et le profit sur leurs bases seront bientôt parés pour porter le Veau d’or dans sa marche triomphale aux quatre coins du globe.
En Angleterre, le temps des émotions populaires ne s’achève pas avec cette première défaite décisive du prolétariat moderne, loin s’en faut. La masse croissante des esclaves salariables ne peut simplement plus ignorer que, pour épouvanter ses maîtres jusqu’à leur déroute, il lui faut prétendre par ses actes au renversement complet de l’ordre existant.
Face à une domination capitaliste qui prospère par nature dans la crise et la controverse, la vengeance des pauvres se résigne à l’inanité lorsque la stratégie des passions tarde à engendrer, chez ceux qui toujours aiment dire non, une ardente passion de la stratégie. C’est ce que montrent à foison les sursauts du débat social au cours des deux siècles de domestication qui nous séparent des Journées de juin 1780.

Apostille George Gordon

Lord George Gordon, né à Londres en 1751, appartenait à une longue lignée d’excentriques écossais. Troisième fils du feu duc de Gordon, il était entré tout jeune dans la marine, comme aspirant. Parvenu au grade de lieutenant, il choisit lorsqu’il fut en âge de siéger à la Chambre des communes de renoncer à sa charge, par dépit, à ce qu’en disent ses détracteurs, de ce que lord Sandwich, Premier Lord de l’Amirauté, ne lui avait pas donné le commandement d’un navire qu’il avait demandé après dix ans de service. Ils ajoutent qu’il avait menacé le ministre de se jeter dans les bras de l’opposition s’il ne l’obtenait et que, Sa Seigneurie n’ayant point voulu céder, lord George se fit en effet, de ce jour, l’adversaire résolu des ministres de la Couronne, ce qui ne manqua pas de le brouiller avec le chef de sa maison, le duc de Gordon son frère.
Ses admirateurs donnent à cet épisode des couleurs bien différentes.
Ils prétendent que le jeune seigneur avait, dès son plus tendre âge, manifesté un profond attachement à la Constitution, dont il idolâtrait les préceptes avec un zèle parfois violent, n’hésitant pas à se faire le porte-parole des hommes d’équipage auprès des officiers de bord lorsque l’arrogance de ces derniers incitaient les matelots à la mutinerie ; qu’il avait en outre rapporté de l’Amérique du Nord, où il avait servi, une affection particulière pour les habitants des colonies anglaises et que seule la plus ardente conviction l’avait conduit à s’opposer aux mesures que le gouvernement de Sa Majesté s’obstinait à prendre contre leur liberté ou leur prospérité et qui les avaient finalement incités à déclarer leur indépendance et à vouloir la conserver par les armes. Il n’avait aucune raison d’espérer, comme les hommes ne se hissent que par le jeu des coteries et jamais par leur mérite, que lord Sandwich pût lui accorder sa protection dans la flotte, d’autant que la guerre faisait alors rage contre les rebelles des colonies dont il se déclarait le soutien et même le prosélyte ; il n’avait donc d’autre choix que de quitter le service des armes.
Il se présenta à la députation dans la circonscription d’Inverness au fin fond de l’Écosse. Il engloutit dans sa campagne électorale sa maigre fortune, donnant un magnifique bal dont le succès fut assuré par la présence d’une quinzaine de joyeuses et belles filles du clan MacLeod qu’il avait ramenées en personne de l’île de Skye, et fut triomphalement élu.
Dans un temps où tous ceux de son rang et tous ceux qui avaient les moyens de les singer portaient perruque, il était le seul parlementaire à laisser flotter sa longue chevelure rousse sur ses épaules. Il convient de noter ici que l’agiotage sur les blés engendrait de temps à autre de cruelles famines dans les classes inférieures, sans jamais empêcher que des tonnes de farine fussent employées en priorité à poudrer les perruques des gens d’importance.
Il se disait par plaisanterie, dans les tavernes, qu’il y avait « trois partis au Parlement : celui du Ministère, celui de l’Opposition et lord George Gordon ». Aux yeux des tories, liés à l’aristocratie foncière et alors maîtres du Cabinet, c’était une sorte de traître : il devait son élection à ce qu’il parlait l’idiome gaélique des Hautes-Terres avec la plus grande aisance, jouait à merveille de la cornemuse et arborait volontiers le tartan de son clan –en dépit de l’interdiction formelle qui frappait la confection de cette étoffe depuis le rattachement forcé de l’Écosse au royaume. Il avait en outre adopté « l’étrange habitude » de dire tout haut ce qu’il pensait, ce qui lui avait été d’un plus grand secours dans sa carrière d’agitateur que dans l’avancement de sa carrière navale : le corps des officiers, dans la marine comme dans les autres armes, était dominé par le conformisme des hobereaux.
L’esclavage des nègres, denrée dont les Anglais faisaient grand et fructueux commerce entre la Côte de l’Or et leurs possessions d’Amérique, soulevait le coeur du jeune seigneur ; et sa sympathie tout entière allait aux descendants, en guerre avec le gouvernement de son pays, des dissidents qui avaient fui au siècle précédent la pourriture de Babylone.
Nombre de ces puritains illuminés, héritiers des divagateurs, bêcheux ou niveleurs, rêvaient encore au royaume millénaire du libre esprit.
Les whigs, zélateurs de la modernité capitaliste, ne voyaient en lui qu’un aristocrate excentrique qui heurtait, tant par l’innocent libertinage, jugé indécent, de ses nombreuses liaisons que par le fanatisme de ses convictions égalitaristes, le sens si commun de ces bourgeois prudents et prudes, rationalistes et affairistes. Imprécateur bavard autant qu’emporté, lord George perdait rarement une occasion de troubler les débats somnolents du Parlement; il incommodait la caste politicienne.
Son parti, infiniment plus redoutable que toutes les factions, était tout entier hors du Parlement : mécaniciens, souvent méthodistes, qui n’appelaient jamais autrement l’Église catholique romaine que la « Grande Putain » et que la multiplication de fabriques avides de bras avait introduit en masse dans les grandes villes du royaume ; bas peuple des tavernes où se mêlaient filles rondes aux cuisses accueillantes, coupeurs de bourses à la main leste et prophètes itinérants à la langue bien pendue ; boutiquiers que les guerres coloniales écrasaient d’impôts mais qui n’en étaient pas moins exclus des scrutins électoraux. C’était le parti de la vengeance sociale, mais c’était aussi celui de l’amer ressentiment et il pouvait aussi bien et dans le même temps se porter à l’insurrection populaire que se retourner contre les indigents ouvriers irlandais. Ce parti s’était donné le jeune, sincère et romantique lord George pour figure emblématique plus que pour chef ; et l’Association protestante, qu’il avait contribué à fonder, servait à rassembler les pauvres plus qu’à les encadrer.
Comme tous les fils cadets de la noblesse écossaise, il n’avait point de bien ; peut-être était-ce le membre le plus pauvre de la Chambre. Et le plus étonnant est qu’il refusait de se laisser acheter. Lorsque le Premier ministre, lord North, lui avait proposé, par l’intermédiaire du duc de Gordon, de renoncer à son siège moyennant dédommagement, il les avait dénoncés l’un et l’autre à la tribune de la Chambre, n’hésitant pas à qualifier d’infâme corruption un genre de négociation qui relevait pourtant – et relève encore, mais avec infiniment plus de sournoiserie – de l’ordre des choses.
Lorsque la loi favorisant le papisme avait été discutée à la Chambre en 1778, lord George n’avait guère manifesté de virulence à la combattre. Craignant que ses talents d’orateur ne fussent point à la hauteur de la tâche – et en effet ses discours décousus et interminables consternaient ses collègues -, il avait modestement contenu son indignation. Ce n’est que plus tard, comme les peuples, excités par les prédicateurs puritains et autres divagateurs de tavernes, criaient fort contre les tolérances accordées aux sectateurs de l’Antéchrist romain, que lord George, métamorphosé en tribun inspiré, entreprit de regrouper les mécontents au sein de l’Association protestante. Au faîte de sa popularité et fort de l’appui stratégique de la plèbe londonienne, il prit la tête de la campagne contre une loi « diabolique », surtout destinée, nul ne l’ignorait, à mieux combattre les amis américains de lord George. Après avoir en vain plaidé, supplié, exhorté, grondé, menacé, fulminé devant le Parlement, les ministres et le roi, il se résolut à employer la pression de la rue. Les gens du commun le suivirent comme un seul homme et toutes les tavernes de la ville retentirent du cri de « Point de paperie ! » au point que l’écrivain bien-pensant Walpole proposa d’enfermer dans l’asile d’aliénés de Bedlam « les quelques personnes de ce pays qui ont gardé la raison. Ce serait plus facile et moins coûteux que d’interner tous les fous».
Lord George ne trouva cependant pas, dans les foules qui portèrent sa pétition au Parlement, à l’aube du mouvement insurrectionnel de juin 1780, la discipline qui lui eût permis de dicter ses conditions aux législateurs, desquels pas un n’eût sérieusement songé à le rallier tant il avait donné de dégoût à toutes les factions. On s’accordait d’ailleurs, dans les milieux dirigeants, à le trouver une manière d’extravagant, ou pour mieux dire un fou dangereux... Et lorsque Londres parut condamnée sans remède à subir la loi de l’émeute, il ne parvint pas mieux à tirer profit de la faveur dont il jouissait jusque dans la lie du peuple pour arrêter les débordements qui embrasaient la capitale du royaume. On conçoit aisément quelle sorte de gratitude ses collègues parlementaires pouvaient lui manifester de n’avoir pas été porté à la dictature par la populace, simplement parce que les furieux qui hurlaient son nom – toujours suivi du cri de « Liberté ! » – avaient jugé plus impérieux de se faire d’abord sûre vengeance, en rasant les prisons de la ville. On a peine à imaginer, en revanche, ce que l’effroi rétrospectif des députés leur inspira de rancune à son égard pour s’être montré si parfaitement incapable d’influer sur le cours d’un soulèvement auquel il avait aspiré mais dont il n’avait nullement souhaité le déroulement chaotique.
Au début des troubles, alors que le Parlement était assiégé par la foule et laissé sans défense, il se montra fort indécis, comme partagé entre l’enthousiasme de ses partisans qui étaient les maîtres éphémères de la rue et la panique de ses pairs qui le pressaient d’exhorter la foule à se disperser, ce qu’il fit sans succès, mais non sans ambiguïtés de langage.
Trois jours plus tard, comme les désordres touchaient à leur comble, il dût, ayant déserté toute controverse, se cacher piteusement pour échapper à une horde d’émeutiers qui voulaient, à son corps défendant, le porter en triomphe.
Après que l’ordre eut été brutalement rétabli, on ne l’en arrêta pas moins pour le mener derechef à la Tour de Londres.
Accusé de haute trahison et de rébellion contre son roi, lord Gordon risquait la pendaison mais, brillamment défendu par l’un des avocats les plus éloquents du royaume, il fut purement et simplement acquitté. Le souci de ne pas procurer de martyr à une cause teintée de religion et animée par le fanatisme ne fut sans doute pas étranger à une telle clémence.
Libéré, il tenta l’année suivante de se présenter à nouveau aux élections, à Londres cette fois, mais dut se résoudre à retirer sa candidature, tant l’électorat censitaire de la capitale frémissait à son seul nom, trop lié à la sédition de juin qu’on n’a, en Angleterre, jamais appelée autrement, quoique très abusivement, que les « émeutes de Gordon».
En 1786, il eut de nouveau affaire aux tribunaux : la Couronne l’accusait d’être l’auteur d’un pamphlet séditieux en faveur des détenus de la prison, promptement reconstruite, de Newgate dont les hôtes involontaires étaient destinés à être déportés à Botany Bay, à l’autre bout du globe. Il est plaisant de noter qu’on lui reprochait en outre d’avoir écrit et dit, en défense de son ami le comte de Cagliostro, ce que toute l’Europe savait : que la reine de France, Marie-Antoinette de Habsbourg, était une néfaste catin. Il commit cette fois l’erreur de vouloir assurer lui-même sa défense et exaspéra ses juges par ses chicaneries et par une plaidoirie qui n’était ni brève ni raisonnée et par laquelle il s’élevait contre la peine capitale et rejetait le droit pénal en général. Il fit tant et si bien qu’il se trouva assuré d’avoir à subir quelques années de captivité pour n’avoir pas manifesté le moindre remords d’avoir pris le parti d’infortunés bagnards (qui ne lui étaient rien et à qui il n’était plus grand-chose), ni d’avoir injurié la femme Capet que le couperet guettait déjà. Mais il n’était pas assez aveugle pour se présenter au tribunal le jour où les juges devaient rendre leur décision et préféra s’enfuir à Amsterdam.
Les autorités locales, réputées pour leur bienveillance à l’égard des réprouvés mais effarouchées par le bon accueil dont l’avaient honoré les milieux révolutionnaires bataves, le rapatrièrent dare-dare en Angleterre, mais sans s’exposer à la honte de le livrer à la Couronne. Débarqué secrètement, il vécut quelque temps en province dans la plus grande discrétion, se convertit, à trop lire les Écritures peut-être, au judaïsme, et prit pour nom Israël bar Abraham Gordon.
Quelques mois plus tard, il eut à Birmingham la mauvaise fortune d’être reconnu, malgré son grand chapeau, ses papillottes et sa longue barbe, par un sergent de ville. On le ramena sous bonne garde à Londres pour entendre l’inclémente sentence que lui avaient valu ses libelles : cinq années de prison.
Conduit à Newgate, il tint longtemps dans sa cellule, où les visiteurs de marque comme les humbles se pressaient en foule, le plus éclectique et le plus brillant des salons de l’époque.
Ayant contracté le « mal des geôles » en 1793, il finit ses jours dans les fers... fredonnant, dans un dernier souffle ce petit air alors fort en vogue dans les faubourgs de Paris :

Ah ça i- ra, ça i- ra, ça i – ra

Principaux ouvrages consultés3

Principaux ouvrages consultés :

Fanaticism & Treason or a Dispasionate History of the Rise,Progress & Suppression of the Rebellious Insurrections in June1780 by a Real Friend of Religion & to Britain, Anonyme, Londres, 1780. A Plain & Succinct Narrative of the Late Riots & Disturbances in the Cities of London & Westminster & Borough of Southwark with an Account of the Commitment of Lord George Gordon to the Tower & Anecdotes of his Life, W. Vincent, Londres, 1780. Annales judiciaires du règne de George III. The Gordon Riots et The Crowd in Action, G. Rudé, Londres, 1956. King Mob, C. Hibbert, Londres, 1959.

NOTES

1«Braschi a de l’embonpoint, ses fesses sont grasses, fermes et potelées, mais tellement dures et calleuses, par l’habitude où il est de recevoir le fouet, que les pointes d’une aiguille n’y pénétreraient pas plus que sur une peau de chien de mer ; le trou de son cul est prodigieusement large (et comment cela ne serait-il pas, avec l’habitude où il est de se faire foutre vingt-cinq ou trente coups par jour ?).» Sade, L’Histoire de Juliette ou les prospérités du vice.(retour au corps du texte).

2Voir en fin de volume l’apostille qui retrace brièvement l’étrange carrière de ce personnage.(retour au corps du texte).

3Si, gloriole quatre-vingt-neuvarde oblige, les Gordon Riots sont à peu près inconnues en France, leur souvenir a été en Angleterre falsifié et occulté dès leur écrasement. Les nombreuses grandes plumes et grosses têtes qui en furent témoins, du docteur Johnson à Gibbon, n’y virent que du feu et se gardèrent d’étudier le combustible. Pamphlétaires à gages et publicistes tapinards, dévoués aux factions, doivent également se lire entre les lignes. Dickens fit de l’épisode la toile de fond de l’un de ses romans, Barnaby Rudge, mais en divertisseur moralisant et myope. Il a fallu attendre les années cinquante pour que l’universitaire marxiste Rudé entre-découvre la dimension subversive du soulèvement et que le vulgarisateur Hibbert en publie un descriptif mièvre et officiel mais assez complet.(retour au corps du texte).